‹ La romance de l'hommeChapitre 46 sur 51 · MÉDITATION SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

MÉDITATION SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Las de mon vain repos, près de ces faux charbons^

Qui, naguère, ont fleuri, d'un reflet moribond

De roses, le mur gris tout trempé de l'orage,

J'ai repris ton beau livre, et je tourne les pages.

Et tranquille, enfermé en la tiède maison,

Tandis qu'au loin l'amas nébuleux des glaçons

Circule, et que, cruelle, au travers de la rue

Rode la bise armée, héroïque et bourrue,

Et qui, tapant à grands coups sourds sur ses tambours,

Fait un bruit de bataille autour de ce jour lourd.

Moi, lisant ces feuillets teints du divin grimoire,

J'admire ta montée amère vers la gloire!...

ODKS HÉROÏQUES. l^'

0 Rousseau! j'ai ton livre et je songe...

Le mot, A ta guise, me peint la sente ou le hameau, I/amoureux rossignol, le soleil qui se gèle Sur les glaces, le puits ceint d'une âpre margelle. Et je vois avec toi qui, d'un signe subtil, Les suscite, les blancs vergers du mois d'avril... Du papier, devenu fertile par magie, 11 me semble que sort, de cerises rougie, Une branche luisante enfin de cerisier... l'ne fontaine tinte au creux bleu des glaciers... Un jour se lève avec un murmure de cloches : Et ce sont les Rameaux et voici que s'approche. Légère en robe verte et jaune, et le pas fin, Par le passage étroit voisin de son jardin, Madame de Warens à la brûlante bouche... Et toi tu trembles, tout transi d'amour farouche... Mais, la page tournée ensuite, tu n'es plus. Hébergé des taillis et rùdeur de talus, Qu'un enfant vagabond sans gourde ni besace Qui lamentablement poursuit son rêve, et passe!... Et c'est la lande et les grands champs couverts d'ajoncs Et, toute roucoulante encore de pigeons,

La forêt, puis Venise, aimable, renversée, Qui se mire en ses eaux, d une pose lassée... Puis voici l'humble enclos de vignes et d'oeillets, Les Charmetles, Genève et les blés de juillet Et dans les chauds buissons de menthe et de cassis, Les abeilles, et sur le mont les pins qui scient, De leur crête piquante et glauque les azurs... Enfin, c'est l'Ermitage et tous les printemps sûrs . De Paris, les exils funèbres dans les neiges, J|

Et les lacs, dont le flot fuligineux t'assiège^ *

Les matins d'or pompeux, les nuits aux draps royaux, Piqués d'astres qui font un effet de joyaux, Et le silence fier des retraites fleuries. Et toute la nature avec ta songerie!...

Ah: Rousseau! Mon sauvage et doux Rousseau, qu'il est Adorable ton livre où luisent tes volets Peints en vert! Que l'on aime à cueillir tes pervenches! Et qu'il fait bon revivre avec toi ces dimanches Montagnards, quand la danse au son des violons ^

Tourne, et qu'on voit briller l'éclair blond des talons! ■ Comme l'espoir est grand! Comme ce que nous eûmes De vil se dissout vite à tremper dans l'écume

ODES HÉROÏQUES. 197

De tes eaux et s'épure à l'ombre de tes présl... 11 semble que suffise un spectacle pourpré D'églanlines pour qu'aussitôt se vaporise Toute cette amertume errante qui nous brise!... On dirait, du moment qu'on regarde le ciel, Qu'il n'y voyage plus que des parfums de miel !... Rt partout, ce ne sont que colombes rosées, Murmures faits d'un bruit de chutes de rosées, Lunes pâles au fond des horizons pointant. Et paysages doux de moutons au printemps!... Et les hommes, les gens eux-mêmes qui, semblables, Dans les champs, à des blocs de limon lamentables. Traînent leur pas pesants au long des mornes jours, Les voici qui, soudain, se réveillent, moins gourds! Et, le bras appuyé à la houe agricole, On les voit s'animer au chant de ta parole... Et parce que tu mets le malin bleu sur eux Il semble que, poussée à leur dos douloureux Une aile d'ange éprise d'aube soudain batte. Et, du site étendu dans la lumière mate. S'élève on ne sait quel édénique jardin Magnifique, tout rutilant d'incarnadins Rosiers et d'oiseaux fous envahi et sonore,

19S LA ROMANCt: DE L HOMME.

Et tel que, tout rempli d'une éternelle aurore, Doré, rose; luisant, formidable, fleuri, 11 efl^ace tous les célestes paradis!...

0 rêveur! A l'égal du fils doux de Marie, Ta parabole est belle où l'épi se marie A la fleur ténébreuse et triste de la mort. A ta tempe il n'est pas de divin cercle d'or, Et tu t'en vas, semblable au mendiant des routes. Et nulle part, tu n"as de demeure, sans doute! Frère des comédiens errants et des bergers Sans houlette, des chemineaux, des étrangers Proscrits, et de tous ceux que marque la détresse, Tu marches dans la nuit, tu n'as pas de richesse, Dans les fossés fangeux tu fais ton lit de foin, Et, démuni de tout, l'on ne t'honore point! Et pourtant ta grandeur se déguise en ta honte, Ton rustique bâton vaut le sceptre qui dompte Et quiconque t'ignore ou t'humilie, en toi Outrage le héros et le maître des rois!... Ton esprit pour régner a-t-il besoin d'épée! Sans couronne ni pourpre épaisse déroulée, Par la seule puissance invisible du mot,

ODES IIÉROKJUES. j9^

Voici que, redresseur des crimes et des maux, ïu vas, prêchant la plaine et tissant dans la brise Tout ton mirage épars de joie et de justice. Et soudain, comme un feu qui monte au firmament Les despotismes fous flambent...

iMais non! Il ment, Ton rêve! Et c'est à tort qu'à lire je m'oublie... Tout à Iheure, j'avais, cette flamme abolie De ma lampe, suivi sur les feuillets divins, Ton histoire champêtre et tous tes songes vains. Mais, hélas à présent, du retour du voyage Illusoire, je vois cet hivernal orage.

Et près de mon foyer misérable, j'ai froid, Et je sais que le leurre est fugace du droit. Il n'est pas sur la terre un paradis de roses Et les hommes sont bas et durs, et l'aube, éclose En ton âme, ne filtre pas sur nos chemins Et l'horreur est sans fm, peut-être, des humains! Et voici que, déjà, les pages refermées. Je tremble, enveloppé d'étouffantes fumées Et de cet écumeux brouillard et de ton bruit. Peuple des malheureux qui pleure dans la nuit!...

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