‹ La RondacheChapitre 10 sur 35 · MATIN SENTIMENTAL · texte numérisé non relu

MATIN SENTIMENTAL

Il y a des paroles qui sont des caresses et qui touchent l'âme.

Chaque matin, Torigny attendait la jeune femme sur le chemin des Douaniers, qui relie la plage à la villa.

Elle le saluait d'un grave sourire et ils cheminaient vers la campagne, du pas lent de ceux qui ne marchent que pour être ensemble.

Enveloppée de son cache-poussière, la tête encapuchonnée d'un grand voile, elle étonnait les quelques passants par sa haute taille.

— Votre stature, disait André, manifeste votre dignité morale : vous êtes une âme d'héroïne.

— Allons à l'église, fit-elle, nous prierons ensemble.

Et, répondant alors à sa phrase :

— Vous me voyez sous un faux aspect. Je suis une pauvre femme, isolée et sans but, trop

fière pour manquer au devoir et trop faible pour se résigner. Retenez, comme fruit de mon amère expérience, que la grande chose de la vie qui la domine, c'est le mariage. Souvenez-vous, monsieur André, que l'amitié, sentiment littéraire, n'existe pas en réalité. L'amour seul crée un véritable dévouement parce que l'amour offre à l'égoïsme une pleine satisfaction et qu'enfin on ne se dévoue jamais complètement qu'à soi-même.

Quelle que soit la femme que vous épouserez, dédiez-lui tous vos soins; vous retrouverez toujours votre mise, comme disent les joueurs.

Ces conseils n'intéressaient pas Torigny. Le mariage, tel qu'il l'avait vu et tel qu'il le prévoyait, ne demandait pas tant de ferme propos et d'application. C'était une union aux circonstances prévues, et qui ne laissait pas de place à l'aventure, quelque chose d'analogue à la prise d'une charge dont on sait à l'avance les avantages et les servitudes. La province entoure le foyer d'une sécurité d'autant plus profonde qu'elle satisfait sa méchanceté en ouvrant ses yeux d'Argus sur le plus petit détail de la vie : c'est Yinsomnis dracoy le dragon vigilant de la malveillance qui monte une garde infatigable dont bénéficie l'honneur des familles.

Agenouillée sur la marche de communion,

Marguerite avait déroulé son voile. Un rayon de soleil jouait sur sa joue rose, aux volutes de son oreille et de ses cheveux blonds.

Qu'elle différait ainsi de la dame qui, dix heures auparavant extériorisait sur le piano les pires effluves de l'imagination vagabonde! Et cette mystique, aussi sincère que l'exaltée de la veille, déroutait le jugement de Torigny.

Il y a chez l'homme une espèce d'unité qui relie entre elles ses manifestations les plus diverses, au lieu que la femme se renouvelle dans chaque mode vital, comme si sa personnalité était formée de parties différentes. André ne comprenait pas cette complexité et mesurait son malheur, si le destin le forçait à aimer un être aussi protéen.

Quand ils sortirent, après avoir regardé quelques vieux chapiteaux aux figures informes, Torigny lui demanda :

— Avez-vous demandé à Dieu la mort de Gœrtz ?

— J'ai imploré miséricorde.

— - C'est la même chose, observa-t-il.

Des oiseaux chantaient dans le cimetière qui groupait le troupeau des morts autour de l'église et dont les tombes de granit attestaient la piété bretonne.

— Ces dalles coûteuses sont en disproportion avec le pécule des familles qui les ont dédiées : ce luxe de la sépulture indique une singulière profondeur de sentiment.

Un lézard passa devant eux, frémissant au soleil.

— Etre une bestiole, quel rêve! fit Marguerite sans développer sa pensée.

— • Si Gœrtz mourait, dit André, vous seriez libre de votre cœur, mais encore faudrait-il chercher quelqu'un qui en fût digne?

— ■ Pourquoi me parlez-vous toujours de cette mort qui arrivera trop tard, quand je serai vieille? ^

— Parce que cette mort est votre seul espoir.

— En effet, sa mort est mon seul espoir. Non seulement vivant il m'oblige à une vie errante, sans tendresse, sans foyer, mais il m'effraye, comme un voleur, comme un brigand.

— Quoi! Il serait capable de venir?...

— Certes. Il Ta déjà fait, et si le jeu le réduisait à la misère, peut-être un soir verrais- je sa face odieuse s'encadrer dans la vitre brisée de ma fenêtre, demandant de l'or, et menacer s'il ne l'obtenait pas.

— Eh bien, vous seriez en cas de légitime défense, et vous le tueriez.

— On ne tue pas l'homme qu'on a aimé. Malgré les drames, malgré les faits divers, la chair qui fut aimée vous reste sacrée. On consent, en pensée, à ce qu'un autre frappe, on ne frapperait pas soi-même, on ne laisserait pas frapper devant soi. Il reste d'un grand amour une immense faiblesse pour celui qui l'inspira.

— Aimeriez-vous encore Gœrtz, grands dieux !

— Je le méprise, je le hais, mais je tremble devant lui, et non de peur physique, mais de souvenir. Mes anciens sentiments se lèveraient en sa faveur; et puis le sacrement, la vertu du sacrement agit : Gœrtz est indissolublement mon époux.

— L'Eglise admet la séparation de corps.

— Je ne l'ai pas demandée à l'Eglise. Je ne suis donc séparée que civilement, et, pour ma conscience, cela ne compte pas.

— Oserai-je vous parler en toute sincérité? Vous craignez de retomber aux bras de Gœrtz.

Marguerite ne répondit pas.

Des papillons voletaient sur une tombe.

L'air du matin passait sur eux comme une très douce vague de vent

La jeune femme respirait cette brise avec avidité.

— Depuis que vous errez, grande âme en

io6

peine, à travers le monde, n'avez-vous pas rencontré quelqu'un qui vous plût?

— Pourquoi cette question?

— Celui-là vous délivrerait, car il est impossible que vous ne soyez pas aimée de celui que vous choisirez.

— Vous, représentant des bonnes mœurs, de la morale, de la loi, vous concevez que je dise à un homme : « Va tuer mon premier mari, et tu lui succéderas. »

— Je ne me représente rien qu'un grand zèle pour vous, madame; et je conçois qu'un homme défende la femme aimée.

— Voilà le mauvais effet de votre fréquentation à la villa; vous perdez le sens moral, monsieur André.

Il sourit.

— Je pèse votre vertu et l'indignité de Gœrtz, et, puisqu'il faut que l'un des deux soit malheureux, je trouve juste que ce soit le scélérat.

— Vous me voyez épousant l'assassin de mon mari?

— Je vois bien Chimène, une héroïne, épouser le meurtrier de son père !

— Il s'agit d'un duel.

— « Eh! sans doute, il s'agirait aussi d'un duel.

— Vraiment, vraiment, monsieur André, vous augmentez mon aveuglement, vous excitez mes mauvaises pensées.

Le curé de Perros venait vers eux : Marguerite eut un mouvement spontané de confiance. Quand elle fut devant lui, la parole resta sur ses lèvres suspendue. Quel cas de conscience allait-elle proposer à cet honnête pasteur? Elle estima en un clin d'œil sa droiture et sa convenance parfaite au rôle qu'il remplissait parmi des simples. Elle prit dans sa bourse une pièce d'or.

— Pour vos pauvres, fit-elle, et passa.

Le curé étonné remercia. Il avait la face hâlée d'un paysan, un regard fermé de Breton,

— Que vouliez- vous lui demander? fit Torigny.

— Comment on se résigne? Comment on éteint la flamme de la jeunesse? Comment on renonce enfin?

Torigny eut un sarcasme.

— Ah! vous vous gâtez, monsieur André, vous devenez sceptique.

— Je peux vous répondre mieux que lui. On se résigne quand on n'a plus la force d'une révolte; on appelle résignation l'épuisement. On n'éteint pas les flammes intérieures, on les in-

io8 LA RONDACHE

cline par le souffle d'une autre aspiration, et renoncer signifie échanger. Le profès renonce au monde pour trouver Dieu. Or, le problème pour vous se pose ainsi : contre quoi échangerez-vous votre ancienne vision du bonheur?

— Vous devenez bien vite le quatrième raisonneur, mais vous, au moins, vous me plaignez. Je sens votre chaude sympathie.

— Quel bien pourrait vous faire le prêtre? dit Torigny. Ce mouvement instinctif qui vous a poussée vers le recteur de Perros exprime l'espèce de confiance filiale que nous éprouvons tous pour l'homme de Dieu. Mais il y a un don des langues animiques que bien peu ont reçu. Ce pasteur ne correspond qu'à une seule catégorie du grand troupeau des âmes. Celui qui aurait pu répondre à votre anxiété ne serait pas un bon doyen de Perros. Supposez Cravant ou Sernhac dans un village breton, quelle étrange aventure, et peu apostolique!

La jeune femme écoutait sa pensée.

— • Ce n'est ni le prêtre, ni l'ami qu'il faut à une femme; c'est l'époux, qui pactise avec vos faiblesses, et, par ce pacte, vous comprend et vous supporte. Chaque être est un monde inconnu pour autrui, et le pasteur parle en pasteur à une âme générale, moyenne. Or, ce qui

consolerait, en nous guidant, ce serait d'être compris dans notre individualité, dans ce que nous avons de moins général. L'amour seul offre cet incomparable dictame.

Quand vous choisirez un être, jugez-le comme si vous choisissiez un complice.

Nous avons besoin de compagnons pour nos faiblesses, pour nos manies, pour la débilité et l'imperfection de notre nature. Nous saurons toujours être seuls avec nos vertus, et leur compagnie nous suffira.

— Quoi ! dit Torigny, vous voulez qu'on ne recherche qu'une inlassable complaisance.

— Je n'ai pas dit que la complicité devait être passive, ni aveugle. Un complice conseille, avertit, censure même, à votre point de vue ou au sien, mais non à un troisième tout abstrait et qui n'importe pas.

Page 1