‹ La RondacheChapitre 9 sur 35 · CONCERTO PSYCHIQUE · texte numérisé non relu

CONCERTO PSYCHIQUE

Narcisse intellectuel est légion qui se laisse séduire par son reflet.

Assuré de revoir chaque jour Marguerite, le jeune homme écrivit à sa famille qu'il avait rencontré à Perros-Guirec d'anciens condisciples et qu'il passerait ses vacances auprès d'eux. Il priait qu'on lui envoyât sa malle, en grande vitesse, pour accepter des invitations, souffrant d'être vêtu en cycliste.

Le collégien qui approche d'une actrice célèbre, le basochien qui se trouve en contact avec une Altesse, l'adolescent mêlé à une intrigue romanesque, ces petits personnages qu'une circonstance sort de leur vie coutumière, se retrouvaient dans Torigny; mais un mouvement plus profond que la vanité l'entraînait.

A ses yeux, la belle étrangère portait un sceau de fatalité qui la destinait à des infor-

tunes sans nombre. Il ne se la figurait pas autrement que malheureuse; et tant de grâce unie â tant de détresse l'ornait d'une auréole. Il ne s'étonnait pas de la trahison du comte Wilhem. Une héroïne n'est telle que par les épreuves qu'elle subit; celle qui incarne le dévouement et la pureté ne saurait échapper à ce sort inéluctable.

Quand il regardait le portrait volé, un attendrissement l'envahissait. Au désir de se dévouer, de faire acte de chevalerie s'ajoutait un souci d'orgueil. Lui, l'être moyen, aurait voulu se révéler exceptionnel et incomparable, pour la confusion des trois commensaux.

Son zèle l'absolvait d'avoir dérobé le petit cadre; il ne pensait même plus à restituer les brillants. Un vol passionnel n'est plus un vol, pour celui qui l'a commis.

Le second soir où Torigny vint à la villa, il retrouva le même accueil dédaigneux de la part des hommes; mais Marguerite lui tendit la main, une main très longue, aux doigts effilés, faite pour le baiser du vasselage.

A propos d'un jugement de cour d'assises, Cravant déblatérait.

— Le magistrat est certainement le type de la plus forte déraison compatible avec une ap-

parence de civilisation. Que signifie la préméditation? Que signifie le mobile? Un homme en tue un autre, par un mouvement spontané ou à la suite de longues cogitations, que m'importe? Le représentant de la société ne doit juger que de l'insociabilité d'un accusé. Or, l'homme qui tue est insociable et doit être rejeté comme un membre gangrené et non pas conservé dans des prisons coûteuses.

— Comment, vous ne faites aucune différence entre la colère et la scélératesse? s'écria Marguerite. Si j'avais frappé mon mari, quand j'ai surpris sa trahison, vous m'auriez condamnée à mort, comme le voleur qui s'introduit nuitamment dans une maison.

— La vie est sacrée : si vous y touchez pour un autre mobile que la défense de cette même vie, vous péchez contre l'ordre social.

— ■ La vie, la vie, fit Marguerite. N'y a-t-il que la vie physique? Est-ce que moralement, la trahison de Wilhem n'attentait pas à ma vie morale? Attaqué dans son honneur, dans son bonheur, n'est-on pas en cas de défense? Il m'a frappée comme avec un couteau, et plus cruellement.

Cravalnt ricana :

— Vous êtes cependant vivante et bien por-

tante. Vous avez pardonné : il a recommencé et vous n'êtes pas morte; même la vie déborde de votre être.

— Si je l'avais tué, j'eusse été dans mon droit d'épouse outragée.

— > Ce n'eût pas été sous l'invocation d'un droit, mais sous la poussée instinctive de l'orgueil blessé, répliqua Cravant.

— Vous n'admettez pas que l'époux tue sa femme adultère?

— Je n'admets pas qu'on tue, sauf pour sa défense immédiate. Tant qu'un être a vie, il a crédit, du ciel pour se repentir et se réformer, des hommes pour se réhabiliter. L'individu ne doit pas édicter la peine capitale pour venger ses injures conjugales ou autres; seul le corps social, au nom de l'intérêt civilisé qui est celui de l'espèce, peut mettre au ban de l'humanité l'être inhumain indigne ou incapable de satisfaire aux commandements légitimes du collectif.

— Vous ne sentez ni l'amour, ni l'honneur. Un être fier et passionné voit rouge, quand il est trahi, s'écria-t-il.

— Voir rouge! Ce phénomène de l'irascible ne se réfère à aucun mode de jugement. Les êtres qui voient rouge sont insociables. On peut vivre avec les pervers et les égoïstes.

Elle reprit :

— Il y a mille façons de tuer : on frappe aussi sûrement un être dans sa mentalité ou dans sa passionnalité. Si le sang ne coule pas, vous ne voyez aucun crime.

— ■ Les relations d'un individu à l'autre ne sont pas tout. Le comte Wilhem est un misérable devant vous, mais il est brave, et comme officier il peut rendre d'éclatants services à son pays. Il a fait votre malheur, mais il a sauvé la vie à deux jeunes filles qu'un cheval emballé emportait à la mort. Briser l'être indigne au nom de son individualité, c'est s'attribuer trop d'autorité, affirma Cravant.

— Quoi, le pacte d'amour, le pacte conjugal pourra être impunément transgressé !

— Le vrai pacte d'amour contient une promesse de pardon, un engagement de mansuétude. Ce n'est pas le contrat brutal où une partie se trouve dégagée, si l'autre accomplit mal ses obligations. Si des âmes s'associent, ce doit être chrétiennement, avec des résolutions d'indulgence. Quand on a épuisé sa tendresse, on se quitte, car nul n'est tenu de donner ce qu'il ne possède pas, ni en bonté ni en pécule.

— Présent ou absent, il domine toujours ma vie, puisqu'il m'empêche d'aimer, protesta-t-elle.

9o LA RONDACHE

— Ce n'est pas lui, mais la loi religieuse qui barre votre route, observa Tessonnes.

— Celui qui expédierait au pays des viveurs endurcis, dans la géhenne où Don Juan Ténorio se débat, le comte Gœrtz ne priverait pas l'humanité d'un exemplaire précieux : et si le hasard ou la Providence se chargeait du drôle, il n'y aurait aucun pleur sur la surface de la terre.

— Ton principe, Cravant, s'impose comme primordial. Mais laissons la thèse et venons au fait. Les cas sont nombreux où il faut que l'un des deux périsse. Je n'ai pas le courage nécessaire pour faire le coup : je tiens à ma liberté : mais si quelqu'un m'assurait l'impunité, et que je n'eusse à craindre que le gendarme intérieur, la conscience, je serais vite convaincu de la légitimité de mon acte, et je tuerais Gœrtz.

— Moi de même, fit Cravant.

— Ah! fit Tessonnes, nous voilà d'accord. L'homicide ne nous effraye pas; nous ne redoutons que ses conséquences. Nous sommes capables de meurtre et incapables de supporter les conséquences du meurtre. Eh bien ! mes amis, la civilisation entière est basée sur les conséquences redoutables des actes violents. La religion faisait oeuvre de civilisatrice en dressant l'épouvantail des fins dernières devant l'huma-

nité. Les diables formaient la gendarmerie de l'âme, et empoignaient les coupables que nous sommes, les coupables de la pensée et de la volition. Et voyez à quel point nous dépendons de la convention. Celui qui provoquerait Gœrtz et le tuerait en duel, serait un héros, parce qu'il aurait couru un risque de mort.

— Vous effarouchez ce jeune homme avec vos propos discordants, dit Marguerite. Est-ce que je vous écoute mal ou parlez-vous moins bien? Depuis quelque temps, je vous trouve tous trois inférieurs à vous-mêmes. Jadis, vous aviez chacun un système et on entendait trois opinions. Cravant était un sectateur du comte de Gobineau et préconisait la. hiérarchie entre les races et les individus. Sernhac professait un individualisme intransigeant et d'essence esthétique. Enfin Tessonnes, sans en accepter les conséquences, représentait le déterminisme dit scientifique. Maintenant, je ne distingue plus la personnalité de chacun; un seul pourrait servir de coryphée aux trois, sans les trahir.

— Ma chère Marguerite, vous voulez des combats de gladiateurs spirituels. Les différences entre de hauts esprits ne sont pas foncières, mais seulement dans les modes perceptifs. Cravant voit à la lumière historique, il est

le choreute de l'expérience. Sernhac, au contraire, tire ses évidences du raisonnement, et moi, je tiens le milieu.

— Enfin, j'ai autour de moi des penseurs qui augmentent la confusion de mon esprit au lieu de l'apaiser.

— Vous souffrez donc plutôt de nos divergences que de notre unité qui malheureusement n'existe pas; ou plutôt vous souffrez d'un mal que la métaphysique soulage à peine. Vous avez besoin de vivre, de recevoir et de donner des impressions, d'émouvoir et d'être émue.

— Ah! fit-elle, j'aurais dû profiter du moment le plus désespéré pour me jeter dans le cloître; j'y serais restée par orgueil et tout eût été dit.

— Quelle vocation bizarre.

— N'est-ce pas une grande déception qui a tourné vers Dieu de nobles âmes, demandat-elle.

— L'entrée au moustier est un adieu à la vie. Or, vous adorez la vie, ses pompes et ses œuvres. Le compagnon choisi s'est révélé indigne, mais vous n'êtes pas assez puérile pour ne voir qu'un homme dans l'humanité, surtout quand cet homme n'a rien que de vulgaire. Des Tannhâuser de cet acabit, la race pullule.

— Mais, puisque je ne puis aimer tant qu'il vit.

— Le Ciel exaucera peut-être votre vœu secret. Un joueur qui est aussi buveur et batailleur rencontre plus tôt qu'un autre une circonstance tragique. Vous ne pouvez vous faire religieuse pour la seule raison que votre époux s'entête à vivre. Soyez sûre que par une ironie satanique du sort, le lendemain de votre profession, Gœrtz périrait.

— En somme, votre malheur vient de votre obéissance aux canons romains, que vous ignorez, que nous ignorons tous. Pourquoi n'allezvous pas à Rome étudier sur place s'il existe une cause de cassation à votre mariage ?

— J'ai interrogé et il m'a été répondu que je n'avais rien à espérer.

— Passez outre! dit Tessonnes.

— Vous êtes un mécréant. Je n'oserais espérer aucun bonheur.

— Il faut donc qu'il meure ou que vous deveniez enragée, ma pauvre Marguerite. Car enfin qu'allez-vous devenir? Voilà plus de trois années que vous errez du Caire aux Fiords et de la Semaine sainte à Séville à la Passion d'Oberammergau, de Bayreuth, qui n'est plus qu'un théâtre Cook, à Orange, qui n'est pas encore le sanctuaire de Dionysos, et vous avez

vingt-cinq ans. Il faut que vous preniez racine quelque part; cette existence, de wagon-lit, de nuits d'hôtel et de repas de restaurant, où, sous prétexte d'un concert, vous franchissez huit cents kilomètres, ne peut durer.

— Parce que cette existence est insuppor table, je voudrais entendre des conseils. Proposez-moi un parti.

— Vous craignez la solitude : il ne faut donc pas parler de la vie de campagne ou de château. Vous craignez les poursuites que vous attire votre étrange beauté et cela s'oppose à la vie mondaine.

Cravant fredonna :

Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie.

— Marion est mariée et Marion craint les canons ecclésiaux.

— Le doigt de Dieu seul interviendrait utilement.

— Si le comte Gœrtz tombait de cheval et se cassait les reins, notre amie serait veuve, et une fois veuve...

— Elle ne le resterait pas longtemps.

La jeune femme, agacée, les regarda tous trois avec rancune.

— On dirait que vous vous délectez à me peiner.

— Nous voudrions vous décider à prendre un parti, dit Cravant.

— Je suis trop chrétienne pour renoncer au salut, et trop femme pour renoncer au bonheur.

Se tournant vers André :

— Venez avec moi au balcon, monsieur Torigny.

Il obéit et s'accouda à côté d'elle sur la balustrade humide.

La mer s'étendait à perte de vue, grise, parcourue d'un frisson nocturne qui ridait la surface de mille plis incertains.

Il montait aux lèvres de Torigny un flot de compassion qu'il ne savait pas exprimer. Que dire à cette douleur qui lui paraissait angélique et si imméritée?

La jeune femme, courbant sa haute taille, tenait sa tête dans les mains; la face tournée vers le large, elle se taisait.

Tout à coup, Torigny vit des larmes couler sur les belles joues de Marguerite : et il frémit de pitié, d'impuissance, surtout de colère contre les trois hommes qui continuaient à ergoter dans l'appartement.

— Oh! les méchants! murmura-t-il.

Marguerite essuya ses yeux, et, sans se détourner, lentement, elle laissa tomber :

— Ne les accusez pas... ils me veulent du bien, mais celui qui pourrait m'en faire n'est pas là... je ne comprends qu'une seule affection... et l'amitié ne me console pas... je suis faite pour aimer, et je mourrai faute d'amour...

On peut se donner à Dieu et se reprendre tous les jours. Il arrive qu'on relève une religieuse de ses vœux. Si on se donne à un scélérat, ou lui appartient jusqu'à la mort!... Je suis maudite...

André pensait aux propos de tout à l'heure. La mort de Gœrtz était le seul salut de la malheureuse femme, et il venait d'entendre trois esprits supérieurs avouer qu'ils tueraient ce détestable époux, sans la crainte des poursuites judiciaires. Il les méprisa pour leur manque de courage : se sentant chevaleresque, prêt à courir de grands risques.

Marguerite, absorbée douloureusement, oubliait sa présence, il vint au seuil de la baie et dit doucement : « Elle pleure! » d'un ton qui implorait du secours.

— Mon bon ami, dit Sernhac, elle pleure souvent, il faudrait essuyer ses larmes avec des baisers, et cela n'est permis à aucun de nous.

On s'efforce de la distraire, on remue des idées, on égrène des phrases, mais il faudrait lui jeter les bras au cou et, pour cela, être aimé d'elle.

La tête basse, le cœur gonflé de tristesse, André revint sur le balcon pour tenir muette compagnie à cet être admirable et douloureux.

Il s'estimait si peu digne de la consoler qu'il ne proférait rien, accablé de désespoir.

Brusquement, Marguerite passa en coup de vent au milieu de ses amis, ouvrit d'un geste sec le piano et préluda nerveusement par des arpèges. Puis après un tâtonnement plein de saccades, un thème tzigane se dégagea fiévreux, intense. Les belles mains semblaient, dans la pénombre, tenir les rênes d'une course à l'abîme.

Cette musique endiablée, qui perd de sa sauvagerie sous le surcroît des notes pianistiques de Liszt et de Rubinstein ou sous la forme classique de Brahms, éclatait nue d'ornement dans son accent barbare et rien ne pouvait au même degré donner le vertige à Torigny.

— C'est donc cela qu'elle a dans l'âme! pensait-il.

Et il n'arrivait pas à accorder l'aspect médiéval de Marguerite avec cette improvisation effarante où passait le grand souffle de la Pusta.

Cet élan vertigineux, cette évocation d'une fuite sans but, à travers la plaine sans fin, ces hurlements à la Mazeppa épouvantaient le jeune homme. Il percevait, dans le silence ému des assistants, dans leur pose attentive, qu'euxmêmes frémissaient à cet orage d'âme qui crevait en notes fulgurantes. Des traits, semblables à des éclairs, des basses persistantes comme des tonnerres lointains, de brusques arrêts comme si un cheval se brisait les jambes, interrompaient le motif qui reparaissait entêté, enivré, inlassable.

André ne soupçonnait pas les intensités passionnelles; et chaque mesure l'éloignait de Marguerite. Si vraiment elle avait cela dans l'âme, cela, c'est-à-dire la fureur élémentaire du vent et du feu, que pouvait-il, pauvre esprit bourgeois, pour consoler un être où de telles vagues se levaient furieuses et écumantes, sous le seul effet d'une pensée amère!

Le mariage même d'amour comblerait-il des vœux aussi phosphorescents, des vœux de bacchante et de possédée? Il lui semblait entendre la confession sonore d'une démoniaque. Sa double ignorance du cœur féminin et de certaines partitions augmentait son étonnement et le tournait en stupeur. Les sages et timides

exécutions dans les salons de Rennes lui évoquaient la pâle et timide jeune fille qui serait bientôt Mme André Torigny. Il se voyait au coin du feu, tandis que sa jeune femme déchiffrerait quelque morceau, donné en supplément dans un journal de modes. Alors, il se souviendrait avec délices de son séjour à Perros, de la belle Marguerite, de ses trois acolytes, comme on se souvient d'un voyage lointain. Non, il ne pouvait rien dire à la femme qui s'exprimait ainsi et qui faisait jaillir du piano des cris de damnée : mais en son cœur, le thème du dévouement ne cessait de résonner. Il aurait voulu donner la paix à Marguerite et il n'attendait rien d'elle.

Combien dura le frappement vertigineux des touches, nul ne l'apprécia. Quand la jeune femme se leva du tabouret, elle parut calme, les nerfs détendus, presque souriante.

— Oh! fit Sernhac, il y a chez certaines femmes un abîme que nul n'approche sans effroi, et nos pensées, à nous autres, ne sont que de pauvres petites lames de couteaux à côté de ces épées du désir, flamboyantes comme celles des chérubins.

— Pourquoi l'artiste ne trouve-t-il pas ces cris réels si formidables?

— Parce que l'art porte en lui une vertu qui assainit et apaise : ce sont les noirceurs de Marguerite que nous avons aperçues.

— ' Je donnerais tous les lis pour ces fleurs infernales, déclara Tessonnes.

— Et vous, jeune homme, que pensez- vous de cette musique ?

— Est-ce de la musique? fit André. Je crois plutôt que c'est de l'âme... en peine.

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