‹ La RondacheChapitre 11 sur 35 · COLLOQUES · texte numérisé non relu

COLLOQUES

Parler, c'est agir sa pensée : on conçoit mieux en formulant.

Sur le sentier des Douaniers, à la place de Marguerite, les trois commensaux parurent, au grand dépit de Torigny.

Il dissimula si peu son ennui, que Sernhac se mit à rire.

— Venez avec nous, monsieur Torîgny; ainsi vous pourrez parler d'elle, et cela vous consolera de ne pas la voir ce matin.

— Elle n'est pas malade?

— Elle a peu dormi et se repose, simplement.

— Quel chemin de chèvre, fit Sernhac. Figurez-vous deux ennemis qui se rencontrent ici. Celui qui pousserait l'autre, et il ne faudrait pas une forte poussée, serait facilement vainqueur. C'est à pic, et en bas des granits à briser les os les plus durs... la pleine mer emporterait le cadavre,..

— Il dériverait vers Ploumanach, observa Tessonnes.

— Gautier disait que l'homme gâte le paysage. Il gâte plus encore la mer, l'animal de villégiature ! Il se débraille et prend des allures d'ouvrier en goguette, les femmes rient très haut, sans motif, par bêtise naturelle.

— • Une coquette consciente ne viendrait jamais sur les grèves : le teint s'y décompose comme sous le pinceau d'un impressionniste; les blondes violacent et les brunes verdissent. On dit qu'il se fait des mariages ici; moi, j'y deviens mysogine.

Sur la plage, les trois hommes se moquèrent méchamment de ceux qu'ils aperçurent, détaillant les ridicules, dépréciant les physionomies, exerçant leur malice, comme à un sport.

Torigny cherchait à se figurer à quelle profession ou à quelle carrière chacun appartenait.

Cravant, avec sa corpulence et ses gestes brusques et courts, ressemblait à un politicien méridional, mais il avait les yeux inquiets, les lèvres minces.

Sernhac donnait l'idée d'un magistrat, et Tessonnes échappait aux classifications par sa tenue correcte et ironique.

Le jeune homme renonça à deviner la nature de ces êtres antipathiques.

On s'assit sur les rochers :

— - Monsieur Torigny, dit Sernhaq vous êtes un jeune homme fort bien élevé. Vous ne faites point de questions, et Dieu sait si vous avez envie de savoir qui nous sommes et qui elle est?

« Elle est tout ce qu'elle vous paraît : bonne, idéale, digne de tous les hommages. »

— > Et vous êtes? interrogea-t-il.

— Nous sommes vos collègues, jeune homme. Voilà pourquoi il ne convient pas que vous nous regardiez comme des ennemis, dépités de votre présence, parce que vous êtes jeune et que vous apportez à notre amie un peu de diversion.

— Comment puis-je être le collègue d'hommes tels que vous? fit-il.

— Ne jouez p"as au niais, sinon nos bonnes intentions vont tomber.

— Puis-je être tout à fait franc? demanda Torigny. Eh bien, il me semble que vous êtes tous les trois amoureux d'Elle, que vous avez, pendant un moment, espéré la toucher, tandis que moi, je ne suis pas amoureux, et je n'ai jamais pensé à l'émouvoir.

— Ouais; ceci n'est pas mal, mon fils, pour

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un licencié. Mais vous êtes amoureux, bel et bien.

— Qu'est-ce donc que d'être amoureux?

— Nous n'allons pas refaire le dictionnaire et définir chaque mot : ce serait une séance d'académie.

— Si vous employez une expression fausse pour signifier mon sentiment, ne puis-je pas protester ?

— Oh ! des nuances ! Quoi ! Un peu d'humilité, en plus ou en moins !

— Ce n'est pas cela, dit Torigny. J'éprouve un sentiment d'ordre religieux. J'admire et je compatis, mais je ne désire pas. Elle n'est pas de ma série, et je serais épouvanté à l'idée d'une pareille épouse, par la conscience de ma propre nature.

— Vous n'avez pas lu Ruy Blas, un séminariste devenu laquais, et qui aime la reine d'Espagne. Les vers de terre sont amoureux des étoiles, depuis qu'il y a des poètes et qu'ils mentent.

— Des vers de terre, je le crois, parce qu'ils subissent sans réflexion l'éclat céleste. Mais un être raisonnable qui mesure la distance de lui aux autres et qui découvre dans cette distance la plus irrémédiable barrière, peut faire des

actes d'amoureux comme assiduité et comme dévouement, sans cependant prétendre à rien qu'à être là, respectueux et attendri.

— Bravo pour le licencié! Il s'énonce congrûment et réhabilite sa corporation.

— Puisque vous me permettez de me mêler un peu à vous, je vous ferai une question. N'y a-t-il rien à faire pour elle?

— Il y a deux choses : lui ôter son scrupule religieux pour qu'elle divorce, ou ôter de ce monde son mari pour qu'elle soit veuve. Or, ce scrupule est indéracinable et aucun de nous n'est apte à manier l'épée ou le pistolet victorieusement contre ce Gœrtz.

— Nul de vous ne connaît le comte?

— ■ Non. Nos rencontres avec elle sont postérieures à sa séparation.

— Qu'arrivera-t-il ? fit Torigny.

— Il n'arrivera rien. J'avais bien pensé à un expédient, mais la responsabilité est telle que je ne la prendrai pas.

Il y a, de par le monde, quelqu'un qui serait appelé par télégramme à la minute même où on apprendrait la mort du comte.

— Elle aime! s'écria Torigny.

— Oui, elle aime; mais elle refuse de se l'avouer, elle s'interdit d'écrire à celui-là, elle

le fuit, par grande honnêteté, par honnêteté démesurée.

— • Et celui-là est digne d'elle?

— - Digne d'elle, jeune homme, il n'y en a aucun qui le soit, et parce que vous l'avez senti, vous nous êtes sympathique.

Cette jeune femme, qui depuis trois ans se dérobe aux battements de son cœur, est admirable et absurde. Ce qui la ronge, c'est moins la contrainte qu'elle s'impose que la crainte perpétuelle que celui-là ne s'engage dans quelque lien légitime ou illégitime.

— Celui-là, dit André, devrait tuer Gœrtz.

— Et s'il était tué?

— Comment! des hommes aussi supérieurs que vous ne trouvent rien, fit-il.

— • A vous le dé, mon petit! Partez pour Vienne ou Prague et allez renverser le bock du comte Wilhem Gœrtz de Vegstaedt, lieutenant de cavalerie.

— Si l'amour de Marguerite était si vif, il l'emporterait sur le scrupule.

— Vous ne connaissez pas la ténacité de cette âme sur certains points. Elle mourrait pour un principe.

— Comme le bien est difficile à faire! observa Torigny.

— Le bien, jeune homme, n'étant pas prévu dans les lois, dérange Tordre social, basé sur une dominante répressive.

«Les règles ont été données par des vieillards à la fois entêtés d'un idéal qui leur était propre et rendus sceptiques par une longue expérience. Interrogez un enfant sur les vertus et sur les vices. Il sera plus abondant sur ces derniers. On le cultive dans un sens restrictif. Il sait d'abord ce qui est défendu. »

— Je conçois un enseignement qui s'adresserait aux forces positives de l'âme, qui modèlerait les vertus avec plus de relief et se contenterait d'ajouter « Quant au mal, c'est le contraire. »

— Mais, objecta Torigny, je trouve bien difficile de formuler la vertu : elle échappe aux mots et aux images, tandis que le délit tombe sous le sens et se décrit sans effort

— Jeune homme, c'est la différence du naturel au surnaturel : ce monde physique où nous sommes des mammifères n'est pas plus réel que cet autre métaphysique où nous sommes une pensée. Une idée est aussi vivante pour notre cerveau que ces touffes d'ajoncs sur la falaise; on souffre, on jouit, on vit et on meurt d'une idée. Les matérialistes ne sont que des

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professeurs qui ont voulu faire entrer le mystère dans le baccalauréat. Le spiritualisme n'a jamais eu pour adversaires que des physiciens ahuris par leurs études et des pions désireux de simplifier leur besogne. Ces gens-là ne relèvent que du rire pantagruélique.

— Je suis de votre sentiment, ayant le cœur religieux; mais il y a eu des supériorités parmi les négateurs.

— Mon petit, vous prenez les philosophes pour d'autres hommes que les artistes, parce qu'ils sont ennuyeux et que la forme de leur pensée est laide. Les systèmes sont des entreprises d'amour-propre autour de l'inexpugnable vérité. Chacun prétend arracher à la grande Isis son voile semé de mondes, et ceux qui n'ont pas d'imagination déclarent qu'il n'y a personne derrière le voile.

— Il faut se rejeter du côté des moralistes? demanda Torigny.

— Ce sont des observateurs qui ont voulu faire une synthèse avec l'analyse d'eux-mêmes, et ils n'étaient pas typiques.

Tous les hommes peints par un homme ressemblent à cet homme. Voyez Rubens, Van Dyck, Rembrandt, Vélasquez.

« Cependant des modèles bien différents ont

posé devant eux, ils n'ont vu queux-mêmes. Jugez donc du prétendu psychologue qui n'a devant lui aucun rappel à la réalité ! Il plonge son regard en lui, en même temps que la plume dans l'encrier et ne nous donne que son reflet. »

— Ah ! s'écria Torigny, vous dérangez toutes mes idées.

— Bah! fit Sernhac, vos idées ne sont pas encore bien installées dans votre tête. Il en viendra; il en partira. On n'a pas d'idées avant quarante ans, on n'a que des impressions. Il faut que la vivacité de la vie se calme pour que l'expérience vienne, comme un ambulancier, ramasser les morts, et soigner les blessés, j'entends, les pauvres concepts, que la vie a mis en pièces.

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