‹ La RondacheChapitre 12 sur 35 · DU PASSÉ · texte numérisé non relu

DU PASSÉ

On ne se figure exactement ni l'idéalité ni la viletê des êtres, toujours au delà ou en deçà de notre estimation.

— Comment je les ai connus ? répondait Marguerite à une question d'André, au hasard de mes incessants voyages.

— Vous n'avez que trois intimes?

— J'en ai quatre, dit-elle avec un gentil sourire qui épanouit le cœur d'André, et ce sont quatre Français! Mon père préférait la langue de la Seine à toute autre et je me suis trouvée la posséder si bien que j'ai pu en faire, selon le mot de Charles-Quint, la langue de mon amitié. Vous ne sauriez croire, vous qui n'avez pu comparer, comme la supériorité de votre race s'impose, dès qu'on mène la vie cosmopolite. L'Anglais ne devient sociable que dans des circonstances déterminées, l'Allemand a des routines dans l'esprit, il s'identifie lentement.

Quant à l'Italien et à l'Espagnol, ils gardent toujours un caractère inquiétant. Vous autres, vous êtes les plus civilisés des Occidentaux. Vous comprenez d'un coup et votre franchise donne un charme extrême aux moindres relations. Vous avez, du reste, bénéficié de mon estime pour le Français. Je n'aurais pas admis aussi aisément un licencié d'autre race. Je n'ai jamais eu à me plaindre de mes trois amis. Chacun a commencé par me dire qu'il m'aimait, et chacun, aussitôt après ma confidence, est resté affectueux, tendre même, sous l'apparente bougonnerie.

— Qui avez-vous rencontré d'abord?

— Cravant! C'était à Florence, au jardin Boboli. J'étais suivie, ou mieux poursuivie par un grand diable de principicule qui, eu égard à sa taille, se croyait prédestiné à ma conquête. Cravant, voyant mon ennui, s'avança et me dit avec force respect : « Madame, un fou chasse l'autre. Voulez-vous accepter mon bras pour vous débarrasser de l'ombre qui vous suit? » Et le ton était tel que je pris son bras.

— - Que faisait-il à Florence?

— Ce qu'il fait partout : il flânait II vit d'un viager, presque pauvre et d'une si belle indépendance !

— Qu'est-il, socialement?

— Rentier, petit rentier. Il a dû tenter quelque chose autrefois d'ambitieux ou d'enthousiaste : mais il n'en parle pas. Il a touché à la politique, je pense.

— Et Sernhac? demanda André.

— Il a quelques terres au pays de Mistral, qui lui viennent de sa femme. Il fut professeur et il n'est rien. Quant à Tessonnes, c'est une rencontre de wagon-restaurant. Il m'a délivrée d'une poursuite comme Cravant. Chaque fois que je fais un séjour en France, je les appelle et ils viennent aussitôt, toujours fidèles. Je suis, entre eux, un lien très sûr et très fort. Et voyez, dès qu'ils ont été persuadés de votre affection pour moi, leur contenance a changé.

— Lequel préf érez-vous ?

— Je les mets au même rang : ils ont le même mérite et je ne pourrais choisir sans injustice. J'ai plus de confidents qu'une reine de tragédie, j'en ai quatre.

— Il manque le roi ou le héros, dit André.

— Il manque la liberté : je suis prisonnière d'un devoir.

— D'un scrupule!

— Laissons cela. Jusqu'à quand restez-vous à Perros?

— Je puis rester jusqu'aux derniers jours de septembre. Et vous, vers quel ciel irez-vous, dame Marguerite?

— Tous les ciels sont mornes quand ils ne se reflètent pas dans des yeux aimés. Errer, la plus vivre contradiction avec ma nature faite pour Tintimité : habiter la chambre d'hôtel écœurante de banalité quand mon goût me pousse jusqu'au ridicule vers l'entassement des souvenirs, de ces petites choses qui ne valent que comme signets au livre de la vie, comme témoins d'une heure qui fut douce; être en butte aux curiosités, aux convoitises, aux promiscuités, moi qui voudrais vivre voilée, loin des profanes.

Puis, changeant de sujet, sans transition :

— Vous ferez un bon mari, monsieur Torigny, vous êtes grave et doux, attentif et discret.

Le jeune homme sourit.

— Ne jugez pas de ce que je serai avec ma femme par ma façon d'être avec vous. Je serai plus tendre, mais je serai plus moi, autoritaire et exigeant peut-être.

Ma gravité provient de la nature de votre charme qui m'étonne.

Je serai moins intéressé par la personnalité,

et au lieu de me subordonner, je compte dominer doucement, mais toujours.

Vous ne pouvez pas savoir ce que je serai, en voyant ce que je suis.

— - Tant pis ! J'aimais à me figurer un André Torigny, délicieux au foyer comme dans l'amitié.

— Ce que j'éprouve pour vous, dame Marguerite, diffère de l'amitié.

— ■ Prenez bien garde à ce que vous allez dire !

— C'est du zèle, un zèle ardent. Je vous voudrais calme et heureuse, sans que je songe même à une part de figurant dans ce calme et dans ce bonheur. Je vous veux du bien, sans rien vouloir de vous. Si je ne sentais pas entre nous une barrière infranchissable, qui n'est pas votre mariage, mais votre nature; si je vous regardais comme une femme qui peut devenir ma fiancée, je serais un homme perdu. Car je ne corresponds pas à autre chose qu'à quelques heures de votre mélancolie.

« Ce n'est pas si sot, pour un petit licencié, d'avoir compris votre essence, et de vous admirer, sans vous aimer. Vos trois amis, certainement, n'ont pas été aussi sages que moi, et ils auraient dû l'être. Si leur supériorité intellec-

tuelle les rapproche de vous, leur âge aussi les en éloigne : et moi, parce que je n'ai rien d'un penseur et eux parce qu'ils n'ont plus rien de la jeunesse, nous sommes autour de vous comme des custodes autour d'une orfèvrerie, avec cette différence que nous vénérons le chef-d'œuvre.

« Le sentiment d'autrefois qu'on prête aux chevaliers pour les reines ressemble au mien. Voilà toute la psychologie dont je suis capable. »

Il y eut un silence, puis Torigny ajouta : — Vous pensez que la provinciale que j'épouserai me semblera fade et que votre souvenir viendra gâter mes joies? Non! Pas plus que le souvenir d'une Vénus du Titien, de la voix d'une Malibran, du geste d'une Weber; pas plus que l'image de Cléopâtre, d'Hérodiade, de la reine de Saba ou de Mme Récamier ne peuvent me hanter réellement.

<c Vous êtes plus grande que moi, trop grande pour moi, moralement et physiquement. Voilà pourquoi je m'approche de vous, sans vertige. Je suis prêt à vous servir comme un vassal, mais incapable de vous aimer. L'amour a lieu entre égaux ou rend égaux ceux qui s'aiment, enseigne un dicton, et nous sommes inégaux; et

ni en vous baissant, et ni en me haussant, nous ne deviendrions pareils. »

— Si nos amis vous entendaient, monsieur Torigny, ils reconnaîtraient un digne émule.

— Auprès de vous, je n'ai pas de vanité, dame Marguerite.

Page 1