SUR L'AMOUR
Parler sur l'amour console de ne pas parler d'amour.
L'intimité entre Torigny et les hommes de la villa devint franche. Ils causaient sans réticence, sauf sur Marguerite; ils n'appliquaient pas leur esprit d'analyse à cet être précieux. D'un accord tacite, on ne la nommait que pour la louer.
— Je ne sais, avouait Tessonnes, si elle vous a dit nos représentations, après votre première visite à la villa. Selon nous, l'intimité d'une femme aussi exceptionnelle vous jettera dans une passion folle ou gâtera à jamais votre mariage. L'événement nous donnera-t-il tort ? Vous êtes plein de sentiment pour elle et conservez votre raison : nous, les têtes grises, nous n'avons pas été, à beaucoup près, aussi sages.
— Oui, fit Sernhac, nous avons cru, pendant un moment, que nous pouvions être aimés d'elle.
— Votre supériorité vous permettait de le croire, dit André.
Tessonnes se mit à rire.
— Est-il assez bien élevé, ce petit-là! Notre supériorité! Qu'est-ce que la supériorité représente en amour?
— Cependant il y a des femmes qui pensent et qui jugent bien, telle dame Marguerite...
— La pensée de la femme est un phénomène illuminatif et non logique. Comment Marguerite a-t-elle jugé, à première vue, — c'est une façon de parler, puisqu'il faisait nuit, — qu'elle pouvait vous admettre dans son intimité? Elle n'était pas encore fixée sur la forme de votre nez, elle ignorait la couleur de vos yeux, que déjà elle avait senti votre valeur morale et que vous seriez son ami et le nôtre. Par trois fois fois elle a deviné de futurs dévouements, sous les traits d'actuels soupirants. Car cette illusion de compenser les qualités du jeune premier avec de la métaphysique, nous l'avons eue
Ils se turent à l'évocation de souvenirs.
— - L'amour, dit Sernhac, est attraction. On ne choisit pas ses attractions : ce sont des fatalités, parce que ce sont des manifestations logiques. Je m'explique : Antoine a été perdu par Cléopâtre parce que Cléopâtre n'a pas aimé An-
toine au point où elle se serait identifiée à sa fortune. Les attractions sont sûres parce qu'elles viennent de l'instinct; mais il faut que la réciprocité d'attraction ait lieu, sinon nous avons le cas du fer qui aspire à l'aimant tandis que l'aimant n'aspire pas au fer.
— L'amour, fit Tessonnes, pose un double problème : convenance des individus et confluence des destinées. Supposons qu'il y ait convenance entre Marguerite et Torigny; il n'y aurait pas confluence entre la vie voyageuse de celle-ci et l'avenir provincial de celui-là.
André se risquait déjà aux théories et leur tenait tête.
— Aimer est un mot qui signifie tant de choses, et l'amour comprend une si grande suite de manifestations qu'on raisonne dans le vague.
« J'aime dame Marguerite; je serais capable de me dévouer pour elle; je risquerais mon intérêt et mon repos pour les siens. Toutefois, je n'aime pas dame Marguerite, car je ne vois pas en elle une compagne, une épouse, ni même une amante. La convenance entre nous se limite à de l'intimité enthousiaste de ma part et condescendante de la sienne. Quant à nos destinées, elles ne peuvent, en aucun cas, se réunir : ou je deviendrais un oisif auprès d'elle, ou elle de-
132 LA RONDACtfE
viendrait enragée auprès de moi, dans le réseau des petites intrigues du Palais et de la bourgeoisie.
« L'humanité se classifie en famille comme l'animalité. Il y a des êtres aériens, il y en a d'aquatiques. Or, si j'étais amoureux de dame Marguerite, je serais semblable à un poisson amoureux d'un oiseau; l'hirondelle ne saurait vivre sous l'eau ou le poisson devenir volant. En qualité de poisson raisonnable, j'admire le vol de l'oiseau, sans songer à le suivre. »
— L'animal raisonnable n'est pas encore l'animal amoureux ou il ne l'est déjà plus. Si la raison domine, le vertige ne saurait se produire : et n'est-ce pas un vertige, une espèce d'aberration que de se figurer qu'il n'y a qu'une femme au monde, et que si elle manque, l'univers devient vide et morne?
« Cette illusion de considérer qu'il n'y a qu'un seul être digne de tendresse et capable de nous donner le bonheur est le pivot de la passion. Nous savons tous l'enfantillage de cette proposition : elle ne vient pas du cerveau, mais d'un magnétisme spécial. Est-ce que Tristan et Iseult vous paraissent viables, tels que Wagner les a représentés? Non, il faut qu'ils meurent, parce qu'ils ont perdu leurs points de relation
avec la vie universelle; ils se sont isolés, l'un par l'autre, en concentrant leurs puissances sur une entité émanant de leurs deux êtres, et cette entité n'a pas sa place dans l'économie cosmique, « Tristan-Iseult, » ce Iseult-Tristan, » comme dit le poème !
« Ce trait d'union est un glaive à double tranchant qui doit les tuer tous les deux. »
— Si la mort est au bout de l'avenue, pourquoi l'homme s'élance-t-il avec une telle ardeur vers sa perte? Et l'instinct conservatif que devient-il? demanda Cravant.
— L'instinct de la vie se manifeste aussi bien dans le sens d'intensité que dans celui de durée. Le passionné espère vivre mille ans en une heure, là où le positif se propose de prolonger seulement des jours monotones et végétatifs.
— • Le mariage, dit Torigny, ne ressemble pas nécessairement au tableau qu'on en fait, par antithèse avec l'amour. Les contradictions de la vie, le danger et les explications maladives ne sont pas les paranymphes obligés de la sexualité. La fiction nous propose des modèles qui ne sont que des défis. C'est folie que cette imitation des conceptions délirantes!
— Vous êtes raisonnable, mon ami, vous ne
voyez Marguerite que d'un œil fraternel : soit ! Qu'une circonstance survienne où elle soit en jeu, vous vous comporterez sinon en amant, du moins d'une façon étourdie, inconsidérée!
« La Rondache! la Rondache! Sous le pinceau du destin, la plus nette se couvre de sang ou de larmes, sans que notre volonté ait bougé, par le jeu impénétrable des lois qui nous régissent. »
— De toutes les vanités, la plus grande est de disserter sur l'amour^ déclara Tessonnes.