‹ La RondacheChapitre 14 sur 35 · CONFIDENCES · texte numérisé non relu

CONFIDENCES

Il y a une coquetterie dans la sincérité qui est plus subtile que l'artifice.

— Il est admis que l'homme se laisse prendre par la beauté; mais on veut que la femme ne vibre qu'aux qualités morales, au caractère et à la valeur spirituelle !

« N'est-ce pas trop lui demander ? Une jeune fille, un peu fringante, sera sensible à l'allure d'un beau cavalier, sans cesser pour cela d'avoir grand cœur.

« Les hommes préfèrent l'être vers lequel se porte le plus grand nombre d'hommages. Faut-il s'étonner que la femme préfère à son tour celui que son incomparable succès désigne?

« Matérialité et vanité, direz-vous. Combien cela est excusable!

« Dans la période où on est une coquette, un fat séduit. Repousserait- on, comme nuisible, le reflet de sa propre personnalité?

« Vous le voyez, je m'aocuse. Gœrtz était beau, et Gœrtz était très à la mode. »

— Je ne vous juge pas, dame Marguerite, je vous admire : mais je conçois mal que votre amour n'ait pas vaincu l'inconstance de Gœrtz. Pour qui vous a-t-il trompée?

— Pour qui? Pour la première venue, pour la pire. Si j'avais eu une rivale, j'aurais lutté; ma rivale s'appelait la Débauche, c'est-à-dire l'ensemble formé par le jeu, la boisson et les filles.

« Et les filles tenaient peut-être moins de place en son cœur que les bouteilles, les cartes et cette ambiance affreuse de la taverne et de ses annexes.

« Il avait besoin de vulgarité comme on a besoin d'air. Pendant un séjour à la campagne, il me quittait pour s'attabler avec les gardeuses d'oies. »

— Il y a donc des natures incompréhensibles et irresponsables? C'est une démence de préférer le laid au beau, l'impur à ce qui est noble. Pourquoi vous avait-il épousée, s'il ne vous aimait pas?

— Pour ma fortune.

— J'ai peine à le croire.

— Hélas ! il l'a prouvé. Il y avait un an que

la séparation de corps et de biens était pendante, j'étais, à ce moment, dans une petite ville d'eaux, en Bohême, seule, désorientée, il vint, il vint la nuit, par surprise, comme un voleur. Il avait encore le droit, paraît-il, de m'obséder? Ce qui se passa fut horrible. Je ne vous le raconterai pas. Je dus payer une rançon, une forte rançon. »

— Je ne comprends pas, fit sincèrement Torigny.

— Je ne peux pas vous expliquer davantage cette horrible nuit où je signai l'abandon d'une terre considérable. Cette scène m'a laissé une impression de terreur indicible. Quand il aura dépensé le prix de cette terre, croyez-vous qu'il se fera ermite? Non, il me rejoindra où que je sois et il recommencera la tentative. Un pressentiment m'avertit que le scélérat s'informe de ma retraite et qu'il médite de m' apparaître brusquement, un soir, comme une vision d'enfer.

— • En Bohême, vous étiez seule; à Perros, nous sommes quatre autour de vous; puis la loi française vous protégerait. Avez-vous votre jugement de séparation?

Elle sourit tristement.

— Vous êtes trop un licencié, par moments. Que signifie la loi pour un homme qui escalade

un balcon, brise une vitre, ouvre la fenêtre et saute au cou d'une femme qui fut sa femme, en appliquant au vol les gestes et les paroles de la passion?

— L'individu qui tenterait cela, malgré les trois témoins, pourrait être poursuivi au criminel et banni de France.

— Croyez-vous que j'irais déposer contre celui dont j'ai porté le nom?

— Il Ta bien fallu pour la séparation judiciaire.

— Vous ne comprenez pas certaines choses, monsieur André. Je crains plus ma faiblesse que l'audace de Wilhem... je ne puis en révéler davantage.

— Il semble, d'après les poèmes, comme d'après la logique, que le monstre nécessite le chevalier quand la beauté, la jeunesse, l'innocence sont en péril.

« Vous êtes Andromède, Angélique? Où est Persée, où est Roger? »

— Le héros, monsieur Torigny, n'existe que dans les livres. On le rencontre au tournant d'une page de la bibliothèque Bleue ou dans un cadre de pinacothèque. Peut-être aux époques d'épée, c'est-à-dire des croisades aux mousquetaires, y eut-il des chevaliers? Peut-être!

Aujourd'hui, on est trop civilisé, et derrière le coup d'épée, on voit le cachot de la réclusion. Autrefois, l'homme qui tuait son rival échappait aux conséquences du meurtre, du moins il n'avait qu'à franchir quelques relais pour se soustraire à la juridiction ordinaire. Ces temps sont passés, s'ils ont jamais été.

— L'âme française aurait tellement changé! se demanda le jeune homme.

— Et voyez que selon votre première idée, le péril d'une femme est d'ordre procédurier. On s'en rapporte au gendarme pour la justice.

— Moi, fit André, avec humilité, je pense ainsi par profession, peut-être?

— Et Cravant? Et Sernhac? Et Tessonnes? Ils pensent à peu près de même. L'héroïsme résulte d'un oubli du péril, d'une espèce de noble aveuglement causé par le but. Vous ne connaissez pas Siegfried, le héros de Wagner : c'est une brute, mais il ignore la peur : il fonce sur ce qu'il voit comme une bête. Le héros, conclut-elle, est une espèce perdue.

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