‹ La RondacheChapitre 15 sur 35 · HISTOIRE D'UN CRIME · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UN CRIME

Dans tout homme il y a un bandit qui s'ignore.

Le dîner finissait à l'hôtel de la Plage; les enfants, grisés par l'air vif d'une journée sur la grève, s'assoupissaient, les yeux pleins du sable légendaire.

Une sonnaille de voiture qui s'arrête sous les fenêtres éveilla l'attention. Cette arrivée ne correspondait pas avec les trains de Lannion : le désœuvrement de la table d'hôte braqua ses prunelles, quand la porte s'ouvrit.

Le voyageur était propre à intriguer le monde d'une petite station. Très grand et d'allure martiale, il promena un œil indifférent et dur sur l'assistance, s'assit au bout de la table et attendit qu'on le servît, sans s'apercevoir de la convergence obstinée des regards.

Torigny éprouva un mouvement instinctif d'antipathie. Le nouveau venu, jeune, mais la

face couperosée, les yeux lourdement pochés, la lèvre inférieure lâche et pendante, paraissait prématurément vieilli par des maladies ou des excès.

Il se versa un grand verre de vin qu'il avala d'un trait; puis un second. Après le potage, il vida la bouteille et en demanda une autre. Cette façon de boire et surtout le geste signalaient un caractère brutal, violent, intempérant à son habitude.

Les pensionnaires avaient fini de grignoter les biscuits secs. Ils restèrent pour dévisager à leur aise l'énigmatique dîneur.

Lui, tout entier à des pensées obscures, mangeait vite et beaucoup.

Une troisième bouteille fut placée devant son assiette, ce qui scandalisa les baigneurs.

Torigny qui, d'ordinaire, se hâtait d'aller à la villa, ne se décidait pas à quitter sa chaise. L'étranger était plus grand que Marguerite, et cette ressemblance dans la stature obsédait le jeune homme autant que le cachet de militarisme souple et presque gracieux propre aux officiers autrichiens.

Un front bas de jouisseur et d'astucieux, avec des sourcils épais, inspirait, à la longue, de la défiance. L'individu avait été beau. Sa déca-

denoe s'était sans doute opérée en très peu de temps; il suscitait l'idée inquiétante d'un vaincu qui ne se résignera pas.

Le jeune homme mettait de la prudence à son examen; par coups d'œil successifs et indirects, il cherchait à pénétrer ce masque dur.

L'inconnu ne connaissait personne à Perros- Guirec. Il ne venait ni pour sa santé, ni en touriste.

Torigny lut une résolution sur ce front court, une résolution grave, de celles qui dominent le cours d'une vie. Cette présence inopinée manifestait un but d'ordre privé, et non d'affaires. En procédant par élimination, le jeune homme arriva à prendre au tragique ce voyageur. Il fallait maintenant corroborer ces inductions par un témoignage désintéressé.

Il chercha l'hôtelier à son bureau et ne l'y rencontra pas. Les gens de service dînaient; la carriole était repartie aussitôt. Il prit le chapeau melon au porte-manteau. Il portait une marque de Paris et point d'initiales.

Il n'osa fouiller dans le pardessus-sac.

Cependant il s'entêta :

Sur la Rondache de celui-là quelque chose de sombre doit être peint, se disait-il.

Un prétexte pour causer avec les domestiques

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lui traversa l'esprit : il mettrait sa bicyclette enétat. Depuis son arrivée, il n'y avait pas touché, elle se trouverait bien d'un peu de pétrole.

La nuit sans lune baignait l'hôtel d'une ombre épaisse : sourdement la mer montait en déchirant sa longue lame sur les rochers.

Torigny contourna l'hôtel et passa devant les cuisines; les garçons achevaient leur repas.

Il s'arrêta à la porte et avisa celui qui faisait sa chambre.

— Germain, quand vous aurez fini, vous m'aiderez à nettoyer ma bécane; je partirai peut-être demain, de bonne heure.

— Pour la fête de Tréguier, dit le domestique. Je prends une lampe et je suis à vous.

— Il boit sec, le monsieur qui est arrivé tout à l'heure, insinua Torigny.

— Il m'a demandé où était le chalet de la Mouette et s'il y avait des invités.

Torigny resta sans voix; l'autre insista :

— Chez Mme Iedlesee où vous allez le soir. C'est là qu'il a affaire. Il vient de demander de quoi écrire et en même temps un flacon de rhum.

Germain se munit d'une lampe. Torigny le suivit dans le hangar, et ils se mirent à nettoyer la bicyclette, en causant.

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— Avait-il des bagages, le voyageur qui boit si bien? demanda Torigny.

— Oui, une belle valise avec une plaque de cuivre où il y avait une couronne.

— Une couronne ? fit le jeune homme.

— Comme vous suez ! monsieur Torigny, laissez, ne vous fatiguez pas. Après le manger, cela ne vaut rien de se donner du mouvement.

— A moins de boire comme le nouveau venu, dit Torigny en se relevant et s'essuyant les mains.

— Il a l'habitude du commandement, celuilà; ce doit être un officier, dit encore le garçon.

— Qui commande ferme paye bien ! Il est à votre étage, Germain? Ce sera un bon pourboire.

— Non, il est au 36, quatre portes après vous, sur le devant.

— > Pas de pétrole à la chaîne, Germain : cela fait grincer.

— ■ Il a une belle valise en beau cuir : elle doit être encore au bureau, dit le domestique en frottant la machine.

— Je vous laisse finir seul, Germain.

Et il lui tendit un franc.

— Ce n'est pas la peine, monsieur Torigny.

— Si fait! dit le jeune homme.

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Au bureau, il aperçut dans une encoignure un sac luxueux en peau de truie; sur le flanc brillait une petite plaque de cuivre : la couronne à onze perles surmontait un blason représentant des barres horizontales ou burelles avec trois losanges évidés ou cotioes en chef.

« Si ce blason est celui de Gœrtz, aucun doute ne reste, et Marguerite court le plus grand péril. La Rondache, c'est-à-dire le champ calme du présent, va s'historier d'une effrayante figure, de la plus méduséenne pour ceux de la villa. Un dessein de la Providence s'accomplit en me découvrant la présence du scélérat assez tôt pour déjouer sa trame et parer ses coups. Toutefois, je me garderai d'affoler dame Marguerite par une brusque révélation. D'abord l'antipathique étranger ressemble-t-il à Gœrtz? Ensuite, ce blason est-il le sien? Dernier élément d'instruction et décisif. »

Avec ces pensées, il suivait le sentier des Douanes; à l'endroit où il se rétrécit tellement que deux passants ne sauraient s'y croiser, son pied glissa et il fléchit sur le genou. Sans autre impression que la surprise nerveuse, il regarda le précipice exagérément creusé par l'opacité de cette nuit-là; il estima l'issue certainement mortelle d'une chute de dix-huit à vingt mètres sur

des rochers que le flot découvrait à chaque descente de la mer.

Pour Theure, elle montait, forte et lourde.

A la villa, il serra les mains et puis s'approcha de Marguerite le plus posément que le lui permettait sa préoccupation.

— Je voudrais vous raconter un rêve; mais il est tellement enfantin, que je n'oserai le narrer qu'à vous-même : voulez-vous que je vous le dise, sur le balcon?

— Comme il vous plaira, fit-elle.

— J'ai rêvé, dit-il, d'un homme très grand, à l'allure d'officier : il avait les yeux bleus avec des poches dessous, les cheveux blonds, frisés, mais peu abondants, la lèvre inférieure lourde : il paraissait vieilli par les vices, quoique jeune.

Il s'arrêta.

— Et puis? fit-elle.

— Il écrivait une lettre et il mit votre nom sur l'enveloppe.

— Ensuite?

— Comment était votre mari? Ressemblait-il au personnage de mon rêve?

— Gœrtz est très grand, il a les yeux bleus et les cheveux blonds et frisés, mais il n'a pas les stigmates dont vous parlez : c'est un très beau cavalier. Revenons à votre cauchemar.

— Je vous l'ai raconté : ce n'est rien de plus.

— Pourquoi ne me l'avez-vous pas narré ce matin, quand nous nous sommes promenés?

— Il avait passé de ma mémoire, et ce soir, subitement, je m'en suis souvenu. Ce fantôme ne ressemble donc pas au personnage?

— En laid, en caricature, si vous voulez.

— Eh bien! demanda Cravant, quel est ce songe mystérieux?

— Oh ! Il a rêvé d'un officier grand et blond et il a cru rêver de Gœrtz.

Torigny aurait donné un an de sa vie, pour résoudre sa perplexité. Ou l'inconnu de l'hôtel de la Plage était bien le comte Gœrtz et alors il devait avertir Marguerite du péril imminent, ou il se trompait dans son identification et il allait jeter la jeune femme dans des transes affreuses et mutiles.

Il pensa à s'ouvrir de son anxiété aux trois amis, mais nul d'eux ne connaissait le mari de Marguerite.

— Quel est le blason du comte Gœrtz? demanda le jeune homme, par une intuition subite.

— D'azur aux burelles d'or avec trois cotices en chef, dit Tessonnes.

— Je ne vois pas bien, dit Torigny.

— Où est le couteau à papier? demanda Marguerite. Tout se perd ici : après l'introuvable portrait, une autre disparition... Ah! le voici.

Elle tendit l'objet d'ivoire à Torigny, qui s'approcha du balcon et reconnut les lignes horizontales et les losanges évidés.

Le jeune homme resta sans voix et bénit l'obscurité qui empêchait de remarquer sa pâleur.

— Monsieur Cravant, souffla-t-il, je voudrais vous dire un mot sans qu'on s'en aperçut.

— Mon ami, vous vous agitez ce soir comme une tarentule. Vous êtes malade. Que signifie ce rêve, et ce va-et-vient, et ces airs de mystère?

Entre les dents, André continua :

— Ne pourrait-on pas obtenir de Mme Marguerite qu'elle s'absentât un instant? Il faut que je vous parle à tous trois, sans qu'elle le sache... La chose est grave... la plus grave qui puisse être.

Sceptique, mais intrigué, Cravant dit à la jeune femme :

— Si vous étiez charmante, vous nous joueriez cette évocation de Balakirew...

— La musique n'est pas là. Il faut la chercher.

— Vous ne voulez donc pas être charmante?

— Vous tenez à entendre cela, maintenant?

— Oui. Une fantaisie!

— Ce soir, chacun me paraît singulier. Enfin, je vais vous satisfaire.

Elle sortit en appelant la domestique pour avoir de la lumière.

Alors, Torigny dit simplement :

— Gœrtz est à Perros.

Cravant, d'un geste, appela les deux autres. Torigny répéta :

— Gœrtz est à Perros.

Dans le silence, les respirations sifflèrent.

— La preuve? demanda Tessonnes.

— J'ai dîné en face d'un homme qui répond au signalement du comte, qui a demandé si Mme Iedlesee avait des invités, qui écrit à cette heure une lettre qu'il apportera d'un moment à l'autre?

— Etes-vous sûr que ce soit lui?

— Sur sa valise, il y a une couronne et un blason, et ce blason est identique à celui de ce coupe-papier.

Marguerite revenait, la musique à la main.

— Qu'est-ce que vous complotez? dit-elle en les voyant tassés, têtes contre têtes.

« Vraiment, vous avez des airs singuliers, ce soir, messeigneurs. »

Tessonnes allumait les petites lampes du piano, et aussitôt Marguerite commença à déchiffrer avec application.

Chacun n'entendait que les battements de son cœur. Quelle décision prendre? Avertir Marguerite, c'était la jeter dans un émoi mortel, user ses forces et la livrer au vertige de la peur; et comment lui cacher le péril immédiat où elle se trouvait?

Tandis qu'elle exécutait cette belle page de rêve, l'ennemi rôdait peut-être autour de la villa.

Telle était la contention d'esprit de ces hommes dévoués, mais indécis, que, le morceau fini, pas une parole ne s'éleva, approbative ou critique. Marguerite, en se retournant brusquement, les vit si différents de leur contenance habituelle, qu'elle eut l'intuition de quelque imprévu.

— Il se passe quelque chose! Vous me fatiguez les nerfs par cette attitude morne. Parlez.

— Je pensais, dit Gravant, à cette merveilleuse faculté de l'harmonie qui donne des ailes à nos pensées, quelles que soient ces pensées. Un poème, une statue, un tableau représentent, avec la précision des formes, une action déter-

minée, obligent le contemplateur à se subordonner à la pensée de l'artiste et à la suivre. L'œuvre musicale, par son caractère indéfini, s'adapte à notre rêverie et l'avive, la colore, l'intensifie sans la changer. Nous sommes les maîtres de notre pensée quand nous écoutons, tandis que, lorsque nous regardons, il faut nous soumettre au sens des objets. Voilà pourquoi la sensation sonore l'emporte en plaisir sur les autres; elle ne modifie pas notre état d'âme, elle en augmente la force. Un amoureux, un ambitieux et un logicien auraient eu, en vous écoutant, un égal plaisir.

— Un coupable, dit Tessonnes, aurait-il éprouvé des remords? Un Gœrtz par exemple aurait-il entendu la voix de l'Euménide? La musique pousse-t-elle à une descente de l'esprit aux abîmes de la conscience?

— Gœrtz ne connaît pas d'autre repentir que la rage des mécomptes.

— Il vous a aimée ! affirma Sernhac.

— A vrai dire, je n'en sais rien. Ma fortune lui souriait plus que ma beauté. Vous ne connaissez pas cette espèce d'hommes qui ont la voix persuasive, l'œil magnétique, et une merveilleuse entente de la séduction, qui retournent l'âme d'une femme comme le Marc-Antoine de

Shakespeare manie l'âme d'une foule; et jouent la sensibilité, la passion dans l'intimité avec une perfection que le théâtre ne vit jamais.

— Vous calomniez à la fois la puissance de votre charme et l'âme de ce misérable. Il est impossible qu'il n'ait vu en vous que la richesse.

— ■ Avant que la séparation judiciaire ait été prononcée, lorsqu'il m'a rejointe, en Bohême, je n'ai pu l'éloigner qu'en lui abandonnant une ferme qu'il a aussitôt vendue; et je vois le jour où il surgira ruiné, demandant encore de l'or pour ses vices.

— Et ce jour-là, que ferez-vous?

— Je ne sais pas ! Non, vraiment, je ne peux supposer ce que je deviendrai en sa présence. Je le maudis à toutes les minutes et si je le vois, je retombe sous son terrible ascendant.

— Il ne faut pas que vous le revoyiez, jamais.

— ■ Oh ! s'il veut me voir, qui l'empêchera ?

— Présentement, je le défie bien d'arriver jusqu'à vous.

— ■ La fenêtre lui convient mieux que la porte, et rien ne l'arrêterait.

— Bah ! fit Sernhac, ce serait une solution inespérée. On tire impunément sur un homme

qui entre la nuit par la fenêtre. C'est le cas de légitime défense, n'est-ce pas, monsieur Torigny?

— Jamais je ne tirerai sur l'homme qui m'a été uni devant Dieu.

— S'il vous menaçait? s'écria Sernhac.

— Il ne menacerait pas. Il a un meilleur moyen d'obtenir de moi ce qu'il veut. Mais, ce soir, je préférerais qu'on ne parlât plus de lui. Je me sens nerveuse, et je trouve à tous un air inaccoutumé.

Ils auraient voulu tenir conseil; leur hésitation augmentant de minute en minute devenait douloureuse. Ils se regardaient à la dérobée et se renvoyaient ainsi un mutuel aveu d'impuissance.

— Voulez-vous voir un pardon très original et que ne gâte point l'affluence des baigneurs et des touristes ? demanda tout à coup Torigny.

— Quel pardon?

Le jeune homme hésita.

— Celui de Notre-Dame-du-Matin : il a lieu à l'aube. Il faudrait se mettre en route de nuit.

— Je n'ai jamais entendu parler de cette Notre-Dame, fit Sernhac qui ne comprit pas.

Mais Cravant devina l'intention de Torigny.

— J'ai idée d'une cérémonie où on présente

une antique vierge de bois au premier rayon du soleil. Oh! cela doit dater de bien loin : c'est un reste d'astrolâtrie qui a pénétré le christianisme.

— Rouler la nuit, en mauvaise carriole, sur des routes dures, cela ne me dit rien, observa Marguerite.

— En partant maintenant, on arriverait pour se coucher.

— Dans quel lit, dans quels draps, dans quelle chambre? Je refuse, fit-elle.

— Mais, observa Torigny, on coucherait à Tréguier.

— Et on se relèverait à trois heures du matin pour remonter en voiture et aller au lieu du pardon, dit Torigny.

— Cela m'amuserait, dit Sernhac.

— Moi aussi, déclara Tessonnes.

— J'ai dans ma chambre une grande carte routière, nous allons voir cela.

— Libre à vous ! dit Marguerite, mais je répugne à une si fatigante équipée.

Les trois hommes sortirent pour se concerter. André resta seul avec la jeune femme.

— Monsieur Torigny, vous avez des idées bien curieuses. A quoi rime ce dessein bizarre?

Elle se dirigea vers le balcon et André l'y

suivit, trop préoccupé pour trouver un mot.

— Est-ce votre rêve qui vous hante?

— Oh! moi, je suis jeune et impressif, et je subis dans mon sommeil les échos et les reflets de la vie.

— Et parce que vous pensez à moi, vous subissez la même obsession qui enténèbre mes jours? Comme une face de démon qui ricane et menace, derrière mes vœux, à côté de mes espérances, je vois sans cesse l'homme néfaste qui projette son ombre affreuse sur mon jeune cœur.

— Ah! fit le jeune homme, il faut que vous divorciez ou qu'il meure !

— Je ne divorcerai pas d'avec Dieu, d'avec l'état de grâce, d'avec l'éternité.

— Il faut donc qu'il meure !

— Il ne mourra pas avant que je sois vieille, et alors qu'importe? S'il vit dix ans, même cinq, j'aurai renoncé à tout.

— D'après vos confidences, le comte Gœrtz, qui barre votre vie par l'effet du mariage religieux, menace encore votre paix et votre fortune. Vous m'avez raconté...

Marguerite s'assombrit :

— Il est tout ce qu'on peut imaginer de pire, et encore joueur. Un soir de détresse, il songera que je suis faible devant lui et il sur-

gira, suppliant dans les mots, impérieux au fond, et cet homme sans dignité viendra demander de l'or à celle dont il a désespéré la vie. Vraiment je suis fatale à mes amis, je trouble leur sommeil des fantômes du mien. »

Torigny prévoyait que, d'un instant à l'autre, un coup de sonnette retentirait et que Gœrtz apporterait lui-même sa lettre. Il résolut de cacher la présence du comte aussi, longtemps que possible.

— Vous êtes préoccupé et un peu absent, ce soir, monsieur Torigny, et vous ne Tétiez pas ce matin. Que reflète donc la Rondache maintenant, qu'elle ne reflétait pas à midi?

— Le Destin est le fantasque artiste .qui s'escrime sur la Rondache, et nul ne prévoit son invention.

La sonnette de la porte d'entrée tinta d'une façon qui parut bruyante dans le grand silence du cottage.

— A cette heure, observa Marguerite, qui peut venir ?

— Un mendiant, un chemineau, fit André.

— Que font-ils avec leur carte routière? Ils ne mettraient pas plus de temps à étudier un plan stratégique.

— Ils fument des cigares très forts qu'ils

n'osent allumer auprès de vous, dit le jeune homme.

— Eux? des adeptes de la cigarette

— Voulez-vous que j'aille voir?

Avant la réponse, André quitta la pièce et sauta les escaliers plus qu'il ne les descendit : il se heurta à Cravant, et celui-ci dit très vite :

— - J'ai ouvert ! C'était lui ! Il a demandé que cette lettre fût remise sur l'heure. J'ai répondu que Mme Gœrtz était couchée et qu'on la lui donnerait demain matin. Il avait la face d'un homme prêt à tout. Que faire?

— Ne montrez pas la lettre : c'est un chemineau qui aura sonné.

Au second étage, la porte s'ouvrit. La jeune femme, énervée, venait s'informer.

André remonta vivement.

— C'était un chemineau. Cravant lui a donné des sous.

Il éteignit les bougies du piano.

— Pourquoi éteignez-vous?

— Au fait, je ne sais pas... Cela vient de l'habitude qu'on a ici de causer dans l'obscurité.

Comme elle se levait :

— N'allez pas au balcon, il fait trop frais! dit-il à un mouvement de Marguerite.

Elle s'étonna de cette sollicitude injustifiée. Quand les trois hommes rentrèrent.

— Voilà ce que nous avons résolu, dit Cravant; la distance est assez courte, en partant d'ici à trois heures du matin, nous prendrons le courrier de Perros à Lannion et nous arriverons, sinon pour le premier rayon de soleil, du moins pour la messe où on verra tous les costumes.

— Pour des gens qui se moquent du pittoresque, vous voilà bien avides d'oripeaux. Enfin, je renonce à vous comprendre les uns et les autres. Si vraiment vous exécutez ce plan, allez vite dormir : il n'est que dix heures.

— Ma foi, dit Tessonnes, nous allions vous en demander la permission?

— Et vous, monsieur André, qu'allez-vous faire?

— Je vous tiendrai encore un peu compagnie, si vous le permettez.

— Je veux bien, fit-elle, mais si vous ne dormez pas maintenant...

— Je ne dormirai pas cette nuit, de toute façon, déclara-t-il.

Il contempla la jeune femme si svelte dans sa robe blanche, d'une carnation si claire sous ses cheveux blonds, d'une grâce si lointaine malgré sa simplicité d'allure et elle lui parut

plus que jamais différente des autres et digne d'un culte désintéressé. Un être très pur et très jeune seul éprouve de tels sentiments. Dès que la vie a donné son triste enseignement, les meilleurs n'éprouvent du zèle que pour eux-mêmes. Torigny considérait la rencontre de Marguerite comme le roman de sa vie, qui serait pratique et bourgeoise ; et il souhaitait que ce roman unique et bref ne ressemblât pas au commun. En conservant le souvenir de la jeune femme, il pensait garder aussi la mémoire d'un André Torigny capable, lui aussi, de jouer les grands et beaux rôles et qui, une fois, aurait prouvé sa valeur.

Cette ambition de chausser des éperons d'or en l'honneur de l'étrangère et de lui laisser en mémoire un noble trait, prit, en peu d'instants, un caractère enthousiaste; et, comme si cette pensée secrète influençait la jeune femme, elle devint plus gracieuse. Leur intimité se développa en imperceptibles nuances plus vives ou plus douces, à peine manifestées par le mouvement de la paupière ou l'inflexion de la voix.

A certains moments inoubliables, qu'aucune volonté ne crée et qui sont générés par des causes lointaines et obscures, il se produit entre deux êtres un effet d'harmonie d'un charme in-

dicible. Ni l'inquiétude du désir, ni les arrièrepensées de l'orgueil ne troublent cette expansion bénie qui est la vraie romance sans paroles.

Us restèrent silencieux et intéressés comme par le plus vif colloque. André la regardait, elle regardait au loin dans la nuit où la mer élevait, par retours réguliers, sa grosse voix.

Cette rêverie à deux éveilla un scrupule chez la jeune femme; elle se détourna.

— Il faut vous reposer aussi; vous vous accommoderez avec eux : Cravant a, dans sa chambre, un grand canapé. Bonsoir, monsieur André.

Elle passa dans la sienne, qui faisait un angle de la maison et donnait à la fois sur la grève et sur la route.

Torigny rejoignit les trois amis, qui lui tendirent la missive apportée par Gœrtz. Il lut, surpris par la laideur de l'écriture gladiolée aux barres épaisses qui avaient fait tache.

Ma toujours chère Marguerite^ fat 'péché grandement contre Dieu et contre vous. Je crois à sa miséricorde et f implore la vôtre. Puis-je me flatter que vous conservez encore dans votre cœur un refuge four celui que vous avez aimé et qui fut indigne^ four celui qui vous aime

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