IÔ
maintenant plus que jamais et que la douleur a rendu meilleur.
La vie m'a châtié; fat perdu mon grade pour dettes impayées, je n'ai plus que la demi-solde, c'est-à-dire à peine du pain.
Souffrirez-vous que Vhomme que vous avez aimê> qui vous a inspiré un si noble dévouement, qui a vécu le cœur contre votre cœur, qui a reçu vos baisers, tombe à la rue, à la borne, à la déchéance et peut-être au crime.
Je suis à bout de ressources et d'expédients. J'ai vendu mon dernier arbre et le dernier bijou de famille, pour venir à vous. Si vous me repoussez, je ne puis plus rien espérer de la vie et je me ferai sauter la cervelle devant votre porte. Ce sera la suprême expiation.
Je sais que ma démarche est folle; qu'elle serait vaine auprès de toute autre femme que Marguerite. Mats Marguerite est un ange et participe à la bénignité divine.
Vous qui êtes si grande, voulez-vous me sauver? Voulez-vous recevoir à merci le pénitent qui se frappe la poitrine, l'époux prodigue soudainement agité de remords et de fermes propos.
Certains êtres contiennent une somme de désordre et de nuisance et tant qu'ils ne l'ont
pas épuisée, ils se conduisent en véritables fléaux. Cependant un jour vient où leur perversité est finie. Si la vertu a des bornes, le vice également. Or, je suis à la fin de ma perversité; je n'ai plus de noirceur. Voulez-vous essayer de reprendre la vie avec moi? Le mal que je vous ai fait vous garantit en quelque sorte contre un retour de ma mauvaiseté : comment oserais-je me retrouver encore indigne, si vous me faites cette suprême miséricorde?
Votre premier mouvement sera de vous indigner. Ce mouvement est légitime.
Mais réfléchissez à notre situation respective. Vous êtes mariée sans époux : votre foi vous empêche de changer la séparation en divorce, et, à vingt-cinq ans, votre vie semble finie. Moi, j'ai brisé ma carrière, et je suis ruiné. Jusquoù descendrai-je, si vous ne me tendez la main?
Vous m'appeliez autrefois votre Tannhauser.
Souvenez-vous de son repentir, aussi extraordinaire que sa faute.
Avez-vous prié pour moi, Elisabeth? Voulezvous encore que mon âme échappe au feu éternel? Ce vœu que vous aviez fait en ma faveur, par grâce, accomplissez-le.
Je suis impardonnable, je le sais : mais je vous ai déjà tant coûté de larmes; quelles ne
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soient pas vaines. Vous êtes lasse d'une vie errante, refaisons notre foyer : je suis un nouvel homme, fat souffert et je ne vous ferai plus souffrir.
N'évoquez pas le soir de Bohême où j'ai été au-dessous de moi-même. Ne craignez aucune demande d'argent. C'est de pitié que j'ai besoin.
Si vous me repoussez, je trouverai bien le moyen de me tuer devant vous : j'y suis résolu.
Sans ressources, sans amis, sans avenir, je viens à vous comme le désespéré va à la Madone. Je viens sur les genoux et les mains jointes; je viens me livrer à votre justice, mais laissez-moi espérer en votre bénignité.
Marguerite, très noble femme, belle comme un ange, et ayant le cœur d'une sainte, souvenezvous du jour radieux, où Dieu bénissait notre union.
Le sacrement vous lie à moi, misérable; le sacrement est indélébile; même pêcheur, je suis votre époux, tant que je suis vivant. Songez-y. 0 sainte fem7ne que je n' ose nommer ma femme, que votre charité s'émeuve!
Sainte Elisabeth, sainte Marguerite, priez pour moi, auprès d' elle.
André conclut :
— Si je n'avais pas étudié la face dé Tindi-
vidu, à un moment où cette face était libre de contrainte, je pourrais croire à cette supplique. Ici, le remords se renforce "de la pénurie. Non seulement il n'a plus de grade, ni d'argent, mais plus de santé. Il se sent fini dans tous les sens, même physiquement, et il se pourrait qu'il y eût dans ses dires quelque vérité. Examinons, je vous prie, ce que représente, pour dame Marguerite, cet homme en ruines.
— L'examen est tout fait, s'écria Sernhac.
— Donc, nous prenons sur nous de brûler cette lettre? dit Torigny.
Et il l'approcha de la bougie.
Tessonnes lui arrêta la main.
— Un moment ! Avons-nous le droit d'agir comme un père, un tuteur?
— Je vous ai demandé d'examiner ce que cet individu représente désormais pour dame Marguerite. Vous m'avez dit que l'examen était fait. Si vous concevez un seul doute sur le caractère calamiteux d'une réconciliation, nous sommes déjà coupables d'outrecuidance, et il faut se hâter de porter cette missive à sa destinataire.
— Vous devenez bien impérieux, mon ami, observa Cravant. On hésite un peu quand il s'agit de décider pour autrui, et je ne sais où
vous prenez votre assurance. Vous tranchez, vous tranchez, comme un jeune homme.
Torigny reprit résolument :
— Il faut qu'une lettre soit remise ou détruite.
— Il en écrira une seconde : à quoi bon la détruire ?
— Que ce soit tout à l'heure ou dans deux jours, cette lecture impressionnera dame Marguerite et inutilement.
Puis, se tournant vers Cravant :
— - En lui ouvrant la porte, vous avez dû le dévisager. Vous a-t-il paru accablé par le remords, humble, pénitent?
— Il m'a paru sinistre, capable de tout, prêt à tout.
Torigny continua :
— Celui qui laisse paraître sur ses traits qu'il est capable de tout et prêt à tout va-t-il se contenter d'envoyer des tartines auxquelles on ne répond pas? Il ressemble à ceux qui entrent par la fenêtre, voleur d'honneur ou voleur d'argent. Ne vous a-t-elle pas raconté l'attentat de Bohême? Il s'est introduit chez elle, par le balcon et il n'est sorti qu'avec une traite pour une somme considérable. Il vient chercher de l'argent : et comme il a perdu ses avantages de
bel homme, et que lesdits avantages diminueront avec rapidité, il vient chercher beaucoup d'argent, en une suprême tentative. Il n'y a qu'à mettre bout à bout les propos de Marguerite pour supposer qu'elle se laissera toucher et qu'elle abandonnera à son époux une part de sa fortune. Je prévois même d'autres effets de sa venue et plus graves. Par respect pour celle que nous aimons, je ne veux pas les énoncer. a Ce qui eut lieu en Bohême se reproduira à Perros. Il avait apporté une lettre à la porte; elle ne répondit pas, il entra par la fenêtre. La nuit ne se passera pas sans que nous ayons d'autres nouvelles de l'Autrichien. Dans l'ignorance où il est des hôtes, il n'a pas osé insister ouvertement : mais réfléchissez. Il rôde. Les fenêtres du second étage n'ont pas de volets : il aura aperçu dame Marguerite allant et venant dans sa chambre, reconnu sa silhouette et, la voyant vaquer avec tant de calme à sa toilette de nuit, il saura que la lettre n'a pas été remise et il se manifestera de quelque autre façon.
— La surexcitation fomente en vous de réelles facultés de romancier. Vous avez été intuitif, perspicace, vous avez deviné l'insolite d'une présence, identifié le personnage avec une sûreté admirable ; nous vous honorons pour
cela. Toutefois, vous allez trop vite en voyant déjà le comte dans la chambre de sa femme, lui extorquant une signature. Marguerite n'aurait qu'à appeler, affirma Tessonnes.
— Appellerait-elle? dit Torigny. Devant lui, elle doit être annihilée. Il n'est pas homme à supporter notre intervention bénévolement. Nous nous jetterons tous les quatre sur lui : nous le terrasserons devant elle qui croira de son devoir de protester, et finalement, dans l'attaque ou la défense, il y a des chances de blessures et de mort. Il ne faut pas que Marguerite se trouve en face de son époux, et nous la trahirions en laissant se produire ce face-à-face.
— Il n'a pas le droit d'entrer ici, dit Tessonnes.
— Le droit! Il s'agit bien de droit en Bretagne et avec un tel homme. C'est une question d'audace, et s'il n'est pas déjà ici, attribuez-le à ce qu'on lui a dit à l'hôtel de la plage sur la présence de trois invités.
« Mais les invités sont dans leur chambre et Marguerite dans la sienne, et s'il plaît à Marguerite d'ouvrir sa fenêtre ou de subir qu'on l'ouvre, les invités n'ont rien à y voir. Personne de nous n'est de taille à le tuer demain au pistolet ou à l'épée : il faut donc exagérer la pru-
dence, et dans ce moment, je suis le plus averti des quatre; cédez à mes conseils. »
— Cette situation me désoriente et je ne vois pas la conduite à tenir, déclara Cravant.
— Pauvre Marguerite! Quel réveil demain matin! car il faudra bien lui dire...
— Avant demain, il se passera quelque chose, affirma Torigny.
Ils se turent un long moment, hésitant à échanger de vagues paroles sur un danger aussi impérieux.
Soudain, l'air de Siegfried, l'air fier et joyeux, l'air du cor monta net et bien modulé dans le silence nocturne. C'était sifflé avec une virtuosité étonnante et aussi une sorte d'impériosité.
Au milieu d'une nuit noire, loin du bourg, loin d'un hôtel, au pied de cette villa isolée, ce sifflement wagnérien ne pouvait être attribué au hasard, ni à un passant ordinaire.
Torigny s'était levé avec un soubresaut de terreur. Le comte Gœrtz annonçait sa présence et aussi sa volonté. Il allait se passer quelque chose de tragique, Marguerite avait certainement été réveillée; cependant la maison resta silencieuse. Le jeune homme tendit la lettre de Gœrtz à la flamme de la bougie, et, quand il
n'eut plus qu'une cendre noire et recroquevillée au bout des doigts, il les regarda tous les trois.
— Eteignez tout, dit-il avec autorité. L'appréhension est une torture inutile. Que ce qui doit être soit, et tout de suite. Je vais me placer sur le palier, pour entendre les mouvements de notre amie et la rassurer au besoin.
Remonté au second étage, il s'appuya à la rampe et attendit avec un grand battement dans la poitrine.
Plus proche, plus vif, le sifflement retentit une seconde fois, répétant le motif héroïque qui devait avoir un sens précis entre le comte et sa femme. Ainsi annonçait-il sans doute son retour pendant les quelques mois heureux du mariage.
Torigny ignorait le chef-d'œuvre wagnérien, mais le caractère conquérant, téméraire de ces notes lui semblait une injonction ou un défi.
Tout à coup, la porte de Marguerite s'ouvrit. Elle parut en vêtements de nuit, les bras nus, les cheveux épars, les yeux agrandis, sans voix, sans force, plus épouvantée que si son lit eût été en feu.
Elle prit les mains de Torigny et les serra avec cette force qui traduit l'angoisse, et se réfugia contre lui, frissonnante.
Il l'entraîna dans le salon, l'assit dans un fauteuil et s'agenouilla.
Elle semblait ne pas le voir; ses lèvres remuaient sans émettre de sons : de sa poitrine qui sautait, un souffle sourd, une sorte de râle monotone s'exhalait.
Elle tremblait d'une façon continue et presque rythmique : ses pieds nus quittaient et frappaient le plancher à intervalles inégaux. L'effroi se manifestait par des accidents tétaniques, épouvantables à contempler.
On ne souffre pas plus pour mourir, pensait Torigny.
Agenouillé, il regardait douloureusement cette adorable femme pantelante et plus émouvante encore par l'éclat de sa blancheur dans l'obscurité. Quelle imagination n'eût été troublée de tant de détresse unie à tant de beauté !
Un ange poursuivi par un démon, un Ariel guetté par Caliban ! un pur esprit en butte aux poursuites de l'enfer, ainsi Marguerite apparaissait au jeune homme.
La sauver? Il voulait la sauver, parce qu'elle était belle, innocente. Il le voulait sans autre espoir que de lui laisser un souvenir ineffaçable et de se dire, certains soirs, parmi les sèches études de sa profession : « Moi aussi, j'ai été
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romanesque, et je l'ai été noblement : j'ai rencontré la plus belle des femmes et je l'ai sauvée. Où sont les viveurs, où sont les prétentieux individualistes qui ont fait aussi bien? »
Un bruit insolite, semblable à la chute d'une pierre qui briserait du verre, déchira le grand calme de la villa.
Marguerite se dressa, les deux mains brusquement portées à son cœur, comme s'il éclatait Torigny s'élança sur le palier et entra résolument dans la chambre. Au pied du lit, sur le parquet en bois blanc, un galet gisait. Il aperçut la vitre brisée. La pierre n'avait été que le moyen de lancer un billet, il se mit à quatre pattes sans le trouver, et abandonnait sa recherche, lorsqu'il aperçut, au bas de la fenêtre, un carré plié, il le ramassa, et puis, se haussant à peine, il regarda au dehors. La haute silhouette du comte se dressait à dix pas, impérieuse et interrogative. Sa contenance accusait la résolution.
André déplia le papier et s'efforça de lire. C'était écrit au crayon et la nuit était sombre. Il sortit de la chambre, inattentif à cette odeur qui l'avait tant ravi, lorsque le réticule la dégageait sur son lit d'hôtel.
Il frotta des allumettes successives jusqu'à
ce qu'il eût déchiffré ceci : « Il faut que je vous parle cette nuit; je vous ai vue vous coucher; vous m'avez entendu, vous savez que je suis là et que vos hôtes ne m'empêcheraient pas de pénétrer. Il vaut mieux que je vous voie, sans lutte ni scandale. Je reviendrai dans un heure et j'espère trouver la porte ouverte. Il y va de votre paix comme de mon salut. Vous savez que arien ne m'arrête quand je veux; et je veux vous voir avant le jour. »
Torigny rentra dans le salon.
Les trois amis se tenaient debout, énervés et anxieux, parlant à voix basse, tandis que Marguerite, hébétée et sans mouvement, continuait à trembler. Ses pieds nus battaient le parquet spasmodiquement. Le spectacle d'une si grande détresse était vraiment insupportable.
— Ecoutez-moi, dit Torigny, je vais aller réveiller les garçons de l'hôtel, et les amènerai en promettant un louis à chacun. Puis j'irai chercher le garde champêtre. Il faut éviter un assaut, et, en tout cas, des témoins serviront à obtenir une expulsion, puisqu'il est étranger.
Torigny continua :
— D'après ce qu'il écrit, il va revenir dans un moment.
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— Si nous éclairions toute la villa, et nous mettions aux fenêtres, insinua Cravant.
— Demain, il recommencerait ses sommations, affirma le jeune homme qui prenait, à son insu, un accent d'autorité.
— Torigny! souffla Marguerite, l'appelant, pour la première fois par son nom, tellement elle percevait la ferveur de son dévouement.
« Torigny, je ne veux pas qu'on le tue : c'est mon mari; on ne doit pas le frapper. Il suffit qu'on s'oppose à sa venue... Je ne voudrais pas vous exposer... Ah! mes pauvres amis... la triste villégiature que je vous ai offerte. »
Aux commensaux, Torigny, qui se sentait le maître de la situation, sans s'expliquer comment, dit brièvement :
— Il vaudrait mieux que vous fussiez deux en bas, aux portes et un à une fenêtre, pour surveiller la route. Moi, je parlerai mieux que vous, pour rassurer dame Marguerite.
Et il tourna des yeux apitoyés vers la jeune femme, qui tremblait toujours et gémissait dans une sorte d'hébétude.
Ils obéirent, sans commentaire, impressionnés à la fois par leur impuissance et par la lucidité que montrait le jeune homme,
Celui-ci, seul avec Marguerite, remit genou en terre. '
— Rassurez-vous, dame Marguerite. Je ne sais d'où viendra le secours, mais il viendra. Quoi que cet homme fasse, il va se mettre hors la loi et sera judiciairement banni de France. Nous sommes quatre amis vraiment dévoués...
— Vous êtes le plus dévoué, Torigny.
— • Je suis — je ne sais pourquoi — le plus calme, celui qu'il faut écouter. Raisonnons votre frayeur et mettons tout au pis : Gœrtz force une porte, escalade un balcon et se trouve en présence de quatre hommes. Que voulez-vous qu'il fasse? Il n'essayera pas de nous assommer l'un après l'autre?
— Il me demandera un moment d'entretien et je vous dirai de sortir, à tous.
— Oh ! vous direz ce que vous voudrez, et nous ferons ce que nous devons.
— Quoi! vous ne sortiriez pas, si je venais à l'ordonner?
— Certes, non! Ce que vous direz ce soir ou rien, c'est, pour nous, même chose.
— 1 Ah! fit-elle avec un soulagement immense de se sentir défendue contre sa propre faiblesse.
— Vous n'êtes donc plus qu'une enfant devant lui?
Elle posa la main sur l'épaule de Torigny, et très bas, puérilement, à petits mots :
— Moins qu'une enfant... Torigny... moins qu'une enfant... L'oiseau se débat sous le magnétisme du serpent... moi, je me livre... Si cet homme me touchait... si sa bouche se posait sur moi... je tomberais dans ses bras... Comprenez-vous ? Comprenez-vous ? C'est horrible à penser... Je sens qu'il peut me séduire... me reprendre... Comprenez-vous pourquoi je tremble... et pourquoi il ose?... Ah! il y a des choses que je ne puis pas vous dire... des choses basses... des choses sans nom... des choses de misère et de fragilité... des choses de cendres, des choses de néant...
Sa pudeur enroulait les mots sur sa pensée comme des voiles sur une nudité.
— Enfin, il ne faut pas que je le voie... il ne le faut pas, pour aucune raison...
— Vous ne le verrez pas. Rassûrez-vous ; apaisez-vous, dame Marguerite.
— Qu'allez-vous faire? demanda -t -elle, anxieuse.
— Chercher le garde champêtre pour constater ce qui se passera.
Marguerite fut tellement stupéfaite à l'idée de ce fantoche campagnard qu'on voulait op-
poser au fougueux officier, que son esprit réagit et le tremblement diminua. Elle reprit conscience et d'abord s'aperçut qu'elle était en robe de nuit.
— Rentrez dans votre chambre, dit André. Elle refusa de la tête.
— Eh bien, restez ici... Je reviens dans un moment. Vous n'avez qu'à élever la voix pour que trois chevaliers surgissent. Moi, je vais vous mettre sous la protection de la loi française.
Il baisa pour la première fois la main de Marguerite et quitta le salon, incertain de ce qu'il allait faire, et cependant mystérieusement assuré de faire ce qu'il fallait.
Au bas de l'escalier, Cravant se tenait en faction.
— Vous avez perdu du temps... Gœrtz a écrit qu'il reviendrait dans une heure.
— Je serai là assez vite; il fallait apaiser dame Marguerite.
— Hâtez-vous, fit Cravant en lui ouvrant la porte.
Torigny respira fortement. Il n'éprouvait ni fièvre ni transes, mais un sentiment de gravité inexplicable. Il lui semblait tenir en ses mains la destinée de Marguerite et aussi que ses mains étaient sûres et protectrices. Une haine sans nom,
aveugle, noire, se levait dans son cœur contre Gœrtz. En voyant Marguerite trembler comme une feuille de peuplier, son cœur s'était durci et ses notions de légiste oubliées. Ce qu'il allait faire ne le satisfaisait pas : il voulait faire tomber Gœrtz dans un délit de droit commun caractérisé. Que les transes de Marguerite durassent plus ou moins, peu lui importait. A mesure qu'il s'éloignait de la villa, il se dégageait des sentiments de pitié et projetait son attention sur l'Autrichien. Il s'arrêta pour préciser sa pensée : il s'agissait non d'apaiser la femme, mais de vaincre cet homme de proie, cet être néfaste, ce monstre!
La nuit était noire, le sol gluant. La mer montait, lourde et bruyante. Il suivit le sentier des Douanes d'un pas méditatif, sans écouter le lourd écrasement de la lame qui assaillait la falaise et, en se retirant, remuait les galets avec un bruit de ferrailles.
Il aurait voulu trouver un moyen qui n'empruntât rien à la justice, un moyen qui ne sentît pas le licencié en droit : faute de mieux, il préparait les témoignages; il mettait le vieux don Juan aux prises avec la gendarmerie de campagne obtuse et plus redoutable par cela même, pour un étranger, que la police urbaine. Avec
les procès-verbaux qu'il rédigerait, un arrêté d'expulsion était certain et darne Marguerite se trouverait protégée, du moins en France.
Il allait, occupé de ces pensées, lorsque, au tournant du sentier, à trente mètres, une ombre surgit, un douanier faisant sa ronde ou quelque pêcheur. L'ombre se précisa très haute, et la démarche un peu hésitante dénonçait un homme peu familier avec le site.
A l'endroit où, deux personnes venant en sens inverse, l'une doit rétrograder, à ce point dangereux, Torigny s'arrêta pour céder la place à l'arrivant, qui semblait mal connaître le parage.
Il ne fallait pas songer à se croiser, un abîme de la hauteur d'une maison s'ouvrait à soixante centimètres de la falaise.
Celui qui avançait, vêtu d'un paletot sac et coiffé d'un chapeau melon, lui parut aussi grand que Gœrtz. Avant qu'il eût épuisé cette coïncidence de stature, il devina plutôt qu'il ne vit le terrible comte.
C'était lui, le bourreau de Marguerite, l'époux scélérat, le tortionnaire d'un ange. Le jeune homme se mit à trembler comme tout à l'heure il avait vu trembler la jeune femme. La peur ne l'agitait pas; une tentation formidable, irré: sistible envahit son esprit. Il voulut rebrousser
chemin : ses pieds restèrent collés au sol. La fatalité étendit sur lui son aile sinistre, son cœur se serra comme s'il allait mourir; la sueur lui coulait sur les yeux. Il dut s'appuyer des reins à la falaise, pour ne pas tomber.
Les regards de Gœrtz luirent devant les siens, sinistres, mais sans défiance.
Avec une vitesse plus vertigineuse que l'éclair, Torigny réentendit toutes les plaintes de Marguerite; il revit ses convulsions d'effroi, il sentit l'arôme du réticule et le parfum de la chambre, il se souvint du petit livre de la Vita vecchia; il revécut en même temps le dédain des trois amis, leurs discours, les confidences, l'allégorie de la Rondache.
Gœrtz reconnut-il le jeune homme assis au bout de la table d'hôte, quatre heures auparavant? On s'effaçait pour lui, il passa. D'un geste brusque, automatique comme la détente d'une arme, d'un geste précis et rapide, Torigny toucha l'Autrichien.
Un cri effrayant s'éleva, un seul, mais aigu, terrible, un cri où tout l'instinct de la vie protestait.
Ensuite il n'y eut plus qu'un homme sur le sentier des Douaniers, un homme immobile, le bras tendu, le poing crispé, gardant le geste
de son acte, fasciné par ce qu'il venait d'accomplir.
Torigny regardait éperdument l'ombre très épaisse.
Il écouta le silence lourd que la voix océane rompait seule. Il s'approcha du bord, très près; dans l'abîme les vagues écumaient.
Et, sur le roc, le cadavre du comte gisait, brisé, la tête fendue, et la lame, sans doute, allait emporter le corps au large, et laver les taches sanglantes du granit.