ASPECTS DE CONSCIENCE
Il y a des pressentiments pour le bonheur aussi.
Gœrtz était mort! Le monstre, qui menaçait Andromède, flottait maintenant comme une épave, au gré de la vague.
Tombé d'une telle hauteur sur les rochers, l'Autrichien n'avait pas eu d'agonie. La mort sans doute avait été foudroyante.
Torigny sentit que la nuit était sa complice. Nul n'avait entendu le cri, nul ne connaîtrait le crime !
Le crime! Son père, sa mère, ses sœurs, les panonceaux de la maison de Rennes, l'honneur du nom, la carrière apparurent. Il ne pensait plus à la villa de la Mouette, aux transes de Marguerite, à la fébrile anxiété des trois amis. Sa sécurité seule l'occupait.
D'un pas rapide, il reprit sa route; mais, au lieu de déboucher sur la plage, il coupa à tra-
vers champs. Quelqu'un pouvait veiller et l'apercevoir au sortir du sentier, et déjà l'homme qui devait consacrer sa vie à commenter la loi s'occupait de son alibi.
Il jugea providentielle l'idée qu'il avait eue, de faire nettoyer sa bicyclette après le dîner et d'annoncer son dessein d'assister au pardon de Tréguier.
Il gagna les communs, appelant le chien par son nom : l'animal grogna sans aboyer.
Dans le hangar, il saisit sa machine avec un soulagement intense; du pouce, il éprouva les pneumatiques. Sans allumer sa lanterne, le chapeau enfoncé sur les yeux, il démarra avec un grand soupir. Comme une ombre il traversa le village.
Il roulait sans autre bruit perceptible que sa respiration saccadée. Il regretta de n'avoir pas regardé l'heure, mais l'idée de ralentir son train l'empêcha de toucher à sa montre. Personne ne le poursuivait, et cependant il fuyait, comme fuient les coupables, il fuyait son crime comme si, en s'éloignant du lieu sinistre, il croyait échapper aux tortures de la conscience.
Devant la gendarmerie nationale, les lettres lui parurent singulièrement distinctes dans une nuit si noire.
Au petit port, les bateaux désarmés dormaient; seul, un charbonnier anglais avait de la lumière. Il ne prit pas la route de Lannion, trop fréquentée, il entama une pente caillouteuse qu'en autre moment il n'eût faite qu'à pied, et l'enleva courbé sur son guidon, dans un mouvement d'assaut. Puis, il accéléra sa vitesse, dès que le terrain le permit, au chemin qui abrège de plusieurs kilomètres le parcours jusqu'à Tréguier.
Il aurait souhaité des rampes redoutables pour que l'effort physique paralysât son cerveau. La résonance morale lui causait la douleur sourde d'une contusion sans acuité au moment même, et qui allait s'enfler.
Il s'efforça d'occuper son esprit aux détails de la route. Les deux côtés filaient derrière lui et littéralement fuyaient, animés et fantasques. Il n'y avait pas de poteaux télégraphiques, menaçants pour l'homme qui laisse un cadavre sur le chemin. Tout se dessinait en noir, les maisons trapues à demi enterrées au rebord du fossé; les arbres en rangées brusquement interrompues, les tas de pierres pareils à de petits tumulus.
Couché sur sa machine, la bouche ouverte, l'œil béant dans la nuit, il refoulait sa force vers
les jambes qui s'agitaient avec une régularité violente.
Il ne savait pas l'heure exacte, un peu plus d'une heure après minuit? Du train qu'il menait, une concordance entre le moment du meurtre et celui de son arrivée à Tréguier semblait impossible.
Sa pensée ne touchait qu'à des points de sécurité. Il oubliait Marguerite affolée et les amis veillant aux portes, guettant la route, attendant les garçons d'hôtel et le garde champêtre. La villa, sa dame et ses hôtes n'existaient plus pour lui, occupé de sa sauvegarde. Il supposait un interrogatoire. Germain témoignerait que M. Torigny, vers neuf heures et demie du soir était venu lui demander de nettoyer sa bicyclette pour aller au pardon de Tréguier. A ce moment, l'étranger était dans sa chambre à écrire. Pour atteindre la villa de la Mouette, l'inconnu aurait pris le sentier des Douaniers et son pied aurait glissé.
Il commença à ne plus craindre pour sa liberté : il échapperait à la justice. Alors le mouvement d'égoïsme aigu qui le possédait le porta à un autre examen.
Sa conscience, qui jusque-là n'avait eu aucun poids à supporter, allait-elle faiblir? et le
remords, œ ver insatiable, déroulait-il déjà ses anneaux? Il avait tué, malgré lui, d'un geste, non d'un coup. Qui avait-il tué? Un scélérat. Un moment plus tard n'aurait-il pas tiré sur le même homme avec l'assentiment de la loi s'il s'était introduit nuitamment par escalade et bris de clôture. Il avait tué pour défendre un être d'innocence. Ah! s'il avait espéré obtenir par ce meurtre la possession de Marguerite, s'il avait agi en amoureux, à cette heure, il s'avouerait coupable ? Non. Il avait frappé en chevalier, d'une façon justicière, sans intérêt personnel. Les circonstances surtout avaient inspiré le meurtre. Il n'avait point d'armes. Il n'aurait pu nerveusement presser une détente de revolver, ni planter un poignard dans la chair.
Tandis que son cerveau envisageait les divers aspects de son acte, il pédalait comme un coureur sur la piste d'un prix considérable.
Les quatre lieues qui séparent Perros de Tréguier furent enlevées avec frénésie.
L'hôtel devant lequel il s'arrêta n'était pas fermé : on y attendait encore des touristes. Il remisa sa machine et demanda une bouteille de bière, qu'il but dans le bureau, en causant avec la patronne pour reculer le moment où il serait seul et inactif.
Une heure après, minuit sonna : décidément il avait marché d'une façon vertigineuse. Les cuisses lui faisaient mal. Il s'informa de tous les détails du pardon, très attentif et n'écoutant pas. Enfin, il fallut prendre le bougeoir et monter au second étage. Il s'enferma. La fenêtre donnait sur une cour encombrée de véhicules.
Au-dessus d'une vieille commode, une glace rongée par l'humidité lui renvoya son image désagréablement.
Dans la petite chambre mal éclairée par la bougie, Torigny tomba sur la chaise de paille. Les genoux douloureux, sans se lever, il tourna le dos à la glace. Savait-il ce qu'il y verrait? Pour rien au monde il n'eût tourné la tête.
Son ombre se projetait lourdement sur le mur tendu d'un papier déteint.
Il voulut calculer le temps qu'il avait mis à venir : et puis il réfléchit que c'était impossible, puisqu'il ignorait l'heure exacte du crime. Il avait certainement mené un train de coureur, ou mieux de coupable.
Selon l'estimation de ce Droit qui avait été son objet d'étude, il venait d'encourir la peine capitale.
Il s'arrêta un instant à la distinction du crime passionnel. Il avait tué un homme pour une
femme, comme tant d'autres. Mais cette femme n'était ni sa maîtresse ni sa fiancée, et ne serait jamais ni Tune ni l'autre. Il avait tué par héroïsme, pour débarrasser une belle d'un vilain homme. Quel tribunal accepterait pour véridique ce mobile cependant vrai ?
Question de fait : un homme en avait poussé un autre. Pousser? Comme on se pousse dans les foules ou entre collégiens, ou à la sortie d'un théâtre?
Seulement, il avait poussé Gœrtz sur le bord d'un précipice.
Avait-il eu la volonté de donner la mort? Moralement il avait tué, matériellement il avait poussé.
Avait-il prémédité la mort de Gœrtz? La préméditation consiste dans le dessein formé avant l'action. Or, en s'engageant dans le sentier, il ne prévoyait pas la rencontre. Point de guet-apens, car il avait rencontré et non pas attendu ou guetté.
L'article 302 est formel : « Tout coupable d'assassinat sera puni de mort. »
Question de droit : une poussée, sans que le lieu ait été choisi, une poussée au hasard de la rencontre, même si elle est suivie de mort par la nature du lieu, constitue-t-elle un assassinat?
ipo LA RONDACHE
Assassiner, sans armes, sans blessures, sans sévices, est-ce assassiner? Un mouvement de répulsion, de réprobation constitue-t-il l'homicide, quelle qu'en soit la suite? Repousser, ce n'est point frapper.
Un crime a un mobile. Pourquoi aurait-il tué cet inconnu? Il ignorait son nom, puisque l'hôtelier lui-même l'ignorait. Un jeune homme en vacances, un jeune homme de bonne famille ne tue pas l'individu qu'il rencontre sans provocation ni motif, à moins de folie ou d'un cas de défense.
Même si on établissait — et comment? — que Torigny était depuis une semaine le commensal de la villa, même si on lui attribuait un sentiment pour la comtesse Gœrtz, cela n'impliquait pas une préméditation; Torigny ne connaissait rien du passé de la comtesse Gœrtz. Il pouvait la croire veuve. Les soupçons, s'ils devaient tomber sur quelqu'un, viseraient plutôt les trois invités qui habitaient la villa de la Mouette depuis deux mois. Une idée surgit qui l'épouvanta. Si quelqu'un, mal noté dans le pays ou un chemineau aperçu la veille se trouvait inculpé préventivement, quel serait son devoir, à lui, le coupable?
Oh ! que n'eût-il pas donné à ce moment pour
arrêter le mouvement furieux de sa pensée et cesser de tourner dans le cercle fatidique de son forfait, comme un écureuil affolé!
Il voulut se rassurer. La mort du comte serait pour tous, même pour Marguerite, un accident.
Ou le corps de Gœrtz était resté pantelant sur les cailloux de la grève et aux premières heures du matin on l'apercevrait; ou le flot avait roulé et emporté le cadavre, et logiquement, par le dessin des courants, il irait échouer à Ploumanach\
En rentrant dans l'après-midi, Torigny saurait l'issue, à moins que les homards, très nombreux sur la côte, n'eussent dépecé le corps.
Pour que son crime produisît au moins la prompte délivrance de dame Marguerite, il fallait que le cadavre fût identifié, qu'un acte de décès fût dressé.
L'idée de rentrer le soir même à Rennes, chez ses parents, l'aurait soulagé; il jugeait plus sage de rester, de présider au petit remuement d'autorités qui allait se produire, d'achever son œuvre en même temps que d'en éteindre les conséquences.
Tantôt il se jugeait un infâme meurtrier plus lâche que le commun, frappant par surprise;
tantôt il s'absolvait, la fatalité seule avait agi par un réflexe nerveux.
Maintenant, il reconstituait le crime, comme plus tard, en qualité de procureur ou d'avocat, il devrait se figurer exactement les scènes tragiques.
Il se revoyait adossé contre la falaise, effacé, pour laisser la place à l'inconnu, sans rétrograder lui-même.
A quel instant l'idée du meurtre avait-elle jailli dans son cerveau? En reconnaissant le comte, il fut tout horreur, mais seulement cela. Entre le dessein et le geste, entre le mouvement intérieur et celui du bras aucune distance appréciable, pas même la plus petite estimation de seconde. Sa répulsion, son vade rétro s'était extériorisé, violemment.
Désormais, il aurait un de ces noirs secrets qu'on ne livre ni à l'amour ni à l'amitié, une de ces plaies morales qu'on ne montre à personne, de peur de donner une arme aux uns et une douleur aux autres.
Ah ! s'il avait pu se dire à cette heure : « Je connais un être assez mien pour tout lui dire, sans crainte qu'il s'en souvienne contre moi, » et il songea à la famille, et il songea à la villa de la Mouette et il se sentit condamné à porter
seul, jusqu'à sa propre mort, le poids de cette mort.
Torigny appartenait à un catholicisme d'éducation, ni dévot ni scrupuleux, mais qui intervient toujours dans les crises morales. Il avait précipité un homme dans la mer, humainement parlant. Au point de vue catholique, il avait précipité un pécheur en enfer. Cette considération acheva le désarroi de son esprit. Il ferait dire des messes, beaucoup de messes pour l'âme de l'assassiné. Mais leur mérite ne s'applique qu'aux souffrances du purgatoire et Gœrtz avait péri en état de péché mortel, à moina qu'un éclair de contrition n'eût traversé son cœur pendant qu'il tombait de la falaise.
Torigny se jeta sur le lit par harassement et ferma les yeux, mais sa pensée tournait toujours dans le même cercle d'images désolantes. Il craignait d'user à ces vaines agitations sa présence d'esprit, ayant l'intuition qu'il fallait encore veiller pour son salut et celui de cette noble femme qui déjà ne tenait plus dans son esprit que la place d'un mouvement d'orgueil fatal et d'une pitié néfaste.
De lourdes gouttes de pluie frappèrent le zinc de la fenêtre : il tressaillit; au même instant, la courte bougie consumée s'éteignait.
i94 LA RONDACHE
L'ombre remplit la chambre d'un frisson tel qu'il ouvrit la fenêtre et s'y accouda pour échapper à une manifestation possible de l'invisible.
La pluie tombait droite, pressée; elle lavait le sang du meurtre sur les rochers de la grève.
Vraiment ses craintes étaient folles. Nul ne l'accuserait. Il ne devait craindre que les démarches inconsidérées de ses amis.
Peut-être iraient-ils de bonne heure s'informer à l'hôtel, et de l'étranger, et de lui, créant, à leur insu, un rapprochement dangereux. Ce souci prit bientôt une véritable acuité, il ne pouvait rentrer à Perros avant le soir, sous peine de gâter son alibi, auquel il tenait comme s'il eût été sous l'imminence d'une inculpation.
Les cloches de la cathédrale commencèrent à sonner. Il descendit avec cette allure guindée et frileuse des gens qui n'ont pas dormi. Des touristes mêlés à des dévots déjeunaient dans une salle à manger qui sentait l'aigre.
Il but du café et suivit ceux qui se rendaient à l'église. La pluie ruisselait sur les marches descendantes du porche.
On ne sortirait pas la relique insigne de saint Tugdual, celui qui fit de son étole un licou pour lier le dragon qui terrifiait jadis tout le val du Trécor.
La grand' messe, célébrée pontificalement par l'évêque de Saint-Brieuc, fut entonnée par les voix fausses qui distinguent les cérémonies bretonnes.
Torigny, perdu dans cette foule des paysans aux vestes noires, se trouvait comme caché à luimême. La fatigue, la sonorité de l'orgue, la vue des coiffes blanches qui remplissaient la nef, et surtout l'ambiance recueillie calmèrent sa fièvre. Il n'osait prier, car il ne se repentait pas, et ses craintes s'inspiraient toutes de l'ordre social. On tue les animaux nuisibles, pourquoi laisser un libre exercice aux êtres pervers? A l'élévation, il pensa au grand soulagement d'une confession. Certes, il n'espérait pas obtenir l'absolution, mais on lui ordonnerait une pénitence et il serait soulagé de ne plus être seul à porter son secret. Ce dessein l'occupa jusqu'à la fin de la messe, et, tandis que la foule s'écoulait, il gagna le beau cloître du quinzième siècle pour y réfléchir. Cet aveu, qui lui avait paru si désirable, tout à l'heure, maintenant se présentait comme un danger. Le prêtre, surpris par l'énormité du péché et surtout par sa rareté, demanderait à en connaître les circonstances. Torigny entendait des questions telles que celles-ci : « Comment avez-vous tué? Pourquoi
iç6 LA RONDACHE
avez-vous tué? Dans quel lieu? A quelle heure? » Et quoiqu'il crût que le secret de la confession est toujours gardé, il ne voulait pas dire même à un saint : « J'ai poussé à la mer le comte Gœrtz, cette nuit, vers minuit, dans la partie étroite du sentier des Douanes, à Perros. » Il crut se souvenir aussi que l'homicide était un cas réservé à l'évêque. Les réguliers lui inspiraient plus de confiance que les séculiers. Il rentra dans l'église et rôda près de la sacristie. Pour une telle confidence, il voulait choisir un visage sympathique et les prêtres qu'il vit ne lui plurent pas. Les uns, comme le curé de Perros, semblaient incapables de comprendre une âme complexe et ceux dont la mine exprimait l'intelligence manquaient de bonhomie. A vrai dire, le jeune homme répugnait à expliquer, à discuter un cas aussi extraordinaire que le sien.
En sortant de l'église, il gagna l'hôtel et attendit l'heure du déjeuner, car la pluie ne cessait pas. Malgré des douleurs de tête causées par l'insomnie qui lui rendaient la conversation difficile, il se fit aimable auprès d'un homme âgé aperçu déjà à Perros, ancien notaire.
Il l'invita à une excursion en voiture à Plougescant, pour y voir la tombe de saint Gonery
et le mausolée magnifique de l'évêque Guillaume de Halgouet. La même voiture les ramena à Perros. Torigny laissa l'ancien notaire continuer vers Trestraou et il s'achemina vers la plage en poussant sa bicyclette sur la route détrempée.
En rentrant à l'hôtel, vers la fin du repas, il remisa sa machine et dit bonsoir à Germain.
— Il a été noyé, le pardon de Saint-Tugdual, monsieur Torigny.
Et puis, sans transition :
— Vous savez, l'étranger arrivé hier, il est sorti vers dix heures, puis il est rentré, et puis il est ressorti, en emportant sa clé. On ne l'a pas revu de la journée. Vous ne l'avez pas rencontré à Tréguier?
— Non, fit Torigny d'un air indifférent.
— Vous avez l'air fatigué, vraiment, monsieur Torigny : faut bien manger, et boire du vin au lieu de cidre.
Quand le jeune homme fut à sa place dans la salle, il vit celle qu'occupait la veille, à cette même heure, l'inconnu. Il frissonna à la pensée du cadavre roulé par la lame et suivi par les gros poissons.
Une soif dévorante le brûlait, mais il n'avait
pas faim. Il se contraignit à boire modérément et à manger beaucoup par prudence, comme il convient à un cycliste qui a fait de la route. D'instant en instant, il s'apitoyait sur luimême. Il fut aimable pour un enfant; il aurait voulu se concilier des sympathies. Tous les pensionnaires avaient déjà mis l'œil au trou de la serrure pour apercevoir quelque chose dans la chambre fermée du bizarre voyageur. Une vague intuition avertissait la maisonnée d'une énigme et il n'en fallait pas plus pour exciter la curiosité oisive de ces provinciaux.
— Vous étiez au pardon de Tréguier, monsieur, demanda une vieille dame à André, vous n'avez pas aperçu le personnage qui a dîné ici hier soir et qu'on n'a pas revu?
— Non, madame, fit Torigny.
— • Il a demandé à l'hôtelier après Mme Iedlesee, et comme vous y fréquentez, vous savez peut-être quelque chose? En quittant l'hôtel hier soir, il s'est fait indiquer le plus court pour aller à la villa.
— • On ne l'y a pas vu, à ma connaissance, du moins.
— ■ Il est rentré une première fois, vers dix heures; le chien aboyait. Il aboie pour ceux
qu'il ne connaît pas et j'ai reconnu lé voyageur à sa grande taille.
Le jeune homme s'apeurait en écoutant ces propos d'inquisition bénévole. Si des êtres semblables avaient une piste, un indice, comme ils seraient dangereux, pensa-t-il.
— Pour un étranger, c'est un étranger, reprit la vieille dame, mais Mme Iedlesee est étrangère, et peut-être du même pays. Elle est veuve?
— Madame, je n'en sais rien, dit Torigny. Un de ses amis est mon ancien professeur de philosophie, et c'est lui qui m'a présenté.
L'impitoyable vieille continua :
— Où avez-vous fait vos études?
— A Toulouse, répondit Torigny, qui se leva pour échapper à l'interrogative personne.
Celle-ci l'arrêta au passage :
— Dites à Mme Iedlesee qu'un étranger a demandé après elle; elle devinera peut-être.
— - Oh! ce n'est peut-être qu'un commisvoyageur qui fait les villas de la côte. Il en passe beaucoup qui proposent des vins fins, de la vieille eau-de-vie.
Cette explication évasive arrêta l'impériosité de la questionnante et il put sortir, mais il emporta un sentiment d'inquiétude sur ce qui s'était passé en son absence. Un premier point
était acquis. La mer avait emporté le cadavre et on ignorait encore l'accident
Il fit le grand détour pour éviter le fatal sentier, affermir sa contenance et préparer ses dires.