‹ La RondacheChapitre 18 sur 35 · LENDEMAIN DE CAUCHEMAR · texte numérisé non relu

LENDEMAIN DE CAUCHEMAR

Le remords d'un meurtre provient de l'ombre du mort.

La nuit avait été lamentable à la villa.

Longtemps on attendit le retour de Torigny avec les deux garçons et le garde qu'il devait amener.

On crut qu'il les avait postés non loin de la maison pour être témoins de la tentative d'escalade. L'angoisse ensuite se doubla. Ni le comte ni le jeune homme n'avaient paru. Que s'était-il passé? L'un des deux avait-il fait un faux pas sur le sentier de la Douane? Mais pourquoi l'autre ne se manifestait-il pas? Marguerite, les nerfs brisés, se désespérait. Elle pria Cravant d'aller jusqu'à l'hôtel, de s'informer.

Celui-ci prit le petit chemin, passa à l'endroit du crime et déboucha sur la plage.

L'hôtel dormait profondément. Par un ins-

tinct singulier, il se dit que l'événement, quel qu'il fût, ne serait pas modifié par une demande de nouvelles, un peu surprenante à cette heure, et il rentra à la villa. Marguerite s'était assoupie. L'aube paraissait, les amis lassés somnolèrent chacun à leur poste. Puis, la femme de peine arriva; la servante réveillée commença son service. Détendus, harassés, les hommes se couchèrent.

L'heure du déjeuner les tira de leur sommeil.

Gravant dit, en anglais, à une question de Marguerite :

— ■ Il ne faut pas parler des transes de la nuit, pendant qu'on nous sert. Quand on ignore ce qui s'est passé et qu'il s'est peut-être passé des choses graves, on se doit de la prudence et on doit aux autres du silence.

Le déjeuner fut bref. Ils brûlaient d'échanger leurs impressions. Le café une fois servi au salon, Sernhac dit sentencieusement :

— Il y a quelque chose de nouveau sur la Rondache.

— Nul de vous n'a pensé à s'informer de Torigny ni de Gœrtz? demanda Marguerite.

— - Nous ne sommes pas censés connaître l'arrivée à l'hôtel de la Plage d'un étranger.

— Mais vous devez vous inquiéter de ce pauvre garçon. Que lui est-il arrivé?

— Peut-être rien ! En tout cas, ce qui lui est arrivé ne peut plus être conjuré. Il faut attendre et se taire. Supposons que le comte ait fait un faux pas et soit tombé à la mer. Il ne serait pas sage de s'informer de lui. Ce qui met en mouvement la machine judiciaire présage, sinon des dangers, du moins des ennuis.

A ce moment, Torigny entra.

— • André ! s'écria Marguerite en s'élançant et lui prenant les mains dans un élan affectueux et presque tendre, que vous est-il arrivé?

— Rien ! dit-il, l'air morne, la contenance glaciale.

Il s'assit, car il souffrait de la tête.

— Comme vous êtes pâle, mon ami ! fit Marguerite.

— Voici, dit le jeune homme avec effort. En arrivant à l'hôtel, j'ai aperçu l'autre qui y rentrait. Il a allumé sa bougie et, sans doute, s'est mis à vous écrire. Puis sa bougie s'est éteinte. J'ai attendu un grand moment. Comme il ne sortait pas, j'ai conclu qu'il s'était couché, changeant de projet, remettant ses tentatives au lendemain. Alors, très énervé et, d'un autre côté, pensant qu'il valait mieux que vous restiez sur

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vos gardes, j'ai pris ma machine et j'ai roulé jusqu'à Tréguier. J'ai vu le pardon, j'en reviens.

— Et Gœrtz?

— Le garçon m'a dit qu'il n'avait pas paru de la journée, sa chambre est fermée. Il a emporté sa clé.

La jeune femme s'approcha de l'avocat, amicale, presque tendre.

— Je n'oublierai jamais, Torigny, votre belle amitié.

— Ma foi, dit Tessonnes, vous seul aviez du calme et de la décision. Pourquoi paraissezvous si affaissé?

— J'ai fait de la route; le chemin est peu roulant.

— Où en sommes-nous?

Torigny évitait de rencontrer les regards : il faisait papilloter ses yeux pour donner l'impression de la fatigue.

■ — Que croyez-vous? dit Marguerite.

— Je ne sais pas, dit froidement le jeune homme.

La jeune femme, sans se rebuter, reprit :

— Je tiens vos avis pour les seuls bons. Devons-nous craindre pour cette nuit?

— Je ne crois pas, fit-il.

— Sur quoi vous basez-vous?

— Sur quoi je me base?

Il répéta l'interrogation deux fois avec des intonations bizarres.

— Il est bien extraordinaire que Gœrtz ait écrit cette dernière lettre sans l'envoyer.

— Le pauvre ami est tout à fait las, dit Marguerite, qui continuait son amabilité câline et sincère.

— Gœrtz emporte la clé de sa chambre, disparaît pendant tout un jour; il veut nous leurrer et médite quelque coup de sa façon.

— Je vais vous faire préparer un lit, je ne serais pas tranquille, si vous n'étiez pas ici, dit Marguerite à Torigny.

Par une sorte de divination, elle exprimait sa reconnaissance, car elle ne devait jamais savoir ce que le petit avocat breton avait fait pour elle. Sa nature sensible et harmonieuse s'accordait avec le fait inconnu : et ses façons gracieuses résistaient, sans se lasser, à la froideur du jeune homme.

Aucune impression pour un jeune cœur ne se compare à la possession d'un secret redoutable. Il craint, à chaque instant, que ses lèvres ne s'ouvrent d'elles-mêmes et ne parlent malgré lui. Il ressemble au petit enfant qui porte un objet précieux et qui a l'obsession

de le voir échapper de ses mains crispées.

La moindre parole d'un commensal jetait Torigny dans une méfiance maladive.

— Si Perros n'était pas un désert, je dirais que Gœrtz a trouvé une occasion de s'amuser et qu'il a laissé là sa tentative, sûr de la reprendre aujourd'hui.

— Quelle idée saugrenue, dit Sernhac.

— • Comment nommer le contraire de l'appréhension ? Mes craintes diminuent inexplicablement. Je me rassure, sans savoir pourquoi. Que dites-vous, Sernhac, de ce phénomène?

■ — ■ Moi, je n'ose rien dire ni de ce phénomène ni d'aucun autre. Il s'est passé, ou il se passe, ou il se passera quelque chose d'extraordinaire. Le surnaturel nous entoure.

« Supposez que Torigny ait expédié son dîner un peu plus vite, il n'aurait pas vu Gœrtz; nous n'aurions pas été prévenus. »

— Il n'y aurait rien eu de changé, mon cher, dit Cravant, puisque la présence de trois hôtes a empêché Gœrtz de frapper à la porte et l'a persuadé d'envoyer une sommation ficelée avec une pierre.

— Il est inexplicable que ce scélérat n'ait plus donné signe de vie : ce doit être pour cette nuit, son grand coup d'audace.

— Qu'en pensez-vous, Torigny?

Celui-ci tressaillit :

— Je ne suis pas sorcier.

— Sans reproche, mon jeune ami, vous auriez dû revenir nous dire qu'il avait éteint sa lampe.

Marguerite s'interposa :

— Vous êtes absurde. Que signifiait la lampe éteinte ou non? Ne fallait-il pas veiller jusqu'à quatre heures du matin? Il pouvait penser que la vigilance avait cessé. Qu'est devenu le billet qui était attaché à la pierre?

— Je ne sais pas! dit Torigny.

— Cette lettre qu'il a écrite en dernier lieu avant de se coucher, je vais la recevoir.

— Je ne crois pas, fit Torigny.

Marguerite le regarda avec étonnement.

— Quelle vraisemblance qu'il ait écrit pour son plaisir et qu'il soit venu de si loin, dans ce coin perdu, pour casser une vitre, faire peur et s'en retourner, sans autre effet?

— Moi, dit Cravant, je soutiendrai contre Torigny lui-même, que si Gœrtz n'est pas revenu comme il l'annonçait, au bout d'une heure, c'est que Gœrtz n'était plus libre de ses actions.

— Il était ivre, peut-être, hasarda Tessonnes.

— On cuve beaucoup de boisson en vingt

heures, et il y a à peu près vingt heures que le billet entra par la fenêtre.

— Si cette nuit se passe sans manifestation, je croirai que le cher homme a fait un faux pas sur la falaise.

Torigny ne jouissait plus de la beauté de Marguerite ni de l'amitié qu'elle lui témoignait. Une sombre rancune s'amassait dans son âme. La rencontre de cette femme avait été néfaste. Il risquait sa tête, l'honneur de son nom, sa piété filiale. Pour qui? Pour une passante des bords de la mer, une étrangère, qui avait su lui inspirer un aveugle dévouement, un dévouement d'assassin, de sectaire du Vieux de la Montagne. Il s'était enivré d'un haschish détestable, fait de romanesque et de fausse idéalité et il avait frappé sans profit pour lui. A délivrer cette destinée, il avait ensanglanté sa jeunesse. Désormais, une Euménide le poursuivrait, d'autant plus terrible que sa vie monotone ne lui offrirait aucune diversion, aucun élément d'oubli.

— • Ce matin, je pensais à lever le camp, à fuir Perros, à rentrer à Paris, dit Marguerite.

Cette phrase acheva de détacher le jeune homme. La femme qu'il connaissait depuis quinze jours et qui aurait pu partir si vite et

qui partirait avant la fin du mois, cette femme, sans se donner, sans se promettre, avait fait de lui, digne fils d'une honnête famille, un assassin.

— ■ Torigny, dit la jeune femme en se rendant câline, permettez-moi d'être sincère : je crois que vous savez des choses que vous ne me dites pas, et c'est d'autant plus blâmable que ce sont des choses rassurantes.

— Madame, dit-il, presque cérémonieux, si je savais des choses rassurantes pour tous, je les dirais à tous.

Elle fut forcée de s'apercevoir enfin de la froideur croissante qu'il lui manifestait.

— • Vous avez grand sommeil : on va se dire' bonsoir. Qu'allez-vous faire, messieurs mes gardes du corps?

— On veillera à tour de rôle, dit Cravant. La jeune femme tendit la main à tous, et

resta stupéfaite que Torigny ne la prît pas.

Elle mit cette étrangeté sur le compte de la fatigue et de l'insomnie et quitta le salon.

Aussitôt Cravant s'exclama :

— Traitez-moi de bélître et d'âne; j'ai le pressentiment que nous dormirons tranquilles.

— Avez-vous remarqué la paix de Marguerite? dit Sernhac.

2io LA RONDACHE

— Il n'y a que Torigny qui soit sombre, ce soir, dit Tessonnes.

Le jeune homme fit un effort pour surmonter l'accablement qui maintenant lui voûtait les épaules et lui tirait les traits.

— Si Gœrtz, ayant bu, était tombé dans la mer, n'y a-t-il pas quelqu'un que cela intéresse? demanda-t-il.

Les trois hommes s'entre-regardèrent. Quoi ! il s'occupait du veuvage de la jeune femme? Sur quel indice?

— • Sur cela, dit Cravant, nous savons peu de chose. Il y a quelqu'un qui revient souvent dans ses rêveries, mais nous ignorons son nom et son lieu.

— Je le saurai d'elle-même, dit André. Bonsoir.

Et il gagna sa chambre,

Maintenant Marguerite pouvais dormir en paix, elle n'entendrait plus siffler dans la nuit le motif du Cor enchante : mais, lui, entendrait toujours le cri épouvantable du misérable tombant sur la grève, dans l'ombre où grondait la lame.

Comme la coquille conserve en ses volutes le murmure marin, son cœur garderait la crispation douloureuse d'avoir tranché une vie, sans l'ex-

cuse de l'avidité ou du désir, et de s'être érigé en justicier, par un vertige d'orgueil. Chevalier d'une jeune dame, héros d'opéra, il n'était en réalité que le lâche agresseur d'un homme inconnu. De quel droit avait-il tué le comte? La fatigue ralentit le mouvement fiévreux de sa pensée; le corps fit taire la voix de l'âme et le jeune homicide échappa au remords, pour un moment.

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