MAGNANIMITÉ
Esculape est fils d'Apollon : il ne suffit pas de terrasser le monstre.
André Torigny dormit comme un juste. L'extrême tension à la fois morale et physique avait éteint la conscience et s'il eut des cauchemars, il ne s'en souvenait pas au réveil.
Il s'étonna de voir au mur de grands placards, et ce détail lui remémora qu'il n'avait pas couché à l'hôtel; il reprit le cours de ses pensées subitement assombries.
Sa montre marquait onze heures. Il sauta à bas du lit, dans la crainte d'être retenu à déjeuner et d'avoir à répondre à des questions exaspérantes. Il s'habilla hâtivement et se jeta dans l'escalier. Cravant l'appela au moment où il atteignait le vestibule.
— Torigny, vous ne déjeunez pas avec nous?
— Non, non, cria-t-il, à ce soir !
Et il referma la porte vivement.
Un beau soleil brillait.
Il prit le détour qui lui évitait, malgré sa longueur, le sentier désormais sinistre.
A l'hôtel, il se hâta de désordonner son lit.
Pendant qu'il faisait sa toilette, Germain frappa : ce garçon était bavard.
— Vous savez, monsieur Torigny, le monsieur étranger n'a pas reparu : le patron se demande ce qu'il doit faire. S'il est en excursion, il aurait dû le dire.
— Evidemment! opina le jeune homme en s'épongeant.
La cloche du déjeuner sonna.
— C'est le second coup, dit Germain.
Torigny se hâta de descendre.
Dans la salle à manger, la vieille dame de la veille l'arrêta au passage.
— Eh bien ! monsieur, pouvez-vous nous dire quelque chose sur le mystérieux étranger? Mme Iedlesee le connaît-elle?
— Madame, je ne sais rien, et je vous demande pardon, j'ai complètement oublié de parler du commis-voyageur.
— Vous êtes bien peu curieux, monsieur.
— Madame, j'étais très fatigué, et cela m'a fait oublier votre commission.
Il gagna sa place et le déjeuner se passa de façon ordinaire.
Ensuite, Torigny ne sut que faire de luimême Il alla nettoyer sa bicyclette, puis il resta dans le hangar, pour être seul, loin du soleil; des enfants qui jouaient à cache-cache le forcèrent à sortir. Il marcha sur la plage, et le hasard des pas l'amena à l'endroit où il s'était assis dix-huit jours auparavant, tranquille, les mains pures et regardant la vie en face.
Le dramatique couchant qu'il contempla à cette première heure des vacances lui avait prophétisé un drame et l'oracle céleste s'était accompli avec une rapidité effrayante. Il maudit ses impressions du fameux soir où, jugeant morne et laide la vie saine et bourgeoise, il avait conçu des pensées lyriques et des formules individualistes. En si peu de temps, sans qu'une passion l'eût secoué de sa lame de vertige, il était tombé au plus noir du crime; pour une femme qu'il n'avait pas même désirée, il était devenu assassin. Le chevalerie de son sentiment disparaissait pour ne laisser voir que la duperie du cas.
Une main toucha son épaule; il sursauta pâle, l'œil soudain égaré.
— Comme vous êtes nerveux! dit Cravant.
Je viens vous chercher; nous allons tous à Ploumanach' !
— Dame Marguerite n'ira pas, dit Torigny affirmativement.
— Elle vient.
— Allez-y tous trois, mais elle fera bien de rester.
— Pourquoi donc, je vous prie?
— A cause d'un rêve que j'ai fait.
— Vous êtes un véritable somnambule, mon ami.
— Peut-être. Jusqu'ici, on s'est bien trouvé de m' écouter, il faut continuer.
Cravant le regarda longuement. Depuis l'apparition de Gœrtz, le jeune homme devenait énigmatique. A la villa, on avait échangé bien des propos sur le grand changement survenu chez un être aussi calme, sans élucider rien.
— En ce cas, vous irez tenir compagnie à Marguerite.
— J'irai ! fit simplement le jeune homme.
— Ne tardez pas! Il est imprudent de la laisser seule.
— En plein jour! fit Torigny.
Pour Cravant comme pour les autres, Torigny savait quelque chose de décisif qu'il taisait, et une intuition remarquable les persua-
dait de subir l'humeur du jeune homme et de ne le presser d'aucune question. Sans deviner la tragique rencontre du sentier des Douanes, sans oser rien formuler, ils respectaient chez Torigny un secret pénible à porter, persuadés qu'en agissant de la sorte, l'intérêt de dame Marguerite était servi.
— La chambre est toujours close et Gœrtz toujours absent?
— Oui.
— Allons, Torigny, ne tardez pas. Nous irons tous les trois à Ploumanach', et, pendant ce temps, vous garderez dame Marguerite.
« Cest ma dernière contemplation, pensait André, et j'y renoncerais avec joie. J'ai épuisé mon zèle. Une rancune profonde lui succède. Je ne puis pardonner à cette femme de m' avoir inspiré une si folle abnégation; et ce que je fais encore, je le dédie au repentir et à l'expiation. »
Jamais Marguerite n'avait été aussi belle; la fatigue des traits rendait plus touchant son caractère d'ange médiéval. Elle portait sur une robe de soie blanche un grand camail de point de Venise qui laissait libre son long cou. Ses cheveux blonds tordus en casque lui donnaient un air de princesse des légendes.
Elle ne tendit pas la main qu'on avait refusée la veille, mais elle accueillit Torigny du regard et du sourire, et d'un accent tendre de la voix :
— Bonjour, ami.
Le jeune homme parut insensible à cette toilette faite pour lui.
— ' Bonjour, dame Marguerite. A l'hôtel, on ne sait rien. Le mystère garde le seuil de cette chambre; l'hôtelier l'ouvrira ce soir, probablement.
Il dit cela d'un trait, du ton qu'on appelle au théâtre du déblayage. Puis, son visage changea d'expression et sa voix se fit plus chaude et son regard moins morne.
— Dame Marguerite, je suis votre ami, ou mieux, votre serviteur, plus peut-être que vous ne pensez. J'ai droit à toute votre confiance. Si votre mari ne reparaît pas, si, par un coup de la Providence, il a disparu.
— Ah ! je ne veux pas caresser un tel espoir : ne l'évoquez même pas.
— Il faut tout prévoir, et ce qu'on diffère, on ne le fait pas, quelquefois à grand dam.
« Si donc, le Ciel, touché de vos innocentes larmes, vous faisait veuve, n'y a-t-il pas quelque part quelqu'un qui vous soit cher, quelqu'un que ce veuvage appellerait auprès de vous en toute
hâte, quelqu'un que vous aimez, qui vous aime, et que vous avez banni de votre présence, par vertu, par grande vertu ? »
La jeune femme resta un instant stupéfaite. Ou Torigny divaguait par une excitation contradictoire à sa nature ou il savait ce qu'était devenu le comte Gœrtz. Malgré le passionnément que lui inspirait sa liberté, un autre sentiment l'émut; elle éprouva du dépit à entendre ce confident si intime s'enquérir posément de l'état de son cœur et s'offrir à favoriser le retour de l'être aimé.
Elle avait cru inspirer non un amour, mais une tendresse, moins désintéressée, moins indifférente aux mouvements de sa sensibilité.
— Si je vous répondais affirmativement, que feriez-vous?
— Je vous demanderais le nom et l'adresse de cet homme.
— > Mon ami, vous imaginez ce que vous souhaitez, effet assez ordinaire des émotions juvéniles.
Torigny hocha la tête.
— Je ne suis plus jeune, dit-il.
— C'est un reproche ! A mon ombre auriezvous vieilli en si peu de jours? je ne me savais pas une émanation si déprimante.
— Ce sont vos amis qui ont accéléré les étapes de ma pensée, mais je ne m'en plains pas. Chacun se trouve à une certaine heure en face de l'arbre nourricier et empoisonneur : j'ai découvert la commune essence du bien et du mal et cette découverte ne se fait sans une révolution spirituelle. Laissons là les phénomènes peu intéressants de mon évolution, et répondez-moi. Si votre mari sacramentel s'était battu avec un paysan et avait été tué, existe-t-il quelqu'un à qui vous voudriez dire que vous êtes libre et que maintenant vous pouvez l'aimer?
— Je trouve puéril de chercher ce qu'on ferait de sa liberté avant qu'aucun signe de cette liberté se soit affirmé. Gœrtz a réfléchi que la présence de trois invités rendrait son entreprise dangereuse ou l'annulerait et il attendra le moment où je serai seule pour reparaître. Or, il suppose vraisemblablement que la fin du mois me verra prendre mon vol et que mes amis ne me suivront pas.
— S'il en est ainsi, pourquoi a-t-il laissé sa valise dans la chambre fermée?
— Pour me maintenir dans un état de transe, pour créer une appréhension et fatiguer mes nerfs.
Torigny prit un biais afin d'arriver à son but :
— Vous m'avez honoré de la plus flatteuse confiance; vous m'avez dit tous vos malheurs. Pourquoi m'avez-vous caché vos espoirs et les projets de bonheur que Ton fait malgré soi, au milieu de la pire mélancolie? Il ne se peut pas qu'au cours de vos voyages vous n'ayez pas rencontré quelqu'un qui réunisse mon âge à l'esprit d'un Cravant, d'un Sernhac, d'un Tessonnes ?
— Je vous dirai d'abord que votre humilité exagère le mérite de mes amis. Intellectuellement, vous les valez, et vous avez montré plus de décision et de zèle qu'eux trois ensemble!
Torigny s'inclina un peu devant cet éloge qui l'eût ravi avant l'événement terrible et qui, à cette heure, ne lui causait plus de plaisir.
Elle continua, affectée d'une froideur qui résistait à toute sa grâce :
— Quoiqu'il n'y ait jamais eu entre nous que de l'amitié; que je vous aie regardé avec un œil pur, comme vous me regardiez; que je n'aie pas plus été coquette que vous n'avez été galant; que votre sentiment fût, tel que vous me l'avez expliqué, un culte romanesque, une chevalerie et que le mien se borna à une vive reconnaissance pour des soins si honnêtes, si chastes, si nobles, quoique cela, quoique tout cela, vous
êtes un jeune homme et je suis une jeune femme. Vous avez vingt ans et j'en ai vingt-cinq, et j'aurais cru vous blesser dans quelque coin du cœur ignoré de vous-même en vous parlant de l'homme que je puis aimer, du confident suprême qui bannit d'une vie, lorsqu'il y entre, les amitiés et même les chevaleries.
Il répondit par un geste évasif :
— Je n'ai plus qu'une semaine, deux au plus, à passer auprès de vous ! Je n'ai donc pas le temps matériel d'un souci égoïste. Je n'ai pensé qu'à vous : il est trop tard déjà pour que je songe à moi-même.
Et tenacement, il redemanda :
— N'est-il personne que vous souhaitiez voir, dès la preuve de votre veuvage?
Elle exprima son humeur.
— Vous m'irriteriez vraiment, si je n'étais sage, à sans cesse escompter la mort d'un homme qui se porte le mieux du monde et qui a seulement différé ses projets.
— Vous me refusez cette confidence?
— Je m'étonne que vous la demandiez avec de telles insistances...
Elle s'anima :
— Entre nous, Torigny, il y a un secret, et vous manquez de confiance. Je ne reconnais plus
vos yeux. Ils me regardent avec une expression qui me peine, vos yeux qui étaient de tels flatteurs.
Il était impossible que la jeune femme comprît le changement opéré. Torigny la regardait sans plaisir, car il voyait le cadavre de la grève, et il estimait que la contemplation de dame Marguerite lui coûtait trop. La rancune des risques courus le faisait insensible à la beauté et à l'affection de la jeune femme et la conscience d'avoir délivré sa vie achevait de le rendre inexplicablement sec aux manifestations d'amabilité.
En s'élevant à ce paroxysme de dévouement qui l'avait transformé en meurtrier, la sensibilité du jeune homme, tarie d'un coup, ne s'émouvait plus.
Marguerite, subitement, céda à la demande.
— Celui que j'ai cessé de voir parce que je me sentais faible devant lui est jeune, beau et... honnête. Poétique sans faire de vers, sensible aux chef-d'œuvre sans barbouiller des toiles, et mélomane sans composer; il a l'intelligence de tout et ne prétend à rien. Il parle de ma beauté aussi bien que Sernhac et de l'humanité sans amertume. Ni profession ni ambition : il vit de peu dans une ville calme, lisant, collectionnant
ou économisant pour venir à Paris entendre quelques chefs-d'œuvre. Avec un tel être, je serais la femme, l'amante, la muse, le roman et le livres d'heures. Ses goûts forment un cadre naturel à l'amour et je deviendrais sa grande affaire. Je l'ai rencontré comme j'ai rencontré tout le monde, en voyage, dans une gare. Je suis allée à Beauvais étudier sa vie sans qu'il s'en doutât; j'ai fait l'enquête la plus minutieuse. Il unit les qualités de l'amour et du mariage.
— Vous aime-t-il ? dit Torigny.
Elle le regarda avec un étonnement sincère dans ses yeux clairs.
— Il n'y a que deux êtres, et bien différents, l'un de ténèbres et l'autre de lumière, qui ne m'aient pas aimée : c'est Gœrtz et... vous.
— Personne ne vous a dédié un sentiment plus désintéressé que le petit licencié.
— Et ce désintéressement me lasse et m'irrite. Vous veillez sur moi avec un zèle incomparable mais froid : vous me sauveriez d'un péril sans me sourire. On dirait que vous accomplissez un devoir.
— Un devoir idéal, oui! Revenons à votre fiancé.
— Je n'ai pas de fiancé, n'étant pas veuve,
et puis, il s'est passé du temps depuis que je n'ai revu Ermont.
— Je connais Beauvais, où habite-t-il ?
— Rue du Chapitre, une ancienne maison sculptée.
— La rue est courte?
— Oui, elle débouche au chevet de la cathédrale.
— Je vois, fit-il. Et ne vous a-t-il pas dit quelque chose de caractéristique? ne vous a-t-il pas donné un surnom de tendresse et d'admiration?
— ■ Il m'appelait « Fiesolina ».
Maintenant Torigny possédait les éléments de son télégramme : il aurait voulu l'envoyer sur l'heure, mais la jeune femme, en voie de confidence, reprit :
— Cela commença, je vous l'ai dit, par une conversation dans une gare de bifurcation, à propos d'un renseignement vulgaire : j'allai ensuite à Beauvais, où je fis l'enquête dont je vous ai parlé et quand elle fut terminée, j'osai le visiter.
« Beaucoup de livres et nombre de bibelots, beaucoup de goût et peu d'argent; voilà ce que je vis au premier coup d'œil. Je m'installai dans une vieille cathèdre sculptée et je restai jusqu'à
la nuit à l'écouter. Je revins le lendemain; il parla d'amour : je ne revins pas, car j'avais été émue. Voilà mon roman. Vous voyez que ce n'est pas encore une passion folle. Il convient à tout mon égoïsme : c'est son grand mérite. »
Elle parla encore, s'arrêtant à des détails, sincère.
Dès que cela fut possible, Torigny se leva et prit congé, malgré qu'elle voulût le retenir.
Sans cesse obsédé par son crime, il éprouvait une hâte fébrile d'accomplir la part généreuse de sa noire action et aussi d'assurer sa paix sociale.
Probablement le cadavre de Gœrtz dériverait aujourd'hui même vers Ploumanach', et les commensaux en apporteraient la nouvelle; dans deux jours, Ermont pourrait être là et lui rentrerait à Rennes, réconcilié pour toujours avec la vie bourgeoise et les rites provinciaux.
A la poste, il écrivit ce télégramme :
Monsieur Ermont,
rue du Chapitre,
Beauvais.
Si vous êtes toujours libre, venez par le pro-
chain train> à la villa de la Mouette^ plage de Perros — par Lannion.
FIESOLINA.
« L'autre enterré : celui-là arrivé, je pourrai partir — en paix! » pensa-t-il avec une amertume profonde.