‹ La RondacheChapitre 20 sur 35 · LE CADAVRE · texte numérisé non relu

LE CADAVRE

La mort est le visage effrayant du mystère.

A Ploumanach,, les trois amis se promenaient parmi les monolithes colossaux aux formes étranges.

— Quel problème nous posent ces pierres d'un poids formidable et superposées avec une fantaisie démoniaque. La plupart affectent la forme d'un sphinx. Sont-ce les ouvrages hâtifs des rouges, des Atlantes, lors du grand cataclysme ?

Sernhac interrompit la dissertation de Tessonnes.

— Je suis incapable de penser à un autre problème qu'à celui de Gœrtz. La disparition de cet homme ne s'explique pas; et je déteste d'être mêlé à l'inexplicable.

— Pourquoi Torigny nous a-t-il envoyés à Ploumanach'? Pourquoi s'est-il si fort opposé

à ce que dame Marguerite vînt avec nous ?

— Pourquoi l'écoutons-nous comme des écoliers un magister, ce blanc-bec? N'est-ce pas ce qu'il y a de plus étrange? observa Cravant.

— J'ai soif, dit Sernhac.

— Il n'y a qu'un hôtel à l'entrée du bourg. Au reste, que faisons-nous ici, préoccupés comme nous le sommes?

Ils quittèrent la zone mégalithique et s'attablèrent sur la terrasse de l'auberge.

Le garde champêtre vint à passer, reconnaissable à sa plaque et à sa carabine.

Le garçon, qui s'était avancé pour servir les arrivants, héla le représentant rural de la police.

— Et votre mort? cria-t-il.

— Eh ben! il avait des papiers: c'est en langue étrangère.

— De quel mort parlez-vous? demanda Cravant.

— Du noyé qu'on a trouvé ce matin dans la petite baie.

Les trois amis se regardèrent.

— Appelez donc le garde champêtre, on lui traduira ses papiers.

Le garçon courut, rejoignit le bonhomme et lui expliqua que des messieurs s'offraient à lire les papiers du mort.

— C'est mauvais pour le pays, des histoires de noyé, fit Tessonnes familièrement. Faut vite enterrer ça : voulez-vous prendre un verre? Ce n'est pas de refus, hein? Le garçon dit que le pauvre bougre a des papiers.

— Que M. le maire ne peut pas les lire. Il m'a dit : « Va voir parmi les baigneurs, il y en a qui savent l'allemand. » Mais il n'y a guère de baigneurs à Ploumanach'. On y vient en excursion pour la journée. Alors, voilà ce que c'est !

Il tira de la poche de sa blouse un portefeuille humide et sortit des cartes de visite, des notes d'hôtel.

Sur les cartons, ils lurent tous trois, en même temps :

Comte Wilhem Gœrtz de Vegstaedt.

Le garde déploya un papier maculé qui portait l'aigle double.

— C'est un passeport délivré par le préfet de police de Vienne, dit Cravant.

Et il ajouta :

— Si cela vous sert, je vais vous dicter la traduction.

— Je crois bien, que cela me sert, dit le garde. On ne peut garder le cadavre dans la

salle de la mairie : et puis, où le mettre? Il a deux jours de mer, il est tout gonflé et tout vert. Le médecin de Trestrignel a constaté le décès. Oh! ce n'est pas un crime, c'est un accident. Il aura tombé de la falaise. Cela fait toujours quelque chose de s'occuper d'un mort comme cela, dit le garde en voyant la pâleur des trois hommes.

— Oui, se hâta de dire Tessonnes, quand on pense qu'il se promenait peut-être pour son plaisir !

— Allons, écrivez, disait Cravant, écrivez, parbleu! votre procès-verbal :

« Le 18 septembre 1903, à onze heures du matin, nous, garde champêtre de la commune de Ploumanach', j'ai été averti par Goffic (René), pêcheur et Legoff (Louis ), idem> tous deux de Ploumanach', et y habitant, qu'ils avaient aperçu, pendant qu'ils amorçaient pour le homard, nager dans la petite baie le corps d'un homme bien habillé et qu'ils l'ont tiré de l'eau. De leur avis, la mort remontait à la veille. J'ai fait transporter le corps dans la salle de la mairie et j'ai fouillé les poches. Il y avait un portefeuille contenant des cartes de visite au nom du comte Gœrtz de Vegstaedt, des notes, et un passeport à ce nom. Le passeport, délivré

à Vienne, capitale de l'Autriche, daté du 13 septembre 1903, sous le numéro 3933 du registre 96, désigne ainsi le mort : Wilhem-Franz, comte Gœrtz de Vegstaedt, lieutenant au Ier régiment de la garde, actuellement en disponibilité, né à Prague, en 1873, le 3 mai, demeurant à Vienne, Hiezorgstrasse 106.

— Le mort ressemble au signalement :

Agé de trente et un ans.

Taille de deux mètres cinq centimètres.

Cheveux blonds.

Front bas.

Sourcils blonds.

Nez grand.

Bouche moyenne.

Menton rond.

Visage ovale.

Teint clair.

Signes particuliers :

Blessure d'épée au poignet. »

— Voilà, fit le garde après avoir écrit péniblement, et en écorchant le papier à maintes reprises.

— Avez-vous l'acte de décès? demanda Sernhac.

— Voilà.

Et le garde tendit à Cravant la déclaration suivante :

« Je soussigné, docteur-médecin à Lannion, déclare avoir été requis par le garde champêtre pour constater le décès d'un homme à la mairie de Ploumanach\ La mort m'a paru remonter à plusieurs jours : elle a eu lieu par l'effet d'une chute sur les rochers comme il résulte d'une fente occipitale assez étendue et d'une fracture du bras droit.

« Je n'ai trouvé sur le corps aucune trace de violence exercée par une main ou par un instrument. L'homme est tombé d'une certaine hauteur sur les cailloux et la mer Ta roulé pendant deux jours au moins, d'après le gonflement de l'abdomen et les tuméfactions de divers organes.

« En foi de quoi, j'ai signé, pour ce que de droit :

« Pierre NEDELEC, « Docteur-médecin. »

— Encore un verre, n'est-ce pas ? dit Cravant. Et le garde, aimablement :

— Si vous voulez voir le mort, je vais vous le montrer.

— Pauvre diable! Il n'a plus longtemps à

avoir sur lui le regard des chrétiens. Allons-y.

— Et puis, fit Cravant, dans le même jeu de bonhomie, étranger ou non, c'est un officier.

— Oh ! c'était un bel homme ! dit le garde.

Dans la cour de la mairie, une bande d'enfants faisaient la courte échelle pour atteindre un trumeau vitré par lequel on apercevait le cadavre.

Le garde mit en fuite la marmaille, tira de sa poche une lourde clé, ouvrit et s'effaça poliment, avec un sourire.

Sur une table scolaire à- plusieurs places, le mort était couché; le bras cassé pendait lamentable. Le soleil qui entrait librement avait séché l'eau de mer, et une odeur de décomposition emplissait la salle.

C'était donc là cet homme qu'ils avaient tant haï, le bourreau de dame Marguerite. Que restait-il du brillant cavalier de Vienne, tel que l'évoquaient les pages juvéniles du petit album? une grande loque, une forme de marionnette détraquée et décolorée. C'était là ce séducteur que deux jours auparavant Marguerite ne 'se sentait pas la force de repousser; ce pantin démesuré aux colorations violacées et verdâtres, cette guenille d'humanité souillée, déteinte, presque pourrie, grand Polichinelle aboli et qui

dégageait une odeur croissante de putréfaction.

— C'est une terrible chose que la mort, fit Sernhac un peu niaisement, pour dire quelques mots.

— Il faut le mettre en bière dès ce soir, dit Cravant. Une nuit encore, et ce sera une infection.

Ils sortirent, le garde les quitta pour aller dire au maire que le cadavre empestait.

— Allons chez le curé, dit Cravant. Après tout, il est mort : il ne pouvait faire plus. Il ne faut pas qu'il soit jeté dans un trou comme un chien. N'oublions pas de qui il a été aimé et cotisons-nous.

A eux trois, ils réunirent presque deux cents francs.

— Avec cela, dit Sernhac, nous aurons la première classe à Ploumanach'.

Ils trouvèrent le curé de la Clarté qui dînait maigrement.

— Monsieur le curé, dit Cravant, nous avons eu la curiosité de voir le noyé, et cela nous a remués : d'après ses papiers, il est de bonne famille et puis c'était un militaire. Nous voulons faire pour lui ce que nous voudrions qu'on fît pour nous, si nous mourions, comme lui, d'un accident, loin de notre pays.

« Voici une petite somme pour la bière et la messe. »

Et il déposa sur la table plusieurs louis et une poignée de monnaie.

Pour une paroisse aussi pauvre, c'était une aubaine.

— Messieurs, dit le curé, vous agissez en parfaits chrétiens.

— Surtout, monsieur le curé, dit Sernhac, ne dites pas que ce sont des touristes qui ont payé l'enterrement. Par ce temps d'animosité contre la religion, il ne faut perdre aucune occasion de relever le prestige du clergé; donc vous accomplirez notre intention comme de votre chef et sur votre maigre traitement.

Le curé les jugea des hommes de grande piété.

— Messieurs, je suis tout à fait touché de vos sentiments si nobles.

Et, avec une certaine allure :

— Permettez-moi de vous donner un petit souvenir, oh! si petit! de votre acte charitable.

Et il alla chercher des médailles de Notre- Dame de Clarté, enfilées à une ficelle.

— Nous acceptons, monsieur le curé, et même, au lieu de trois, donnez-nous-en cinq.

— D'autres, si vous voulez.

— > Non, cinq.

— Je vais m'entendre avec la mairie, messieurs, et l'enterrement aura lieu demain. Je dirai des messes pour le surplus, ajouta-t-il en estimant l'argent espacé sur la table.

Les amis cheminèrent, un moment silencieux.

— Que dirons-nous, en rentrant à la villa?

— J'allais vous le demander.

— C'est Torigny qui décidera.

— Ah çà! pourquoi sommes-nous sans cesse à supputer l'opinion de ce garçon?

Cravant s'arrêta :

— • Tessonnes, vous me semblez à cette heure bien superficiel. Ce garçon m'a dit, quand je suis allé le chercher : « Dame Marguerite n'ira pas à Ploumanach', mais vous trois, allez-y ! »

— Il est sorcier donc ! s'écria Tessonnes. Sernhac s'arrêta à son tour.

— Je n'oserai jamais dire ce qui m'a traversé l'esprit.

Cravant lui prit le bras et le serra.

— Il y a des cas où il faut être plus brute que le caillou du chemin, pour dire ce qui vous passe par l'esprit.

Ils ne parlèrent plus. Chacun se débattait contre une idée identique vraiment épouvantable et qu'il ne pouvait sç formuler. Ils ne

croyaient pas que le jeune licencié eût frappé Gœrtz, mais il supposait qu'il avait été témoin de sa mort. Comment? Ceci restait dans une horreur impénétrable.

A ce moment deux gendarmes parurent au tournant.

— C'est pour Gœrtz ! dit Tessonnes.

— Je reconnais le brigadier de Perros.

— Vont-ils faire une enquête?

— Ils savent qu'un voyageur de l'hôtel de la Plage n'a pas reparu depuis deux jours, ils l'identifieront avec le noyé de Ploumanach'.

— Et comme le voyageur a dit très peu de paroles, on les a retenues. Or, il a demandé le chemin pour aller à la villa de la Mouette, chez Mme Iedlesee. On viendra donc nous demander si on l'a vu.

— Bon ! C'est moi qui ai ouvert à feu Gœrtz. Donc on ne l'a pas vu, dit Cravant.

— C'est en longeant le sentier qui mène à la villa qu'il sera tombé.

— Que dira Marguerite aux interrogations du brigadier?

— Elle ne dira rien. Elle ne sait rien.

— Mais elle sait le nom qu'elle a porté et si on le prononce, ce nom du comte Gœrtz de Vegstaedt, elle ne peut cacher que c'est là son époux.

— Eh bien ! Quel inconvénient y voyez-vous?

— J'en vois.

— Mon cher, dit Cravant, un cadavre est toujours gênant, et les morts pèsent plus lourd que les vivants.

— Le sentencieux personnage !

Cravant s'arrêta.

— Camarades, laissons l'humeur pour d'autres temps moins agités. Il est convenu que le soleil était chaud, la mer belle et les menhirs toujours à leur place.

« Ne cherchons pas à pénétrer ce qui n'importe qu'à une vaine curiosité. Notre amie est délivrée. De cela il convient de se réjouir. Le reste appartient à Dieu. »

— Ou au diable! dit Tessonnes.

Les trois hommes cheminèrent, sans plus échanger leurs idées, qui étaient sombres. Aux abords de la villa, Cravant dit :

— Attention à nos mines! Elles sont de croque-morts. Un effort, les amis, et que celui qui peut fredonner, fredonne.

Et, pour prêcher d'exemple, il s'essaya à siffloter, mais sa bouche était crispée et le son ne sortit pas.

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