CIRCONSTANCES
La banalité impose son cadre même au tragique.
Au dîner de l'hôtel, la conversation fut consacrée au cadavre de Ploumanach'. Tout le monde s'accorda à reconnaître dans le noyé le voyageur qui n'avait pas reparu. Mais on ignorait son nom, son titre, son grade dans l'armée autrichienne. Ce que Cravant avait si obligeamment dicté au garde champêtre n'était pas connu encore à Perros.
Comment était-il tombé sur la grève? On ne se le demandait pas. On l'avait vu boire trois bouteilles de vin et on savait qu'il avait fait apporter en outre un flacon d'eau-de-vie dans sa chambre. Cela expliquait un faux pas sur ce sentier des Douanes si dangereux.
La vieille dame, qui avait déjà questionné Torigny, se tourna vers lui.
— A la villa de la Mouette, on aurait des
renseignements, puisque c'est là que cet homme avait affaire.
Les regards convergèrent sur le jeune homme qui ne sourcilla pas.
— Vous n'êtes pas curieux, monsieur Torigny.
— Au contraire, répondit-il, je suis curieux comme un futur homme de loi.
— Eh bien ! monsieur, si vous êtes curieux, vous n'avez qu'à rapprocher certains points. Mme Iedlesee est étrangère, et le noyé aussi était étranger. Son premier mot en arrivant a été de s'informer si madame était seule ou avait des hôtes; il s'est mis à écrire une lettre aussitôt après le repas : c'était pour la remettre à son adresse et son adresse ne pouvait être que la villa de la Mouette : par conséquent, en interrogeant Mme Iedlesee, on saurait qui est ce malheureux?
Le jeune homme aurait certainement étranglé la vieille femme, si cela eût été en son pouvoir. Celle-ci, ravie de son effet sur la table d'hôte, reprit :
— La clé de cette énigme est entre les mains de Mme Iedlesee.
La haine de la provinciale contre la femme belle, riche et d'allure indépendante se manifestait avec acuité.
•. — Vous auriez fait un vrai juge d'instruction, dit quelqu'un.
— M. Torigny ne m'a pas répondu, dit la dévote triomphalement.
— Que voulez-vous que je vous réponde?
Je suis reçu, moi, inconnu, dans une maison aimable où on cause, où on fait de la musique. J'écoute, je remercie, mais je n'interroge pas.
— Vous voyez que vous n'êtes pas curieux.
— Si fait, madame, mais je suis poli, et je reste à ma place.
— La politesse n'a rien à voir là dedans. De quoi parlez-vous donc, si vous ne racontez pas les événements locaux?
— Mais je vous ai déjà dit, madame, que j'écoutais seulement.
On rit.
— Vous êtes un garçon modèle, mais je ne vous donnerais pas ma fille.
— Vous attendriez, j'espère, par dignité, que je vous la demandasse.
— Et vous ne la demanderiez pas? Voilà ce que vous voulez dire.
— Cela dépendrait de son charme.
— Il faudrait qu'il fût grand pour faire passer la belle-mère, n'est-ce pas?
— Madame, c'est vous qui le dites, et je ne peux que vous croire.
— Vous êtes un petit impertinent, monsieur.
— Personne ici n'a eu à se plaindre de moi.
— Je m'en plains.
— Sur quel sujet ?
— On doit du respect à mon âge.
— En quoi vous ai-je offensée?
— Par votre ton : il vous faut des dames blanches, des musiciennes, des étrangères.
— ■ Madame, je n'avais pas pensé que vous pussiez agréer mes hommages !
Comme la dame était médisante et calomnieuse, que chacun avait eu à souffrir de ses insinuations, la tablée marqua son hostilité sourde en riant très fort.
Torigny, voyant dès le début qu'il n'obtiendrait pas d'armistice, avait pris le parti d'exaspérer la provinciale pour lui faire intégrer sa chambre au plus tôt.
La vieille, vexée, promena autour d'elle un regard de dédain et aperçut une grimace sur le visage d'un enfant qu'elle avait sans doute fait punir; elle apostropha la mère.
— Madame, votre petit singe se permet de me faire la nique.
— Je ne vous permets pas de traiter mon enfant de singe.
Le père intervint.
— Quoi, je suis le père d'un singe, bonne dame?
— Vous Têtes ! glapit la vieille.
Et elle se leva avec une dignité courroucée.
Ces sottes querelles avaient fait diversion.
Les uns montèrent dans leurs chambres, les autres allèrent traîner au salon.
Neuf heures sonnèrent. Torigny respira mieux. Le brigadier ne viendrait plus.
Il sortit de l'hôtel. Aussitôt quelqu'un surgit. C'était Cravant.
— Vos rêves sont des songes, et singulièrement prophétiques. Ah ! notre amie peut dormir tranquille.
— Je le crois, fit le jeune homme.
— Je le crois, comme saint Thomas, parce que je l'ai vu.
Et il lui raconta la rencontre du garde champêtre, la rédaction du procès-verbal, la visite au curé de Ploumanach'.
— Nous n'avons rien dit à Marguerite, conclut-il.
Le jeune homme avait écouté sans aucune
réflexion et Cravant ajouta sans transition : — ■ Maintenant, j'ai autre chose à vous annoncer d'aussi grave. En un mot comme en mille, Marguerite est amoureuse de vous. Oh! je sais que Marguerite incarne l'honnêteté et que lorsqu'on parle d'elle, il ne faut pas penser au péché; mais sans préjuger ce qui s'est passé entre vous deux aujourd'hui, nous l'avons trouvée à la fois inquiète et exaltée, et prête à voir en vous un fiancé, lorsqu'elle saura qu'elle est devenue libre.
— Mon cher Cravant, vous vous méprenez sur des mouvements de coquetterie en l'air, sur les manifestations du désœuvrement sentimental.
— Vous recevez une telle insinuation avec cette froideur inexplicable.
Torigny lui toucha l'épaule.
— Ces rochers se liquéfieront et deviendront des vagues et cette lame se pétrifiera en rochers, avant que je songe à jamais l'aimer, ni à être aimé d'elle. Il y a entre nous un abîme qu'elle ne voit pas, qu'elle ne verra pas, j'espère.
— - Vous venez à la villa? Elle a mis une robe de bal et ses diamants !
— Elle doit être moins belle ainsi.
— André, ne faites pas grise mine au bon-
heur le plus radieux qu'un homme puisse concevoir.
— Ecoutez, dit Torigny, j'ai télégraphié à Ermont d'arriver au plus vite.
— Vous avez appelé cet inconnu?
— Oui!
■ — Comment avez-vous su son nom ?
— Je l'ai su d'elle-même.
— Vous n'aimez pas Marguerite? Est-ce concevable ?
— C'est très concevable. Je ne veux pas de sa vie, elle ne voudrait pas de la mienne. Me croyez-vous si étourdi, parce qu'une femme d'autant plus troublée qu'elle est vertueuse sourit à mes vingt ans plutôt qu'à moi-même et que je me fais agréer d'hommes supérieurs à moi; parce que se produit une heureuse rencontre de villégiature, vous croyez qu'en un mois je vais perdre la notion de ma naissance bourgeoise et de mon avenir provincial?
« Marguerite est trop belle pour André Torigny. Cet oiseau bleu ne convient pas à un homme destiné à la souquenille de l'avocat. »
— Les gendarmes ! dit Cravant.
Dans la baie éclairée de l'hôtel, le brigadier et son acolyte pénétraient.
— Heureusement que presque tous les baigneurs sont dans leur chambre.
— Que craignez-vous? la comtesse séparée judiciairement de son mari n'est pas responsable de ses promenades sur la falaise.
— Je préférerais quelle quittât Perros dans l'ignorance de tout ce qui s'est passé, et que, sitôt à Paris, elle reçût l'extrait mortuaire, sans avoir à subir la curiosité de ce village balnéaire.
— Quelle sollicitude pour quelqu'un qu'on n'aime pas !
— Je l'aime comme on aime un chef-d'œuvre, mais non comme une femme qu'on épouse. Mon roman ne ressemble à aucun autre.
— Vous me déconcertez, Torigny.
Celui-ci montra une fenêtre subitement éclairée.
— Voyez, ils pénètrent dans la chambre du mort. Jetez donc votre cigare, Gravant, soyons inaperçus, s'il se peut. La visite du brigadier ne ferait aucun plaisir à notre amie.
Ils restèrent un moment sans parler, à écouter la vague qui claquait sur le sable.
— Voyez, dit Torigny, le gendarme emporte la valise du comte : ils reprennent le chemin du bourg. A et a est fabula.
— Que trouveront-ils dans cette valise?
— Elle est petite d'abord et ne doit contenir que du linge. Gœrtz n'écrivait pas le journal de ses pensées : il a dû laisser son bagage à Paris : il ne venait ici que pour un coup de main. Prenons quelque chose.
— Je ne veux rien, et on vous attend.
— Venez, vous dis- je, cela est nécessaire pour que je m'informe avec naturel.
Si on n'a pas dit au brigadier que l'étranger avait demandé la villa de la Mouette, tout est fini et je voudrais en avoir le cœur net. Tenez, voilà l'hôtelier en personne qui regarde les étoiles.
— Bonsoir, monsieur Lebidec, auriez-vous une fine Champagne un peu vieille à nous donner ? Monsieur est connaisseur.
— Certainement, monsieur Torigny.
Et puis, avec un air de mystère :
— Le brigadier sort d'ici.
— Ah ! fit Torigny.
— Mon voyageur s'est noyé. Aussi il avait bu ! Trois bouteilles à son repas et le flacon de rhum qu'on avait monté dans sa chambre, vide, monsieur, vide! Ce n'est pas étonnant que le pied lui ait manqué.
— Enfin, il vous restera sa valise.
— Les gendarmes l'ont emportée. Le lit n'était pas défait. N'importe, quoiqu'il ne soit pas mort dans la chambre, c'est toujours la chambre d'un mort; heureusement que cela s'est produit à la fin de la saison. Vous ne sauriez croire comme ces sortes d'histoires impressionnent le public des plages.
On apporta une bouteille poudreuse que l'hôtelier déboucha lui-même.
Cravant se récria sur l'excellence du vieil acool.
— J'en ai vingt bouteilles.
— Cédez-m'en dix, fit Cravant.
L'autre commença à faire l'article.
— Ah! voyez-vous, c'est du 1880, je ne peux pas vous les laisser à moins de douze francs.
— Envoyez demain à la Mouette, on payera au garçon.
— C'est entendu, monsieur.
Et insinuant :
— J'ai de vieux vins aussi.
— Eh bien ! dit Cravant, envoyez-moi douze bouteilles variées avec la note. Je paye toujours comptant.
Les deux hommes se levèrent.
— Je vous remercie, Cravant, dit Torigny.
— Voyons, je ne suis pas un sot : voilà un
farceur qui touchera demain dix fois le prix de sa drogue : il n'aura garde de dire que Tinconnu avait demandé le plus court pour aller à la villa de la Mouette.
— Vous n'avez jamais pris le détour? fit Torigny.
— Mais on nous attend, insista Cravant.
— J'ai encore à vous parler : on ne peut pas causer à la file indienne.
Cravant ne fit pas d'objection. Remarqua-t-il la répugnance d'André à suivre le sentier des Douanes ou bien était-il surtout frappé du singulier refus opposé à l'enthousiasme de Marguerite? Le jeune homme s'expliqua ainsi :
— Vous méprenez-vous sur l'âme féminine au point de m'induire à la plus grande faute? Quoi que Marguerite vous ait dit, elle n'a exprimé que son énervement. Figurez-vous qu'elle ait crié un juron ou qu'elle ait osé un geste voyou, comme cela arrive après les grandes tensions animiques, par besoin de détente. Elle devine que sa vie s'éclaire et pour célébrer sa liberté, elle la manifeste à propos de moi. Un prisonnier ne choisirait pas le lieu de sa première promenade; pourvu qu'il marchât sous le ciel, dans la lumière, il exulterait. Cette prisonnière du mariage n'a pas élu André Tori-
gny : mais elle exerce sa jeune liberté à penser à lui; elle l'envisage comme un fiancé possible, pour envisager le fiancé : je suis le mannequin de son désir, rien de plus.
« Ame généreuse, elle m'attribue beaucoup de mérite dans l'alerte qu'on a traversée. Ainsi disposée à se croire des obligations, elle a trouvé sublime que je veuille avertir Ermont de sa liberté. Je suis paré, à ses yeux, de divers prestiges, prudence dans les actes, profondeur dans les desseins, magnanimité des sentiments; et ces prestiges s'encadrent du salon de la villa, de son isolement relatif : ce sont là des mérites de Perros-Guirec et qui ne supporteraient pas le transport. »
A cette ironie, Cravant, déconcerté, hocha la tête. Il renonçait à comprendre l'âme du licencié.
— Cette quinzaine a été la plus singulière de ma vie, fit-il.
— Et de la mienne aussi, prononça Torigny.