‹ La RondacheChapitre 23 sur 35 · DÉNOUEMENT · texte numérisé non relu

DÉNOUEMENT

La résolution d'un événement, comme celle d'un accord, peut manquer de sonorité.

On lisait, le lendemain, dans le Messager breton, à la rubrique de Ploumanach' :

Hier, des pêcheurs ont tiré de V eau le cadavre d'un homme qui avait -flotté fendant quarantehuit heures au moins.

V autopsie pratiquée par le docteur Nedelec a montré que la mort provenait d'une chute sur les rochers.

On a trouvé dans le portefeuille du mort un passeport au signalement duquel le cadavre répondait.

Ce malheureîiXy d'après ses papiers, se nomme Wilhem-Franz, comte Gœrtz de Vegstaedt. Il était lieutenant au Ier régiment de la garde et actuellement en disponibilité.

Le vénérable curé de Ploumanach? a donné les prières de l'Eglise à cet infortuné : on Va inhumé au cimetière paroissial^ en attendant que la famille apprenne la catastrophe et manifeste sa volonté.

Aucun journal local ne venait à la villa de la Mouette et Torigny, en attendant sur la route que les trois amis revinssent d'enterrer le comte Gœrtz, sentait augmenter son désir de fuir. Une curiosité le tenait encore. Il voulait voir cet Ermont auquel il donnait Marguerite.

Quand il aperçut les trois amis, il poussa un grand soupir : la terre garderait le secret de son crime.

Il les trouva impressionnés comme la veille. « Comment seraient-ils donc à ma place? »

pensa-t-il.

— Je partirai ce soir peut-être, mes amis, dit-il. Il ne faut pas le dire à dame Marguerite. J'ai beaucoup de recommandations à vous faire : allons nous asseoir sur la grève.

— Vous partez, comme cela, à l'improviste ?

— Mon père me réclame. Il a besoin de moi. Malade, il ne peut tenir pied à son étude. Je dois obéir, d'autant que je ne lui sacrifie que quelques jours. Au reste, dame Marguerite doit partir aussi, et vous l'y pousserez. Il ne con-

vient pas qu'elle reste au lieu même où son mari est mort.

« Vous ne lui apprendrez sa délivrance que lorsqu'elle sera à Paris : vous demanderez aus sitôt l'extrait mortuaire et vous veillerez à ce qu'on envoie une somme pour élever un tombeau convenable. »

Ils l'écoutaient, curieusement, en hommes qui ont renoncé à comprendre et qui acceptent.

— » Marguerite étant veuve, j'ai pensé à ce qu'elle commençât à jouir de sa liberté même avant de la connaître. J'ai télégraphié en son nom à Ermont.

— Qu'est-ce que c'est que cet Ermont?

— C'est le mortel fortuné auquel elle pense depuis longtemps, sans en parler.

« Elle m'a même donné son adresse, de telle façon que s'il n'est pas marié, amoureux ou en voyage, vous verrez aujourd'hui le fiancé de dame Marguerite.

— Mon cher, vous devenez fou, s'écria Cravant. Jusqu'ici, nous vous avons écouté comme un oracle. Mais ceci passe les bornes. Vous avez télégraphié en son nom?

— • Je ne pouvais pas le faire au mien.

— Vous attirez un homme inconnu auprès d'une femme disposée à la vibration sentimen-

taie, sans vous demander si ce ne sera pas pour son malheur.

— Une femme ne se trompe pas deux fois, dit Torigny.

— Où avez-vous pris cette forte expérience? Torigny eut un geste d'humeur qu'il réprima.

— A quoi sert que le destin se fasse propice, si on n'utilise pas son bon vouloir? Gœrtz est mort! Que voulez-vous que fasse Marguerite? Elle a envie, elle a besoin d'aimer. Elle en est malade, elle en est folle. Donnons-lui la paix. En provoquant la venue de Gabriel Ermont, pendant que vous êtes encore là, j'agis en bon politique. Vous aurez quelques jours pour l'étudier et avertir notre amie, si votre étude conclut contre le prétendant. Au contraire, si lorsque vous l'aurez quittée elle apprend son veuvage, elle se trouvera seule en face du personnage, sans nul avertissement possible. Réfléchissez et vous verrez que j'agis sagement. Toutefois, j'agis vite et il est dans la tournure de vos esprits de tergiverser.

— Il a, ma foi, raison, dit Sernhac. Mieux vaut que nous assistions à la rencontre que si elle se produisait sans témoins.

— J'ai toujours raison, depuis quelque temps. Mais je n'aurai plus raison longtemps. Il me

reste la curiosité de voir l'insigne mortel qui donnera le bonheur à Marguerite et puis je rentrerai dans l'ombre de ma province.

— Puisse la villa de la Mouette et ses hôtes ne pas vous être fatals !

— Pourquoi cette crainte? dit André. Je suis un esprit assimilateur. J'ai beaucoup vécu en peu de jours. Je suis reconnaissant à Marguerite et à vous de m'avoir fait entrevoir un monde supérieur et surtout différent de celui où je dois vivre.

— Vous souffrirez en province, dit Tessonnes.

— Pourtant les livres parlent aussi bien que vous, messieurs.

— Et Marguerite?

— Marguerite est une fiction qui s'évanouit du jour où arrive Gabriel Ermont; et il arrive tout à l'heure, selon la probabilité.

— Vous êtes un être énigmatique.

— Moi, je suis un petit licencié.

Ils hochèrent la tête.

— Vous êtes plus fort que nous trois. Vous avez des facultés d'homme d'Etat.

André répondit sans ironie apparente :

— La province fournit d'excellents administrateurs.

Ce fut son dernier mot, mot amer sur les

lèvres d'un enthousiaste qui avait joué, sinon sa vie, sa liberté et l'honneur de son nom, par vertige d'idéalisme.

Gravant le rappela.

— ■ Tenez, une médaille de Notre-Dame de la Clarté... un souvenir de Ploumanach'.

Torigny la prit avec un tremblement visible.

— Merci du souvenir, fit-il d'une voix très basse.

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