GABRIEL ERMONT
Elle ne jura pas, mais son mouvement intérieur associa une vilaine épithète au nom de Torigny.
— Faites-le monter au salon et qu'il m'attende, dit-elle.
Une colère montait en elle et lui animait les joues. Ce Torigny décidait de son sort et sur la foi de quel événement, d'une manœuvre de Gœrtz qui différait seulement sa tentative.
Elle passa sa robe blanche qui lui seyait tant et entra au salon du mouvement brusque d'une femme qui va renvoyer un importun.
A la vue de cette dame irritée, en formule hautaine, la lèvre sèche et l'œil dur, le nouveau venu se troubla.
— J'avoue, monsieur, que je n'attendais pas votre visite.
Il fouilla dans sa poche, en tira le télégramme et le lui tendit.
— Je n'attendais pas non plus votre appel, cependant, j'ai cru devoir obéir.
Elle lisait le télégramme avec une telle
humeur, que les lettres un peu mâchées par l'appareil lui dansaient devant les yeux.
Comment expliquer, sans y perdre sa dignité, qu'un jeune homme avait osé agir ainsi, sans son aveu.
Enfin elle trouva un biais.
— Cette dépêche a été mal transmise, j'avais mis écrivez pour le prochain train et non venez.
— Je vais repartir et j'écrirai, dit-il en se levant avec une dignité à peine marquée d'humeur.
— Quelle plaisanterie! Vous bénéficierez de l'erreur. Je vous dirai plus tard pourquoi je vous demandais de m'écrire... Qu'avez-vous fait depuis que nous nous sommes vus?
— Depuis dix mois? J'ai pensé à vous, madame.
— Bah!
Il affirma doucement, avec un accent de sincérité :
— J'ai pensé à vous, à vous la seule femme qu; ayez pénétré dans mon petit univers, comme dit Musset.
— Oh! fit-elle, vous ne me ferez pas croire que vous êtes un anachorète.
— Plus que vous ne pensez; et, anachorète ou non, je ne voudrais pas introduire une femme
dans ma retraite. Je ne vous y ai pas conviée : vous y êtes venue de vous-même.
— C'est vrai ! fit-elle.
— Depuis la mort de ma vénérée mère, j'ai mis ma joie dans mon nid, dans une intimité avec les choses que je considère comme des personnes. Je me suis appliqué à réunir des livres et des objets un peu précieux et à les considérer comme des amis véritables. La venue d'une femme même jolie, même élégante, serait profane dans ma chapelle. La vôtre a laissé, du reste, un parfum de l'âme qui n'est pas encore évaporé.
« Je ne vous ai pas revue depuis votre visite, et c'est depuis que je vous admire. Mes vieux meubles, mes vieux livres, mes vieilles étoffes vous avaient accueillie et ils vous regrettent comme leur vraie dame. »
La colère de Marguerite avait fait place à un beau sourire, elle semblait ronronner à ce discours fait d'une voix chaude, Torigny était oublié pour l'instant.
— ■ Voyez comme on voit loin, fit-elle en se levant.
Il la suivit vers la fenêtre et elle remarqua la convenance de leurs tailles.
Il regarda à peine.
— Comment, vous êtes si peu amateur de la belle nature?
— Elle s'offre à mes yeux à tout instant et vous, vous que j'ai tant contemplée en esprit, vous êtes là, vivante, charmante et cependant si irréelle.
— Fiesolina!
Et elle rit, sans motif, pour exhaler la vivacité de ce qu'elle ressentait.
— Fiesolina n'est pas synonyme d'Angelica. Fiesolina signifie la forme profane de l'angélique, la forme qui permet d'étreindre et de caresser un esprit.
— On n'étreint pas les esprits, voyons, vous dites des sornettes. Etreindre un esprit, quelle image à mettre en fresque!
Elle rit encore, longuement.
— Laissez-moi insister sur la justesse de l'idée, en vous abandonnant l'expression. Votre corps a la forme d'une âme, c'est un corps de sculpturale mysticité, tout en verticale comme la fusée des colonnettes, mais cette grande ligne que vous êtes donne un caractère prodigieux à vos moindres amabilités : de votre part, tout a l'air condescendance, aumône et bénignité, et si vous me tendiez la main, j'aurais l'impression que je reçois quelque honneur insigne.
Elle tendit sa main très longue et Ermont la baisa. La main resta tendue et lui la retint, toujours courbé.
Brusquement, elle la dégagea comme si elle se réveillait d'une torpeur.
— Que faites- vous? Que fais-je?
Et, d'un ton de plainte :
— Vous êtes inquiétant.
— Non, madame, dit-il avec componction. Je suis un enfant de chœur devant votre beauté.
Elle, brusquement :
— A quoi attribuez-vous mon... appel?
— Au désir très légitime de vérifier une impression, afin de la confirmer ou de la détruire. Puisque vous avez daigné venir chez moi, je n'ai donc aucune vanité à dire que vous m'aviez distingué dans le sens où on sépare le possible de l'impossible. Ce serait donner à votre visite un sens amoindrissant pour vous que de l'attribuer au désœuvrement ou à la curiosité. Quand je vous ai demandé, sur le seuil, à votre départ, la permission de vous écrire, vous avez secoué la tête négativement.
<c L'ennui plutôt que mon mérite vous a fait souvenir du solitaire de Beauvais : vous êtes arrivée à penser que cet être-là pouvait se plaire à un commerce d'avance limité, à une tendresse
bornée aux principes de votre réelle vertu et vous avez bien jugé; je suis celui qui peut vivre d'espérance et qui n'a besoin d'autre certitude que de celle du cœur. »
— Par-dessus toute chose, je ne suis pas libre. Selon Dieu, mon époux indigne est vivant, et cela m'ôte le droit de vivre.
— s La pensée que votre liberté me serait dédiée suffirait à ma joie, même si je devais indéfiniment l'attendre. Quand vous êtes venue, je n'ai presque rien pu vous dire. Vos questions se succédaient, pressées, diverses, avec un secret effort pour m'éprouver et me confondre en cas de mensonge. Je n'ai pu que vous répondre. Aujourd'hui, laissez-moi parler.
— ' La parole, dit-elle, appartient au destin.
A ce moment les amis rentraient.
A la façon dont elle présenta Ermont, les commensaux admirèrent la perspicacité de To* rigny.
— M. Ermont, un ami.
— . MM. Cravant, Sernhac, Tessonnes, des amis.
Le premier mouvement de ceux-ci fut hostile. Ils le trouvèrent trop joli garçon; intérieurement ils préféraient Torigny.
Mais, au déjeuner, la conversation opéra un
jugement plus équitable. Ermont parut sincère, et surtout étonnamment approprié à la nature de Marguerite.
— Et Torigny, demanda la veuve, pourquoi n'est-il pas venu déjeuner?
>■ — Il viendra tout à l'heure, fit Cravant.
Et ce fut tout ce qu'on dit du licencié.
Il vint tard, vers quatre heures. La jeune femme alla à lui, avec une expression ambiguë où il y avait de la gêne et de la gratitude.
— Je ne sais trop que vous dire, à vous, fit-elle.
— Ne cherchez pas, fit-il.
Après un moment de discours flottant et sans intérêt, Torigny entraîna les trois autres sur le balcon.
— Vous voyez bien que j'avais raison.
De la contenance et du geste, ils en convinrent.
Puis il regarda sa montre.
— Diable! il faut que je me presse.
Marguerite et Ermont étaient sortis du salon.
On les aperçut bientôt au pied de la maison, regardant la lame mourir à leurs pieds.
— N'étaient-ils pas faits l'un pour l'autre? dit André en les montrant du geste.
Puis il tendit la main à chacun.
LA RONDACHE 277 Ils étaient émus.
— • Nous allons vous reconduire, dit Cravant.
— A quoi bon? fit tristement Torigny. Restez sur le balcon. Je veux disparaître sans adieux.
Et il sortit.
Les trois hommes ne cachèrent pas leur trouble. Tessonnes fit un pas.
— ■ Tiens ! fit-il, en montrant le cadre sur la console, voilà le portrait qui est revenu.
A ce moment, la porte de la route claqua.
— Aimait-il Marguerite? dit Sernhac.
— Voulez- vous que je vous dise ma pensée sur la mort du comte, insinua Tessonnes.
— ! s'écria Cravant.
Il jura.
En bas, le couple harmonieux jouissait de lui-même, en face d'une mer bleue et calme.