AU FOYER
La famille doit être pour chacun comme Cybèle pour Antée.
— Mon pauvre enfant, tu as vieilli de dix ans en moins d'un mois, disait Mme Torigny, en regardant son fils avec ce sens maternel qui ne se trompe pas.
— C'est l'effet du hâle.
— Non, André, tu as les traits tirés comme la veille de ton baccalauréat, affirma sa sœur.
— Le client s'en va. Ton père est libre. Va l'embrasser dans son bureau, dit la mère.
Me Louis Torigny était un vieillard alerte, la face rose sous des cheveux blancs, l'œil vif eï sans lunettes, très entendu dans sa fonction et indifférent à tout ce qui ne touchait ni à son étude ni à son foyer.
Il embrassa son fils avec un vrai plaisir.
— Je t'avais donné deux mois. Est-ce parce que tu as trop dépensé que tu reviens? Je
ne suis pas avare avec un fils qui me donne des satisfactions. Donc, s'il te faut de l'argent pour achever tes vacances, tu n'as qu'à le dire.
— Père, j'ai beaucoup réfléchi. Mes anciens camarades m'ont fait des confidences certainement sincères sur leur vie dé garçon. Et vraiment, je n'ai nulle envie de mener cette vie-là. Si vous m'approuvez, je veux tenter quelque chose qui n'est guère dans le goût du jour : je veux me marier jeune.
— Tu sais quelles sont mes idées : je t'approuve des deux mains. On te cherchera ce qu'il faut et on le trouvera.
— Mon père, je n'entends pas me marier dans un an ou deux, mais tout de suite.
Le notaire devint méfiant.
« Il s'est amouraché et il veut me faire accepter une impossible belle-fille, sans fortune et sans considération. »
— Pour se marier tout de suite, il faut avoir une personne en vue, qui réunisse les conditions nécessaires.
— Dans un an ou deux il n'y aura ni plus ni moins de jeunes filles à marier.
— Tu n'as personne en vue?
— Personne.
— Et tu veux que ce soit ton père qui propose?
— Oui!
— • Laisse-moi m étonner, mon cher André, non pas de la détermination, mais de son caractère expéditif. Tu veux te marier, comme ça, dans la huitaine. On a cette fièvre pour une personne, mais on envisage la chose en ellemême moins avidement. Il y a dans ta façon un point obscur, et je n'aime pas les obscurités.
— Oh ! mon père, l'obscurité va se dissiper à vos yeux. De quoi parlent les jeunes gens entre eux? De femmes, de fêtes ou de farces. Je ne me fais pas meilleur qu'un autre et si je ne me marie pas, j'irai, comme eux, au café-concert entendre des inepties, boire des drogues qui détraquent l'estomac, et rencontrer les demoiselles qui charment la garnison. C'est fatal.
— Fatal! Non, ce n'est pas fatal.
— ■ Voulez-vous me citer un seul jeune homme de Rennes qui ne soit dans oe cas.
— Je te citerai le fils Trélat.
— Le fils Trélat!
Et André raconta les débordements du susdit.
— Le neveu du chanoine Ponset.
André mit à néant la vertu de celui-là aussi.
— Je ne comprends pas, mon père, pourquoi vous vous opposez à un dessein conforme à vos théories.
— Ce dessin est trop net, trop impérieux, trop arrêté. On ne revient pas d'un mois de villégiature avec une résolution si tranchée. Il s'est passé quelque chose dans ta vie.
— L'exemple des autres est parfois d'un vif enseignement et on tire profit des confidences de camarades.
— Tout cela n'est pas clair, dit le notaire. André se leva.
— Mon père, ce ne sera jamais plus clair.
— Oh ! oh ! fit celui-ci, choqué du ton.
— Je vous demande seulement de ne pas trop viser à la grosse dot : je voudrais, au contraire, que ma femme fût un peu mon obligée, au moins matériellement.
— As-tu parlé de ton projet à ta mère et à ta sœur ?
— Non. Je préfère, à leurs yeux, passer pour vous obéir.
Le notaire était perspicace : il devinait quelque événement dans la vie de son fils; mais il renonça vite à pénétrer ce secret, persuadé qu'il lui serait révélé par le cours des choses.
André revit sa chambre sans plaisir. Il pensa
à celle d'Ermont, décorée de vieilles et belles choses. Lui n'avait que des livres de droit et des livres de prix. Dans la bibliothèque, un Fenimore Cooper et un Walter Scott, complets tous deux, représentaient la littérature, Sa sœur s'alimentait l'esprit à la bibliothèque paroissiale : sa mère lisait son paroissien et le journal.
Décidément, il avait respiré un air trop vif pour supporter la cloche du régime provincial.
Il évitait de penser à Perros et à la villa de la Mouette. L'image de Marguerite ne se présentait à son esprit que doublée par la silhouette du mort, formant l'ombre même de la jeune femme.
Il sursauta quand la porte s'ouvrit.
— J'ai gratté, tu n'as donc pas entendu ? Comme tu es nerveux!
— Tu as quelque chose à me dire ?
— Non, mais comme il y a longtemps qu'on ne t'a vu, je venais causer un peu.
— Causons, ma chère Aimée.
Aimée était une forte fille, assez jolie, douce, mais imbue de tous les préjugés du milieu.
— Henriette s'est informée de toi avec une insistance ! Je crois qu'elle a un sentiment pour toi.
— Henriette? Qui est-ce ça, Henriette? dit André.
— Henriette, mon amie intime; elle dîne tous les quinze jours ici, et tu as l'air de ne pas la connaître.
— Si tu me disais : « connais-tu ce fauteuil ? » j'hésiterais. Il a toujours été là et je ne l'ai jamais regardé; de même pour ton amie.
— . Eh bien! regarde-la. Elle est jolie comme un amour et si bonne.
— Bonne à quoi ?
— A faire le bonheur d'un mari.
Le notaire avait déjà parlé aux deux femmes.
— Tu l'aimes bien, ton amie? fit André, patelin.
— ■ Oh! oui, nous avons juré de ne nous marier que dans des conditions où on ne se quitterait pas.
— Et tu as pensé mettre ton frère au service de ton amitié. Ma petite, on t'a dit que j'étais pressé de me marier : c'est vrai. Il ne faut donc pas qu'on perde son temps, les uns ou les autres. Ton Henriette est riche et plairait à notre père; Pour couper net, je te donnerai mon impression sans fard; ton amie est une chipie, la dernière des chipies. Laisse-moi, maintenant, j'ai à écrire.
Aimée s'en alla, le cœur gros. Son frère était donc devenu méchant.
Au déjeuner se trouva un collègue de M. Torigny, avec une dévote, amie de sa femme. Le jeune homme, habitué au remuement d'idées stériles mais brillant de Cravant et des autres, souffrit de cette conversation qui ne lâchait la question d'intérêt que pour celle de la gourmandise et où les affaires alternaient avec la mangeaille, sans qu'un mot fût prononcé qui ne touchât à la bourse ou au ventre.
— Dites donc, maître Torigny, vous n'auriez pas un client pour une belle propriété d'agrément à une douzaine de kilomètres de Rennes?
L'autre fit la moue.
— Je m'intéresse un peu à la propriétaire, une orpheline, Mlle Louroux.
— Son père était garde général des forêts en retraite, n'est-ce pas?
— C'est cela.
— Un vieux donjon, un peu de bois. Châteaugiron, n'est-ce pas? Il y a du terrain, de la vue, des ruines, de l'eau, de l'air et pas de revenus.
— Les Louroux vivaient sur la retraite du père. La fille a été élevée à Tours, à Marmoutiers, jusqu'à dix-sept ans, puis elle n'a plus
bougé de Châteaugiron. Les fermiers la volent, elle n'entend rien à rien et je lui ai conseillé de vendre.
i — Pourquoi ne se marie-t-elle pas ? demanda Mme Torigny.
— Eh! il faut être deux, pour ça, dit le notaire invité. Elle a trop d'éducation pour vouloir d'un demi-paysan, et elle a trop peu de fortune pour trouver un fils de famille.
— Bah! fit Aimée, si elle est jolie.
— Elle n'est pas laide, mais elle a un air bizarre; et puis elle se laisse aller, elle est vêtue comme quatre sous; pas de corset, des chapeaux de paille! oh! si vous les voyiez! Ah! elle n'est pas coquette.
La conversation tourna à propos d'un plat et chacun donna des recettes et déroula ses éphémérides gastronomiques.
On se leva pour prendre le café au salon, et, quand il fut servi, Mme Torigny demanda à sa fille :
— Où est André?
Aimée alla à sa recherche et revint pour dire :
— Il est sorti à bicyclette.