‹ La RondacheChapitre 27 sur 35 · VERS L'INCONNUE · texte numérisé non relu

VERS L'INCONNUE

Le cœur ne se plaît tout à fait qu'au désir et au souvenir.

André roulait sur la route de Cesson. Intimement persuadé qu'il se trouvait encore dans un courant fatidique et qu'il devait suivre ses impulsions, sous peine de manquer sa vie, il avait écouté avidement les propos du notaire, et, sans perdre une heure, il allait à Châteaugiron.

Malgré lui, il menait une allure exagérée, revivant, dans l'identité du mouvement physique, les angoisses morales de sa fuite à Tréguier, après le crime.

Au reste, qu'aurait-il fait de son après-midi? Il se serait débattu contre l'horrible souvenir. Sa curiosité lui créait une diversion. Il s'était mis en route comme il aurait pris un roman sur la foi du titre, allant peut-être à quelque déception ridicule, mais échappant, par une nouvelle

pensée, à celle qui l'obsédait si terriblement. Le mouvement matériel déjà le soulageait et dépaysait ses impressions.

Il s'arrêta à Noyai, devant l'auberge, et demanda du vin blanc pour causer avec l'hôtesse. Il aimait mieux interroger ailleurs qu'à Châteaugiron avec cette prudence et ce souci des conséquences dont il s'était fait une habitude à Perros.

L'aubergiste connaissait Mlle Louroux comme une personne pas fière, fantasque, vivant en campagnarde, ayant abandonné pour ainsi dire les allures de la fille bien élevée.

— Elle veut vendre, je crois? dit André.

— Dame, Châteaugiron, c'est un bel endroit, mais il n'y a que des arbres sur ce coteau : il faudrait être riche pour y vivre.

— Cependant, il y a du terrain.

— Ce n'est pas une demoiselle qui peut le mettre en valeur. Elle est tout" le temps à la pêche dans l'Yaine.

— L'Yaine?

— C'est une petite rivière qui coule au pied des tours. Un jour comme aujourd'hui, Mlle Louroux doit pêcher, pour sûr.

André remonta sur sa machine et couvrit, en peu de minutes, les huit kilomètres; il aperçut

sur un coteau boisé deux tours bien conservées et d'un bel effet :

ce Quatorze kilomètres de Rennes, c'est-à-dire une demi-heure en machine! quelle commodité pour rester isolé, tout en ayant l'air de vivre en famille. »

Le site lui plut. Il avait une hâte fébrile d'apercevoir Mlle Louroux. Il remisa sa bicyclette au premier débit de boisson et redescendit vers la rivière.

Elle était limpide, aux bords gazonnés et ombreux par place.

Il la côtoya sans rencontrer personne et allait rebrousser chemin, quand il aperçut au loin une figure assise, indistincte; le chapeau en rotin aux grands bords rabattus et le ton clair de la ligne se détachaient seuls.

A mesure qu'il avançait, il reconnut que la veste était un caraco et que les souliers, quoique lourds, étaient petits.

C'était bien une femme qui péchait, et ce ne pouvait être que Mlle Louroux. Il s'arrêta à deux pas d'elle, étonné, hésitant. On n'avait pas menti. L'orpheline portait une jupe courte bleu marine et une casaque fanées par le soleil et la pluie.

La main hâlée était fine, et la cheville aussi

sous le bas de coton mal tiré. Elle paraissait grande, robuste. Il aurait voulu voir son visage, mais la pêcheuse regardait flotter le liège, sans s'inquiéter du passant.

— Mademoiselle, dit-il.

Elle ne répondit pas. Il redit :

— Mademoiselle.

Au lieu de répondre, elle siffla.

Quelque chose remua au loin, quelque chose qui allait très vite : c'était un chien de l'espèce des chiens de berger qui accourait avec une vitesse étonnante, et qui se campa en grognant d'une façon menaçante entre sa maîtresse et le jeune homme.

— Vous n'allez pas me faire dévorer par votre chien? dit André. Je viens au nom du notaire Cabard. Si vous voulez vendre Châteaugiron, il faut qu'on puisse vous aborder.

Elle tourna enfin la tête et regarda André.

« Est-elle jolie ou laide? » se demanda-t-il, tellement son impression restait vague.

Mlle Louroux, les cheveux peignés en arrière et ramenés sous son chapeau de jardinier, le cou bruni sortant de la vareuse déteinte, ne se montrait pas à son avantage. Les yeux noirs étaient profonds, la bouche rouge sur des dents très blanches, mais l'accoutrement désorientait

Torigny. Il n'avait jamais vu un tel négligé.

— Vous venez pour acheter? dit la jeune fille sèchement.

— Je viens pour voir. Une propriété ne s'achète pas comme cela, sans qu'on se soit rendu compte : mais si vous voulez continuer votre pêche, tout en causant, je pourrai savoir ce que je veux, sans que vous vous dérangiez.

— Me Cabard vous envoie donc, dit-elle, et que vous a-t-il dit? Vous a-t-il dit un prix?

— Non, fit André. Contre son habitude, ce vieux singe a montré des sentiments chrétiens : il a dit qu'il s'intéressait un peu à vous et que vous vendiez par nécessité.

— Pourquoi appelez-vous Me Cabard un vieux singe?

— Parce qu'il est laid et notaire, et que les gens de loi...

Il s'arrêta, en pensant à son père et à sa carrière.

— Qu'est-ce que vous ferez, quand vous aurez vendu Châteaugiron ?

— Ce que je fais...

— Vous pécherez! Peuh! fit André, ce n'est pas une vie.

— Qu'est-ce qu'une vie? dit-elle,

— Cest...

Et André resta court. Il eut peur de l'effaroucher et de paraître un freluquet de la ville venu pour conter fleurette.

— Où avez-vous vu M6 Cabard?

— J'ai déjeuné avec lui. Vous possédez les ruines du château, le sommet des coteaux.

— Ah ! vous verrez les plans ! dit-elle.

— Qu'est-ce que vous voulez du tout? demanda André.

— Je ne sais pas ce que cela vaut, dit-elle. Le fermier prétend qu'il ne peut s'en tirer; à chaque semestre, je lui redois.

— Il vous vole.

— Eh! oui. Mais une femme seule est toujours volée.

— Vous devez pouvoir vivre sur votre terre.

— Non, elle me coûte.

— Il faudra me montrer ça.

— Hier, il m'a menacée de tout planter là, si je ne lui donnais une indemnité pour l'entretien.

— ; Mademoiselle, dit résolument André, lâchez votre ligne, et menez-moi chez votre fermier. Croyez-moi, cela vous amusera davantage.

— Qu'est-ce que vous voulez faire? fit-elle. J'ai une peur des ennuis, une peur qui me fait tout accepter.

— Soyez tranquille, je ne vais pas dire à votre homme qu'il est un voleur; je vais, au contraire, m'entendre avec lui contre vous. Il donnera dans le panneau. Allons, venez. C'est très bête de se laisser duper par des brutes.

Mlle Louroux démonta sa ligne, en attacha les morceaux et se leva.

Elle était grande, la taille fine et souple, malgré l'attifage lamentable : elle prit les devants d'un pas sûr de femme habituée à la marche.

« Est-elle jolie? est-elle laide? » se demandait le jeune homme.

Même depuis qu'il avait parlé avec elle, il se demandait encore

« Est-elle intelligente? Est-elle sotte? »

Il la regardait marcher avec aisance, d'un pas un peu masculin.

Arrivé au pied des tours :

— Menez-moi tout de suite chez votre gredin de fermier : je vais parcourir la propriété avec lui et je reviendrai ensuite causer avec vous.

— Bien, fit-elle.

Ils contournèrent les ruines et, au bout de deux cents mètres, ils virent la ferme.

Torigny connaissait le paysan breton, et savait lui parler en son patois.

— Le voilà, dit la jeune fille en montrant

un grand diable mince et la mine hypocrite qui se demandait déjà avec qui Mlle Louroux se promenait.

Voulant lui donner le temps de s'arranger un peu plus à son avantage, André dit »

— ■ Eh bien, mademoiselle, j'en ai pour une bonne heure. Ne vous pressez pas, je vais interroger ce brave homme.

— Bonjour, l'ami, dit André en bas-breton. Tu vas me montrer le domaine. Je suis peut-être un acquéreur.

— Ah! vous êtes peut-être acquéreur? dit lentement le rustique.

— Mlle Louroux a dit à tous les notaires de Rennes qu'elle voulait vendre, fais-moi visiter.

Le fermier commença une lamentation sur la mauvaiseté de la terre, le prix des engrais. André ne l'écoutait pas. Il suivit l'homme pendant deux grandes heures, estimant lui-même, sans attention à la voix traînante du rustre, qui ne cessait sa psalmodie. Mlle Louroux était volée au delà de toute mesure.

— Vous voyez, ça ne vaut rien, conclut l'homme. Il n'y a qu'un paysan qui puisse vivre là-dessus.

— 'Mais tu n'as que faire du vieux château et du parc, et cela peut plaire à quelqu'un de la ville.

Dans l'espoir de garder sa situation, il s'approcha d'André et, avec une lenteur exaspérante :

— - Moi, si on me laisse la ferme, je me charge de décider la demoiselle à donner l'agrément pour quinze mille francs, mais il faut qu'on me laisse la ferme, car la demoiselle, elle voit par mes yeux.

— Tu es venu ici après la mort du père?

— Oui, pourquoi me demandez-vous ça ?

— Maintenant, montre-moi le chemin de la maison.

— Je vas avec vous. Si on doit causer, il faut que j'y sois.

Torigny lui posa la main sur l'épaule durement.

— Si tu as pris ces manières avec la demoiselle, il faut les quitter avec moi.

Et il le repoussa avec force.

L'ancien garde général avait approprié à l'habitation quelques pièces prises dans la galerie du château.

Une fille de ferme attendait Torigny et lui fit monter un escalier en colimaçon. Il se trouva dans une salle magnifique et froide, aux meubles maigres et pauvres.

Mlle Louroux parut, bien différente de la

pêcheuse. Ses beaux cheveux tombaient en lourdes nattes sur son dos : elle avait une chemisette blanche sur une jupe noire. Ainsi, elle prenait un caractère de modestie très différent de son allure paysanne.

— Mademoiselle, votre fermier vous vole. Vous n'avez pas besoin de vendre votre terre pour avoir de quoi vivre. Confiez-moi les livres de comptes de votre père, les plans de la propriété. Je suis avocat stagiaire, et vous serez ma première cause. Je forcerai ce rustre à vous rendre quelques milliers de francs.

— Vous n'y pensez pas, monsieur. Je suis un peu à la merci de cet homme. J'ai signé des billets pour plusieurs centaines de francs.

— Quand il sera menacé de la prison...

— De la prison?

— Mademoiselle, je n'ai pas le temps de plaider devant vous. Décidez selon votre instinct de femme. Avez-vous confiance en moi?

— Oui, monsieur, j'ai confiance en vous. — ■ Allez donc chercher les paperasses.

Quand elle les rapporta, il lui baisa la main,

à son grand étonnement, et partit sans autre discours.

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