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COMPENSATION

La vie de province correspond à une sorte de vocation.

Dans une ville de province, un notaire connaît tout le monde et surtout la situation financière. Me Torigny eut donc vite fait de pointer dans son esprit les jeunes personnes qui convenaient à son fils. Deux surtout réunissaient les avantages désirés : Amélie Ponchet, fille d'un riche brasseur, jolie, et Cécile Mauduit, fille du président du tribunal civil.

André laissait ses parents dresser leurs batteries et préparait le procès de Mlle Louroux.

D'après les livres du père, la propriété rapportait deux mille cinq cents francs de bénéfice, et, selon le fermier, l'exploitation se résolvait par six cents francs de perte.

Il eut la patience de mener une enquête depuis le bureau du poids public jusqu'aux gens du marché. Usant de sa qualité d'avocat et de

fils de notaire, il obtint des témoignages écrits. Il se passionna pour cette affaire, par besoin d'occupation absorbante.

Ses visites à Châteaugiron ne lui donnaient pas l'émotion qu'il eût souhaitée.

Mlle Louroux lui semblait par instants non pas stupide, mais frappée de stupeur. Elle ne s'expliquait pas le dévouement du jeune avocat et l'attribuait à une arrière-pensée de conquête. Prise entre ce souci et la gratitude qu'elle voulait montrer, elle se figeait.

De son côté, André ne se présentait pas en fiancé : et la fausseté de la situation rendait pénibles des entrevues qui eussent été autrement charmantes.

A la troisième visite, elle lui dit :

— Le pays ne sait pas que je suis en procès ou que je vais y être, et on doit déjà jaser de vos venues. Si j'étais dans une situation aisée, on croirait à l'innocence de nos entrevues : mais on connaît ma pauvreté, et la calomnie ne manquera pas de m'accabler. Je dois à la mémoire de mon père de compter avec l'opinion, même avec l'opinion d'un village.

— Eh bien, dit André, voyez M6 Cabard, dites-lui que vous voulez plaider contre votre* fermier et qu'il vous indique un jeune stagiaire :

il me nommera probablement et vous viendrez me consulter.

— . Je n'ai de convenable que ma robe de deuil.

— Vous la mettrez.

— Avec quel chapeau ?

— Ecoutez -moi bien, mademoiselle Louroux. Je suis sûr de vous faire restituer plusieurs billets de mille francs. Permettez-moi de vous avancer une petite somme pour vous habiller.

Elle se gendarma, avec la vive susceptibilité des misérables.

— Vous n'y pensez pas.

— Je pense que vous assisterez à ma plaidoirie et qu'il vous faut un costume décent.

Il regarda sa montre et murmura :

— Il est en retard.

— Vous avez donné rendez- vous à quelqu'un ?

— A votre nouveau fermier. L'ancien a cru bien faire en ne passant pas de contrat avec vous, et cela permet de le chasser du jour au lendemain.

« Son remplaçant, que j'ai bien choisi, doit venir en même temps que l'huissier porteur de l'assignation. Il vous remettra cinq cents francs

sur les trois mille qu'il s'engage à vous payer annuellement. »

— Vous dites des contes; j'aurais trois mille francs de rente, en conservant Châteaugiron ?

— Oui, mademoiselle.

— Monsieur, je vais répondre à des bienfaits par des accusations. Mais un jeune homme ne s'intéresse pas à une pauvre fille par un mouvement chrétien.

— C'est vrai ! dit Torigny, et vous m'obligez à une confession pénible. J'ai commis un acte blâmable, un acte coupable, un acte noir et irréparable; et comme ce ne sont pas des prières qui peuvent compenser cet acte-là, j'ai juré de faire du bien à la première misère que je rencontrerais.

« Or, au déjeuner qui a suivi mon retour, Cabard a parlé de vous; j'ai pris ma bicyclette, j'ai interrogé une aubergiste de Noyai, et je suis venu aux bords de l'Yaine. Voilà la vérité vraie : vous profitez d'un vœu, je me rachète d'un péché en m'occupant de vous, »

— Votre accent est sincère, et cependant j'hésite à vous croire. Les belles choses ne sont jamais vraies.

— Laissez-moi faire, mademoiselle, et vous aurez bientôt la preuve de ma bonne foi.

— Comment vous témoignerai- je ma reconnaissance? fit-elle.

— En vous réveillant, en quittant ce masque que vous portez, comme si vous vouliez paraître sans pensée.

■ — 1 Je voudrais l'être! s'écria-t-elle.

Un bruit de voix coupa son exclamation. Les deux fermiers venaient ensemble et Téconduit brandissait la feuille de papier timbré.

— Vous me faites tort; vous me faites tort, criait-il menaçant. Payez d'abord mes billets.

— - Où sont-ils, tes billets? dit Torigny.

L'autre hésitait à les montrer, méfiant. Ayant réfléchi en maugréant, il tira un sale portefeuille de sa poche et en sortit un papier soigneusement plié.

Il lut :

« Je reçois cent francs de Le Goff, fermier, et je m'engage à lui rendre cent cinquante francs dans un mois. »

Torigny ouvrit son portefeuille et en tira trois billets de cinquante.

— Tiens ! dit-il en souriant.

Ce reçu dicté par le paysan rendait manifeste le prêt à usure.

— J'en ai d'autres ! fit-il.

— On te les payera plus tard. Détale.

— On verra, on verra; je ferai un coup de ma tête. La demoiselle se croit forte, parce que vous êtes son amant.

Mlle Louroux se dressa sous l'injure.

— Vous entendez, fit-elle, le visage désolé. « Ah! monsieur Torigny, laissez-moi ma

pauvre réputation, je supporterai ma misère. » Elle pleura violemment.

Le nouveau fermier chassa le rustre.

— Je vous attends dans mon cabinet, mademoiselle. Voyez Cabard dès demain. Courage.

Et il la laissa.

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