VOCAT ION
L'égoïsme a pour excuse l'inconstance d'autrui.
André finissait de lire une lettre de Cravant. Il eût mieux aimé ne rien recevoir de ceux qui lui rappelaient la fatale grève.
D'après cette missive, Marguerite était à Paris. Ermont Yy avait suivie. L'extrait mortuaire du comte avait été demandé et on élèverait un monument pour la tombe avec un envoi de mille francs au curé de Ploumanach'.
André déchira la lettre en très petits morceaux et resta accablé dans son fauteuil. Dès qu'il cessait de s'agiter, surtout dès qu'il se mettait à sa table, la douleur du crime revenait sourdement.
Il ne parvenait pas à aimer Mlle Louroux dont les scrupules et la sauvagerie témoignaient la vertu. Le jeune homme s'était agenouillé et prosterné devant dame Marguerite, il aurait
voulu que la demoiselle de Châteaugiron fût à ses pieds et l'honorât d'une confiance aveugle.
Le notaire Cabard avait dit au père de Torigny le projet de l'orpheline et sa visite était attendue : elle fit un émoi. Aimée vint dire pompeusement à son frère :
■ — ' Ta cliente est au salon. Elle a de beaux yeux, mais elle est hâlée comme une paysanne.
Le jeune avocat fut aimable et la trouva jolie. Soit que la jeune fille eût retrouvé ses manières de bonne éducation, soit que sa figure s'accommodât avec l'ambiance, le défenseur pensait en la reconduisant qu'il pourrait l'aimer. Toutefois, sur son cœur pesait presque aussi lourd que le remords le mot étourdi de la corn-' tesse Wilhem, le mot antidotique qui l'avait rendu à son jugement sûr et lucide, « celui qui court un grand risque sans un grand désir est un grand sot. »
Et ce mot « grand » trois fois répété fouettait son orgueil, comme un défi.
Il ne serait pas un grand sot, il se le jurait.
Les êtres que nous rencontrons souvent ne s'expliquent pas notre conduite; par l'injustice naturelle, nous faisons expier à l'un les fautes du précédent.
En vain les individus se succèdent, divers de
mérites et de démérites; nous restons nousmêmes avec nos rancunes accumulées, et nous usons de représailles, sans songer que la faute de l'un ne doit pas être imputée à l'autre.
Torigny avait fait un tel effort d'abnégation au profit de la comtesse Wilhem que par le mouvement réactif il se montrerait égoïste pour la femme prochaine.
Venu à Châteaugiron par besoin de mouvement et d'intrigue, un élan professionnel l'entraîna ensuite. Il se sentit devenir avocat, et voulut que sa première affaire fût sensationnelle. Grâce à l'espèce d'aération spirituelle qu'il devait au trio de la villa, il découvrit une forme originale de plaidoirie, une forme narrative et passionnée, où l'homme de loi et de lucre, le bateleur de mots et le pitre du code disparaissait dans une incarnation intermédiaire entre le romancier et le zélateur. Il inventa la conviction du demandeur comme mode de discours; il s'étudia à s'échauffer, à s'émouvoir; il chercha des gestes, des intonations, il fit un travail d'acteur pour son rôle, il composa son attitude, encore plus que sa démonstration.
Entre l'avocaterie d'assises et ce qu'il trouva, il y avait la différence du mélodrame à la comédie héroïque. Il relut Titus et Bérénice, pour
se donner le ton mélancolique, sans aller jusqu'à un pathétique que ne comportaient pas des voleries de fermier. Il dessina les deux physionomies de l'orpheline, touchante, ingénue, et du madré paysan; et sur cette antithèse il espéra le succès.
Dès qu'il entreprit la cause, Mlle Louroux devint secondaire. Il ne s'agit guère plus que de Me André Torigny, avocat stagiaire et de son avenir.
Par moments, il s'émouvait, non du sort de la malheureuse jeune fille, mais de ce qu'il trouvait à dire d'elle et à son profit.
Il avait épuisé sa magnanimité à Perros. Vide d'idéalité et de bienfaisance, après avoir tant risqué pour autrui, il consacrait tous ses soins à lui-même.