‹ La RondacheChapitre 31 sur 35 · HARMONIQUES · texte numérisé non relu

HARMONIQUES

Quel dommage que tant de gens ignorent les plaisirs du bien, les plus réels.

Mlle Louroux était intelligente et cultivée, malgré l'espèce d'abrutissement où elle tâchait de s'enfoncer depuis la mort de son père. Désarmée en face de la vie et des nécessités, elle percevait finement les choses de l'âme, et il lui fut facile, en une soirée, de faire la conquête d'Aimée. Elle trouvait pour André des louanges sincères et bien dites et reportait un peu de sa reconnaissance sur la sœur de l'avocat.

Aussi, le lendemain, quand Mlle Louroux fut partie, Aimée vint-elle dans le bureau de son frère pour exprimer son enthousiasme.

— Si tu savais, André, toutes les jolies choses qu'elle m'a dites à ton sujet. Et que tu étais beau, et que j'étais bien heureuse d'avoir un tel frère; à ma place elle ne se marierait jamais

tant qu'elle serait utile à ce frère merveilleux.

— Vraiment? fit André en souriant.

• — • Elle est belle, elle est très belle, ajouta Aimée, elle ressemble à la statue de l'antichambre.

— A la Diane de Gabiès? fit-il, sceptique.

— Oui, à la Diane.

Et, très ingénument, elle soutint son dire.

— Elle a un coeur d'or, fit-elle ensuite. Ah! je la préfère à Henriette. Elle s'intéresse à tout ce qu'on lui dit; elle vous cajole, et toujours, toujours, elle dit des choses agréables. Elle m'a dit que j'avais de jolies mains et de jolis pieds; elle m'a parlé de mon sourire, de mon regard. Tu sais, c'est plus agréable que d'être avec des amies qui dénigrent. Elle n'a pas d'envie. Et puis, elle t'aime tant. En parlant de toi, elle pleurait. Nous avons pleuré toutes les deux d'admiration.

Et joliment, à ce souvenir, une larme perla. André l'attira à lui et l'embrassa.

— Ma bonne Aimée.

— Depuis que tu es revenu, tu me regardes gentiment pour la première fois, frérot. J'ai cru que tu ne m'aimais plus.

Elle appuya sa tête blonde sur l'épaule d'Att- • dré.

— Vois-tu, frérot, je ne suis qu'une petite provinciale, mais je comprends certaines choses. S'aimer, c'est toute la vie. Papa et maman se sont aimés, leur vieillesse est heureuse. Cette jeune fille est venue comme une hirondelle de bonheur, elle a donné à papa et à maman le plus grand plaisir de leur vie et même elle m'a rendu la tendresse de mon frère.

— Charmante sœur, dit André.

La province voulait-elle le reconquérir en se présentant à lui sous ses côtés les plus nobles? La domestique vint annoncer :

— M. Cloanec, avoué.

— - Maître, dit l'officier ministériel, je vais vendre sur place un mobilier ancien. Il y a beaucoup de choses et nombre sont défraîchies, des tapisseries, des bergères, des cabinets, des bahuts, des chaises et des fauteuils : un magasin de bric-à-brac, enfin. Je vends pour une bagatelle, pour moins de deux mille francs. Voulez-vous payer à la succession?

— Mais je voudrais savoir un peu si je ne lèse aucun intérêt légitime.

— Aucun. Le marquis de Plancoët légua son château à sa servante : celle-ci vendit les terres par morceaux et finalement vient de mourir. Le château revient à un parent, petit cultivateur,

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qui ne peut payer les droits de succession.

— Le château est-il ancien? demanda André.

— < Non, c'est une grande bâtisse du siècle dernier, où le marquis de Plancoët, le père, avait collectionné par désœuvrement et une arrière-idée de spéculation.

— ■ Eh bien! dit André, je suis acquéreur.

En conclusion, l'avoué ajouta :

— J'espère, maître, que vous voudrez bien préférer mon étude à celle de mes concurrents.

— C'est promis !

André admirait l'enchaînement des circonstances : tout conspirait à son dessein.

Il sentait de la tendresse, de l'estime circuler autour de lui et l'entourer.

— - Je ferai beaucoup de bien, se disait-il à chaque lancination du remords.

Il commençait à entrevoir une belle existence.

Une lettre de Mlle Louroux lui fut apportée par sa sœur.

« Mon très cher maître,

« L'affreux voleur qui m'avait réduite à désespérer est venu demander grâce : il m'a suppliée de le sauver de la poursuite correctionnelle. Il quittera le pays.

« Puis-je intercéder pour ce misérable auprès de vous?

« Je voudrais prier mademoiselle votre sœur de venir passer une journée à Châteaugiron, et je n'ose, tout est ici tellement à l'abandon. C'est une adorable jeune fille, votre sœur, et digne d'un frère tel que vous. Si j'osais, je lui demanderais de me guider dans les achats que je veux faire.

« Voulez-vous exprimer mes respects à vos vénérables parents et me croire votre éternellement reconnaissante

« Laure LOUROUX. »

Il lut le billet à sa sœur»

Celle-ci s'exclama.

— Quelle amie me traiterait d'adorable? Aucune, certes ! Et puis, « nos parents vénérables. » Et encore, « digne d'un tel frère. »

— Si tu l'aimes tant, ma chère Aimée, offrelui donc de l'accompagner et de la conseiller pour ses achats. Châteaugiron et sa châtelaine ont besoin d'embellissements.

— Avec joie, dit Aimée.

Et avant de sortir :

— Celle-là, tu ne la traiteras pas de chipie : je t'arracherais les yeux !

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Les circonstances s'enchaînaient avec un rythme providentiel. Une chance brusque, dépassant les calculs optimistes et allant jusqu'au détail; un aplanissement des difficultés, un sourire perpétuel de la vie confondaient le meurtrier, et, sans éteindre le reproche de la conscience, lui permettraient de le supporter.

Il s'étonnait à la fois de la bénédiction qui s'étendait sur lui et de l'amortissement de son crime. Il employait ce mot en pensée, pour caractériser une diminution du remords. Vraiment, il s'en tirait intérieurement presque aussi bien que socialement.

A part les moments de solitude où le sentier des Douanes apparaissait comme l'illustration d'un cercle infernal, il oubliait l'homme qui avait misérablement péri sous la poussée de sa main.

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