‹ La RondacheChapitre 32 sur 35 · CONSÉQUENCES · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES

Bénéfique ou maléfique, la vie se manifeste par courants.

Le bric-à-brac du marquis de Plancoët fit de Châteaugiron un château. Il y avait des trous aux tentures et le crin sortait par endroits des fauteuils : mais les vastes pièces étaient remplies.

Laure était revenue plusieurs fois chez les Torigny. Elle avait commandé et essayé des robes. Elle et Aimée s'adoraient, mais André hésitait devant une visite. La solitaire de Châteaugiron lui avait fourni le plan d'une existence telle qu'il la voulait, et selon Tordre fatidique il devait l'épouser : il n'éprouvait pas l'émotion qui entraîne. Laure, personnage de sa vie nouvelle, ne la dominait pas. L'épouserait-il donc par raison et pour la proximité du domaine? Cette idée l'irritait. Il se décida un jour d'automne à revoir la jeune fille.

— Enfin! s'écria Laure. Le voilà, celui qui

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apporta la bénédiction du Seigneur et qui est le seigneur ici.

Elle lui prit la main, et, d'un mouvement rapide, la baisa, puis elle rougit beaucoup et détourna la tête.

Ce geste oriental, inspiré par la gratitude, produisit sur André un effet immense.

Elle allait devant lui, la démarche souple et vive dans sa robe de mousseline blanche. Ce n'était plus l'être hybride rencontré, une ligne à la main, aux bords de l'Yaine. Aucune demoiselle de la ville n'avait meilleur air. Les bienséances de l'éducation revenues, Laure paraissait aussi dame qu'il pouvait le désirer : mais elle ne frappait pas son imagination comme Marguerite, la Fiesolina d'Ermont, l'Elisabeth au corps ogival dont le moindre geste évoquait de la poésie. Torigny voulait abolir le passé, s'interdire les comparaisons et oublier son culte de l'Autrichienne, qu'il jugeait maintenant un mouvement de folie et d'absurdité.

Sur une petite table, s'étalait une collation.

Il n'y avait qu'un couvert.

— Et vous? dit-il.

— Moi, je vous sers.

Cette impression était si nouvelle, si pénétrante, qu'il la laissa faire.

— Savez-vous, dit-il, pendant qu'elle pelait une pêche, que vous avez créé, chez ma sœur, une véritable passion fraternelle. Depuis qu'elle vous connaît, elle m'adore.

Laure souriait, heureuse.

— Pourquoi la tendresse n'oserait-elle pas s'épanouir aussi pleinement qu'on l'éprouve? Pourquoi ne pas prononcer les paroles sincères qui plairont à entendre? Pourquoi ne pas faire ce dont on a envie, quand on va au-devant du plaisir d'autrui? Pourquoi, si j'ai le besoin de vous manifester tout mon cœur, me priverais-je de cette joie?

— Je n'ai jamais vu une nature aussi aimante que la vôtre, dit André.

— Vous n'avez jamais vu un être plus désespéré, aussi subitement, aussi complètement sauvé. Les joies et les peines sont individuelles, nul ne se figure ce qui se passe dans autrui. On ne mesure jamais exactement ni le plaisir ni la douleur qu'on donne, et voilà pourquoi je vous étonne.

Elle s'assit sur un tabouret, et doucement se confessa.

« Mon père fut veuf, assez tôt après ma naissance : il eut des torts envers ma mère, je crois, mais j'aime mieux ne concevoir cela que

vaguement. A dix ans, j'entrai à Marmoutiers, et, sauf les vacances qui se passaient ici, à Châteaugiron, je vécus au pensionnat.

« Mon père prit sa retraite sous la menace de maladies contractées dans son service, et il me rappela auprès de lui : j'étais la petite personne accomplie, telle qu'elle sort des mains de religieuses intelligentes, plutôt préparée à tenir ma place dans un salon qu'à l'administration d'une ferme.

« Taciturne et rhumatisant, mon père se désintéressa de tout, et je devins sauvage, à son exemple. Je négligeai ma tenue autant que le ménage; je devins paysanne.

« A la mort de mon père, j'étais pauvre.

«Quand vous êtes venu à Châteaugiron, j'étais décidée à louer une maisonnette au village et à achever ma métamorphose de papillon en chrysalide. Ce n'était pas le suicide, ni le couvent, et c'était aussi tragique que l'un et aussi définitif que l'autre. Vous êtes venu, providentiel et généreux, et je vous marque, quand je peux et comme je peux, ma reconnaissance. »

Il la regardait et la trouvait belle, dans l'épanouissement d'un charme que la vie au grand air avait rendu robuste. Souffrant des mêmes affres dans l'atmosphère citadine, elle se fût étiolée.

L'âme, chez Mlle Louroux, était saine aussi, quoique ardente.

Malgré lui, André comparait Laure et Marguerite. La fille du garde général ressemblait à une Italienne, avec le chaud rayonnement de la Méridionale et comme des reflets de soleil sur sa peau dorée, tandis que la blonde Autrichienne évoquait la poésie du Nord avec ses hallucinations et son charme musical.

La veuve du compte Gcertz était l'oiseau rare, aux formes exceptionnelles, à l'inquiétante complexité. En se penchant, on ne voyait pas le fond de son cœur. Laure avait l'âme sur les lèvres, et, les lèvres souriantes et ouvertes, elle offrait à l'égoïsme masculin une promesse sincère d'abnégation et même d'abdication.

« Je serai non seulement un époux aimé, mais un maître obéi, » et quoiqu'il ne sût pas bien en quoi il ferait acte despotique, il se complaisait dans la pensée de sa tyrannie.

— Comme vous me regardez étrangement, fit-elle; on dirait que vous cherchez à me deviner. Interrogez-moi, je vous répondrai comme on répond à Dieu.

Il abrégea sa visite, et, quand ils se quittèrent,

elle prit encore avec vivacité la main de son défenseur.

André ressentit encore le même plaisir d'orgueil. Comme elle s'enfuyait, il la rappela par son prénom.

— Pourquoi m'avez-vous baisé la main?

Son visage s'empourpra.

— Parce que je ne peux pas vous embrasser sans contredire à ce que je me dois, tandis qu'en vous baisant la main, je satisfais à ce que je vous dois.

Il admira la subtile bienséance et partit, résolu à traiter avec son père la redoutable question d'épouser une tille sans fortune.

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