‹ La RondacheChapitre 4 sur 35 · SOIR SUR LA GRÈVE · texte numérisé non relu

SOIR SUR LA GRÈVE

Quand la nature nous parle, elle est plus éloquente que l'homme et aussi fallacieuse.

D'or et de sang, et de Vun en Vautre, le ciel automnal blasonnait l'ancien mythe du jour qui meurt sous les coups de Typhon.

Une tragédie de couleur se jouait à l'horizon. Sous les traits d'un arc invisible et victorieux, l'astre saignait. De ses veines ouvertes, des torrents de pourpre coulaient, évoquant ces catastrophes d'Eschyle où les dieux se passionnent, et interviennent aux actions des hommes. Lueur de Troie ou de Walhal en flammes, plaie ruisselante de Prométhée ou des Niobides, le jet de l'artère héroïque se mêlait glorieusement à l'or fluide du couchant.

L'Occident resplendissait avec la pompe pathétique d'un alléluia de Haendel.

En face de cet oratorio optique, un jeune homme était assis, poussiéreux, le pantalon serré à la cheville, le feutre cabossé, débraillé sans pittoresque. Sous l'uniforme vulgarité propre à notre temps, il ne se révélait exceptionnel que par l'intensité de sa contemplation.

Fasciné par les prestiges du soir, il admirait ingénument, et sa pensée se colorait de gravité.

Sans doute il avait vu d'autres couchers de soleil; il regardait celui-là.

Nous sommes rarement attentifs aux spectacles périodiques : l'habitude endort l'émotivité. Certaines fois, la grande Isis entr'ouvre son voile immense; et alors un rayon éclaire notre cœur jusqu'en ses replis et nous révèle nos propres secrets. Beaux moments, quand l'âme est encore pure, que ceux où nos aspirations à l'état floral exhalent leur parfum.

Le jeune Torigny avait passé du régime scolaire à l'étude du droit, d'examens en examens, traversant l'adolescence, avec une rare immunité, tout entier à l'obtention de ses diplômes. Il ne savait rien, mais socialement il pouvait prétendre à tout, puisqu'il connaissait les règles des intérêts matériels. A part ses livres clas-

siques, il avait peu lu; son imagination vraiment vierge ne contenait qu'un peu de piété.

Comment la féerie d'un crépuscule éveillaitelle de si nouvelles impressions? Sans association d'idées, brusquement, sa vie passée sage, pratique, utile, et l'avenir jusque-là conçu dans les mêmes termes, lui parurent à la fois médiocres et laids.

La vanité de l'existence, telle qu'on la lui avait montrée, se manifesta tout à coup.

Vivre, ce n'était donc pas exercer une profession quelconque selon une honnêteté moyenne et, après avoir développé seulement sa mémoire, se cantonner dans un emploi public?

Vivre, c'était donc plutôt écouter son cœur, multiplier ses impressions, augmenter sa conscience, communiquer avec l'essence des choses et l'esprit des êtres ?

Il chercha une relation entre la beauté du soir et son existence, il rapprocha ses récentes études de sa contemplation. Le lyrisme du paysage avilissait sa destinée. Il s'attrista. Le doute se levait dans son esprit sur l'enseignement reçu, sur les exemples jusque-là suivis. Ce réseau de conventions, dont la société entoure le jeune homme, fléchit ; il devina quelque chose de l'individualisme, ce redoutable mou-

vement par lequel l'homme découvre son centre en lui-même. Il se prit, pour la première fois, à juger son père : jusque-là, il avait vénéré le vieux notaire. L'idée que Léonard de Vinci naquit d'un tabellion ruina le prestige paternel. Le surhumain jette une ombre caricaturale sur tout ce qui l'environne. Ses professeurs lui apparurent falots ou d'une mentalité perverse.

Une telle abondance de conceptions et de jugements rétonnait et aussi leur caractère brusquement indépendant.

Sur le chemin scolaire il avait marché sans répit vers les parchemins, comme un champion sur une piste. Arrivé au but, il ne trouvait devant lui que le vide. Plus d'examens, plus d'efforts; libéré des oeillères et du harnais, il découvrait soudain l'immense horizon de la personnalité.

La véritable éducation ne consiste ni dans les manières, ni dans les programmes; elle trempe le caractère, comme on trempe le fer, pour lui donner une densité propre à l'effort et résistante à l'épreuve. Or, le jeune homme qui regardait la gloire du soleil couchant sur la plage de Perros-Guirec, appartenait à cette catégorie, intermédiaire entre la valeur et la médiocrité,

qui dépend de ses maîtres ou des exemples prochains.

Habitué à entendre son père ramener les questions aux habiletés un peu louches de la prudence basochienne, déjà exercé à justifier l'abus et à innocenter le crime, il éprouvait sa première impression poétique devant un beau soir.

Un vif mouvement de pensée s'agita dans sa tête, tant que le feu des couleurs brilla.

A mesure que l'or empyréen pâlit, et que le sang mythique noircit en traînées violâtres, l'ombré, qui envahissait le ciel cernant la zone lumineuse, se projeta dans l'esprit du jeune homme, noyant les vives notions un instant suscitées.

Là-bas, à une extrémité de la plage, une femme contemplait aussi le drame vespéral. Sa silhouette se détachait grise sur le ciel.

Il ne pouvait voir ses traits : un voile descendant de la toque s'enroulait au cou, et le cachepoussière de ton neutre augmentait sa stature.

Il la regarda machinalement comme la quille du paysage. Etait-elle jeune, jolie? vierge ou veuve? riche ou payant à la vie un dur loyer? Il ne se posa aucune de ces questions qu'inspire même le voisin d'omnibus ou de wagon. Elle lui parut très grande, et pour cela, un peu

irréelle. Il eût pu s'approcher. Sa curiosité ne fut assez précise pour le faire lever. Cependant, lorsque l'inconnue quitta le rocher qui lui servait de piédestal et prit le sentier des douaniers, il la suivit, de loin, par désœuvrement.

A l'endroit où elle se dressait quelques minutes auparavant, il poussa du pied une chose molle et grise, un réticule de peluche. Il le ramassa et courut assez vite pour voir la haute silhouette féminine disparaître sous l'auvent d'une villa.

Essoufflé, il s'arrêta, balançant le sac par ses longs rubans. L'ombre comme une marée noire montait de la terre en vapeurs tristes. A l'hôtel de la petite plage, la cloche du dîner tintait. Il rebroussa chemin, résolu à profiter de sa trouvaille, pour pénétrer auprès de cette femme inconnue, spectatrice recueillie du même crépuscule qui l'avait tant impressionné. Après le repas, il serait reçu dans l'élégant cottage, et un moment spectateur d'une vie différente de la sienne, il observerait quelques particularités, passe-temps plus distractif que de feuilleter un des magazines bénins épars dans la salle de lecture. Cette dame à la silhouette si anormale devait être étrange; elle le serait certainement pour lui, ingénu et provincial.

Page 1