LE SECRET DU RÉTICULE
Les passions sont des possessions que le temps seul exorcise.
Grisâtre, sur la blancheur crue de la couverture déjà faite, le sac de peluche répandait une odeur subtile.
Le jeune homme se lava les mains, brossa son chapeau, ôta les pinces de son pantalon. Il allait souffler la bougie qui grésillait, lorsqu'une bouffée aromale, comme en jette la tubéreuse, frappa sa narine. Pris d'une curiosité subite, il débrida le réticule et le renversa. Un portemonnaie, un flacon ciselé, une petite glace et un album tombèrent sur le drap. Il prit l'album en peau blanche fanée et fit jouer le fermoir de vermeil. Rempli d'une écriture fine et serrée, il portait à la première page, en manière de titre :
Vita vecchia.
Il ignorait la Vita nuova, le mystérieux
poème du plus mystérieux des poètes modernes et ne perçut pas la relation singulière des titres. La vieille vie, la vie d'autrefois, signifiait un mémorandum, un journal de pensées; et lui, qui n'eût pas levé les yeux sur l'inconnue, surprise dans un état d'intimité, viola sans scrupule les secrets de son âme.
Recopiées, pour être mieux groupées dans un format portatif, ces notes confessionnelles paraissaient les passages choisis d'une rédaction plus étendue. Le détail, la circonstance avaient été supprimés pour ne conserver que des dates sentimentales et les étapes d'une passion.
Celui que le hasard faisait momentanément possesseur de ce cahier intime n'était pas un esprit romanesque. Sur l'amour, il n'avait que les plus vagues idées : sa curiosité faite de désœuvrement ne lui montrait pas cette lecture comme un régal. Il ne touchait pas encore à ce moment de la vie où on s'intéresse à l'étude de l'âme, et surtout de l'âme en mouvement passionnel.
Ce fut donc posément, et sans autre impression que celle du parfum dégagé par le réticule, qu'il parcourut ce recueil d'impressions féminines, où un autre, plus expérimenté, eût décou-
vert l'intérêt profond qui se dégage de tout aveu sincère.