‹ La RondacheChapitre 6 sur 35 · VITA VECCHIA · texte numérisé non relu

VITA VECCHIA

Premier bal.

Je ne savais pas que je fusse belle. Mon premier bal Va révélé. Comme les heures de ledlesee, si lourdes, si lentes eussent été allégées et consolées, si j'avais connu ma beauté!

Du couvent, fat passé dans les bois, châtelaine mais solitaire, vivant en face de la maladie, en tête à tête avec la mort, pendant de longs mois, auprès d'un lit où mon pere gémissait.

Apres sa perte, fat dû consacrer le temps du deuil à des intérêts multiples, compliqués, harassants, et quand furent finis les devoirs austères, ma tante est venue, m'a enlevée à V espèce de somnolence où je vivais et m'a lancée dans le monde comme on jette une enfant à Veau, pour lui apprendre à nager. Entre mon départ de Iedlesee et mon premier bal, un mois s'est passé, un mois où je n'ai vu que des fournisseurs, des tailleurs, des lingeres.

Quand je parus au bras du vieux ministre

qui fut Vami de mon père, je restai un instant éblouie far V éclat des lustres et la fusée des regards. Tout à coup, une assurance singidière m' envahit, comme si je changeais de nature. Je cessai d'être éblouie, j'éblouissais. Mon éclat se reflétait dans tous les yeux.

La vie en plein air, l'habitude du cheval et de la chasse, V éveil matinal et le coucher hâtif, tout cela a formé la blancheur rosée de mon teint et la souple décision de mes mouvements. J'ai Vhabitude de commander avec douceur et d'être obéie : la grâce de la jeune fille s'unit en moi au caractère de la femme.

Enfin je suis belle, belle à miracle : et heureuse profondément !

Mépriser la jeunesse et la beauté parce qu'elles sont passagères, me semble une idée sombre et fausse. Mêprise-t-on les fleurs, si éphémères pourtant! Pourquoi ne pas admirer l'état de fleur et ensuite l'état de fruit, chez l'être humain?

Ma tante a peur pour moi d'un tel triomphe. Elle a récapitulé les sermons qu'elle a entendus en sa vie pour m'en débiter un parfaitement

déplacé : « Je ri aurai pas toujours vingt ans, ni la peau aussi fraîche> ni... » Eh! je le sais fort bien. Mais alors il me sera, doux de me souvenir de mon beau moment, et ri étant plus, de me dire que foi été. Pour l'instant, je suis belle et f en jouis.

Je jouissais si naïvement de rayonner ainsi! On a fait venir un vénérable prêtre pour qu'il me mît en garde contre les embûches du monde. Il a mieux parlé que ma tante et je ne l'ai pas compris davantage. Je suis belle et je suis heureuse de l'être : tous les discours du monde ri empêcheront pas que cela soit.

On prétend que ce bonheur ri est point innocent. Je souris à tous, je ne dis que des choses aimables. Les vieilles gens sont très sensibles à mes gentillesses. Je donne du plaisir, j'en reçois, ri est-ce pas excellent?

U ne amie m'a demandé si je ri avais remarqué aucun cavalier, et j'ai ri.

Il se passera du temps avant que je regarde

autre que moi-même dans l'œil d'autrui. Je m'aime trop four ni! occuper de qui que ce soit.

Cela doit créer une grande différence que d'avoir grandi dans la solitude. Je ne comprends pas les sentiments de mes amies, et elles se moquent quand f exprime les miens. Sur cette question de savoir qui je préférais parmi mes danseurs, fat répondu : le meilleur.

Les vieillards me plaisent mieux que les brillants officiers; les premiers sont reconnaissants de la moindre chose et les seconds ont un air d'ogres qui se contentent d'une mie de pain et se forcent aux humeurs bénignes. La fatuité de l'homme est laide, lourde ou sournoise et inquiétante.

Je me suis fait expliquer la coquetterie et je me demande si je suis coquette. Je veux plaire et à tous, mais je ne fais rien d'autre que d' être moi-même : je suis la même qu'à ledlesee, avec plus de toilette.

Première épine à la rose mondaine : les

jeunes filles, les jeunes femmes, même d'autres qui ne sont plus jeunes, me détestent ou -plutôt détestent mes succès. Elles en souffrent au point de devenir méchantes. On m! a rapporté des propos incroyables, des propos malhonnêtes, de véritables calomnies.

Je découvre, chez mes meilleures amies, une envie qui ne peut pas toujours se voiler. Le bonheur d'une femme constitue un véritable malheur pour toutes celles qui en sont témoins. Certainement plusieurs me souhaitent la petite vérole ou quelque accident qui me défigure. On ne peut donc avoir de plaisir qui ne soit une peine à autrui, même lorsqu'on ne jouit que de soi. La coquetterie doit venir bien moins du désir de plaire à quelqu'un que de l'envie toujours en éveil de l'emporter sur les autres.

J'ai vu **** donner un gant à un jeune homme, sans V avoir distingué^ dans le seul but de le détacher d'une amie. Les femmes ont Vidée d'ôter à autrui plutôt que celle de prendre.

J'ai demandé à un noble hongrois fort recherché, qui passe pour avoir fait beaucoup de

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victimeSy et qu'on appelle Don Juan, comment il avait fait pour séduire tant de femmes orientées vers sa moustache que je trouve fort sotte, il m! a répondu : « Un homme plaît à toutes du moment qu'il s'agit de V enlever à leur amie.y> Jamais je ne sentirai de cette sorte. On peut se rencontrer deux dans la même voie, mais la prendre parce qu'elle est déjà choisie, quelle misère d'âme!

Je voudrais plaire, avec le bon plaisir des autres : leur dépit me gâte même ma joie vive.

Sentir qu'on représente, pour tous ceux qui vous voient, l'objet le plus précieux de ce monde, quel délicieux émoi!

Première demande en mariage, qui m'a paru une plaisanterie détestable; un homme fort riche, fort influent, mais un Homme qui ne déparerait pas les fonctions d'intendant à Iedlesee .: je l'ai reçu de la belle manière, comme un chien crotté qui vient faire ses gambades contre votre robe neuve.

En tète à tête, les jeunes hommes sont ennuyeux. Ils ont l'air de conspirateurs qui ravalent à chaque mot letir secret : leurs yeux,

qui s'attendrissent) deviennent bêtes et ils ne vous fartent que d'eux, de ce qu'ils sentent, de ce qu'ils -pensent, de ce qu'ils rêvent. Et ils se font valoir, ils se rendent témoignage à euxmêmes avec une conviction qui serait précieuse dans le commerce et à laquelle V acheteur ne résisterait pas.

A Iedlesee, fat feuilleté de vieux livres, n'ayant personne avec qui parler. J'ai beaucoup lu à mon père les auteurs français qu'il aimait passionnément, et je me trouve posséder une meilleure instruction que les filles élevées à Vienne et qui ont dévoré romans après romans. J'attribue à cette circonstance mon peu de goût pour les duos de salon.

L'autre soir, j'avais écarté le rideau d'une fenêtre et je voyais la neige floconner à travers l'avenue déserte. Tandis que le bruissement de la fête me caressait V oreille, un très bel imbécile crut le moment propice pour me parler de ce qu'il souffrait, de ce qu'il souhaitait. Vraiment, les hommes sont impudents de se croire intéressants et de toujours vous raconter l'état de leur cœur. Que m'importe qu'un petit monsieuf

se soit endormi plus tard qu'à V ordinaire en pensant à moi ou bien que dans cette même pensée il ait négligé quelque habitude ou quelque affaire? Que m! importe?

Les artistes savent flatter. Un peintre ni! a révélé toute ma famille plastique, selon son expression : fat une sœur à Amiens des cousines à Chartres, une tante à Baie, et mes parentes sont toutes personnes sacrées, sculptées et habitent des portails. Il m'appelle Trecenta pour dire que ma beauté a le caractère du treizième siècle, qu'elle est hiératique, angêlique, architectonique et surtout magique!

L'inspecteur général de la police, qui a des obligations à ma tante, nous a procuré, comme distraction, une entrevue avec une sorcière tzigane, qui finit de purger une peine d'un an pour vol.

Cette femme aux yeux magnifiques et à l'aspect maigre et sordide ma considérée avec une attention profonde. Elle m'a prédit que je serais malheureuse en mariage, qu'il y aurait une mort à propos de moi, et enfin que je mènerai une vie errante.

J'ai ri de sa prédiction, et tout le monde a ri avec moi.

Ma tante s'est mis en tête de me marier à un jeune officier de grand nom et de bel avenir; fat laissé les choses avancer un peu, et, tout à coup, fat déclaré que je n entendais point qu'on choisît pour moi, ni même qti on me proposât aucun parti; que le rôle de la famille ne commençait, à mon avis, qu'au jour où la jeune fille avouait un penchant. Pour moi, ce jour est encore fort lointain; je veux jouir de ma beauté, sans souci de me défendre des complots conjugaux.

Voici le second hiver que je danse dans les salons de Vienne, et si je suis aussi belle — ou plus encore au dire des gens — je suis moins heureuse.

fe sens très vivement la méchanceté des femmes et la niaiserie des hommes, et, entre celles qui rn! envient et ceux qui m' ennuient, je trouve parfois la nuit lente et le retour morne.

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Ma juvénilité contrainte -par mon rôle de garde-malade s'est donné d'abord libre cours. Maintenant il semble que je vais au théâtre, revoir la même -pièce. A chaque soirée et malgré que je sois toujours la reine du bal, comme on dit, je prévois le moment où je m! ennuierai, ou bien je ferai, comme mes bonnes amies, de Vintrigue et des méchancetés.

Un triumfèminat s'est formé avec moi et deux amies. Nous sommes à peu près du même âge, de la même fortune, je dirais presque de la même beauté^ si je ne me préférais et si Von ne me préférait.

Sans y chercher autre chose qu'un intérêt d 'amusement, je sens chez mes amies une émulation vraiment étonnante, parce qu'elle est sans motif. S'il en survenait un, je ne sais de quoi chacune serait capable, par envie. Pourquoi l'heur d' autrui fait-il le malheur de la plupart? Sans les comparaisons, tout le monde se résignerait.

Le comte Wilhetn est le plus bel ojficier de Vienne, un bourreau des cœurs, un bourreau d'argent : il revient d'une petite garnison où on V avait envoyé en disgrâce, pour des fredaines 7m peu trop fortes. On raconte sur lui des abominations ; il éclipse tellement les autres hommes que les racontars sont peut-être mêlés de calomnies?

Au bout de peu de minutes, après avoir bien jugé et regardé, il est venu se faire présenter et ma décerné V hommage le plus flatteur. Mes deux amies se mangeaient les lèvres de dépit, et leurs regards luisaient avec un éclat si méchant que cela m! a attristé.

Le comte Wilhem se trouve partout où je vais, et se met à mes pieds, comme on dit, affectant une humilité qui jure avec la désinvolture qu'il emploie envers les autres femmes. Le premier il a su me flatter et me rendre sensible au suffrage d'un seul.

Mes deux amies auront la jaunisse avant un moisy à moins qu'elles ne se jettent à la tête du comte four le détourner.

Ma tante nia raconté de fort vilaines choses sur Wilhem. A Ven croire, c'est un débauché, joueur y buveur...

Wilhem m'a parlé, en de brefs tête-à-tête, entre deux danses. Il ri est pas instruit, mais il a un tact charmant et trouve des choses agréables. Il se fait timide, comme pieux, et jamais il ne parle de lui ni de souffrances amoureuses : il ne se plaint pas de ma froideur; il ne s'étonne pas de ma réserve, comme les autres. Bref, c'est le cavalier le plus accompli qtie j'aie encore rencontré.

Wilhem est complètement illettré. Il n'a que

cet art, de bien dire ce qui convient à chacun, qui dut être Vart de V er saille s. Quel far fait courtisan! mais il n'est pas fade. Dans ses mouvement s ^ dans ses yeux clairs, sur ses lèvres minces et impérieuses, il y a quelque chose de farouche et presque d'inquiétant : c'est un grand félin.

Je lui ai parlé de sa détestable réputation. Il m'a seulement répondu : « Je suis de ceux qui ne valent rien et qui, livrés à eux-mêmes, vont au diable; mais si un ange daignait me faire signe, j'irais à Dieu. » Je n'ai rien trouvé à répondre et notre conversation en est restée là.

Wilhem dédaigne les coquetteries de mes deux amies, qui sont devenues de véritables ennemies. L'une m'a demandé si je voulais épouser Wilhem, et sur mon exclamation négative, elle a dit : « Eh bien, je n'aurai point de scrupule à marcher sur tes brisées, car je suis prête à lui donner ma main. »

Sa famille s'y opposerait, mais je dois lui savoir gré de l'intention qui est bonne, comme une amitié de femme.

On a agi sur ma tante. Elle me garde un peu

rancune pour ma façon sèche et pêremptoire de refuser son prétendant, et elle m'a avertie, sèchement à son tour, qtie les assiduités de Wilhem me compromettaient, et qu'il fallait lui faire si grise mine qu'il s'écartât. A l'appui de son ordre elle a fait intervenir un parent digne de foi; et vraiment il faudrait être folle pour passer outre de telles révélations. Folle ou amoureuse? Et Dieu sait que si je ne rtiaime plus autant, je n'aime personne, pas plus Wilhem qu'un autre.

Pourquoi un cœur honnête se sent-il porté, comme malgré lui, vers un cœur tout contraire? Une jeune fille vraiment pure peut-elle rêver d'un homme vicieux? Il est vrai que l'amour est si puissant qu'il purifie ce qu'il touche, comme les saintes font des licols aux dragons avec leur ceinture et les mènent ainsi en laisse.

J'ai été très digne, je crois, f'ai dit à peu près ceci : « Votre réputation est telle qu'une jeune fille ne peut accepter vos soins sans se nuire : il ressort de témoignages indubitables qu'aucune famille ne vous accepterait. On dit même que vos soupirs en mon honneur sont inspirés

de cette circonstance que je suis orpheline, que je possède une fortune liquide et que vous avez pensé m'inspirer un coup de tète, »

77 a baissé les yeux, en pâlissant.

— Mademoiselle) quand vous myavez accusé, je ne me suis jamais défendu. Qu'importe que mon indignité soit d'un tel degré ou de tel autre. Je suis indigne de vous, je le sais. Mais le plus grand mécréant a le droit de rêver d'amendement, de conversion. J'avais fait ce rêve, me régénérer par vous, pour vous : le démon ou le damné a osé lever l'œil sur l'ange et l'ange obéit à sa pure essence en repoussant le maudit dans l'ancien péché. »

// m'a quittée. Je pensais qu'il allait se consoler de sa déconvenue auprès de celles prêtes à l'accueillir. Il est sorti du salon, et moi, bientôt après, j'ai fait demander ma voiture.

Un ami de Wilkem est venu me parler avec un air attristé de choses indifférentes et sans allusion. C'est moi qui ai dit : « Je suis vraiment offensée d'être un prétexte à déportements. Le comte Wilhem dit à tous qu'il mène une vie détestable pour m' oublier, et je me trouve res-

ponsable de ses fautes devant Vopinion. »

Est-ce une machination? Serait-il sincère? Que croire? A qui demander un avis? Et puis, à quoi bon? Mon cœur dit une chose, ma raison en dit une autre,

Je sors bouleversée d'une représentation de Tannhâuser : je me suis reconnue sous les traits d'Elisabeth, fat vu Wilhem sous ceux du héros. Quand le minnesinger s'écrie : « Je cherche le chemin perdu du Venusberg, » mon cœur a sauté dans ma poitrine. Si f avais rencontré Wilhem, à la sortie, je lui aurais tendu la main.

En réalité, Elisabeth ne sauve pas Tannhâuser, mais son âme : et je me sacrifierais au salut de Wilhem? Elisabeth est une sainte et je suis une femme! Une femme! Que je me le redise sans cesse, pour ne pas tenter plus que je ne peux.

Je ne rencontre plus le comte Wilhem. Les uns prétendent que je l'ai désespéré, les autres

qu'il passe son temps dans les bas fonds de Vienne. Qui dit vrai?

Son absence agit autrement sur moi que sa présence : il m'occupe V esprit plus que je ne voudrais et me donne des remords, oui, des remords. Pour cet homme, jeune, beau et brave, fêtais peut-être, en vérité, V étoile qui éclaire, qui conduit et qui sauve.

Une parole dite au moment de sa plus grande signification produit autant que des actes frénétiques : une parole sauve ou tue, une parole décide d'une vie, une parole enchaîne ou délivre deux destinées.

Wilhem passe son temps dans les bas quartiers de Vienne avec les plus mauvais sujets du corps des officiers. Quelqu'un m'a dit : <c Autrefois un dépit d'amour menait au monastère, il conduit maintenant à la taverne. » f aurai donc été néfaste pour ce malheureux. Il a rencontré l'Ange, et l'Ange l'a repoussé. Un véritable ange, qu'aurait-il fait? L'ange est l'être qui sauve et non celui qui se sauve : mais l'ange ne peut pas être perdu par le pêcheur, tandis que la femme...

Celui que f appelle Wolfram, quoiqu'il n'ait rien de la suavité du minnesinger, m'a dit : « Wilhem est au désespoir de penser qu'il vous aliène l'opinion par sa conduite. Donnez-lui l'ordre de s'amender et la permission de reparaître dans la société, et il vous obéira. »

Je n'ai pas répondu. C'eût été m' engager un peu et je sens que tout est grave désormais entre ce Tannhàuser et moi.

On devrait se sentir attiré par ses semblables. Ce serait la logique! D' où vient que les plus dévotes, et dans le bon sens, témoignent à Wilhem une bienveillance spéciale? Elles ont une façon de dire qu'il est « un homme affretix » qui signifie tout le contraire.

Tandis que je ni étonne, j'éprouve de la sympathie pour cet homme damnable, et il faut que je me redise sans cesse qu'il est damnable pour ne pas m' avouer qu'il est tout à fait aimable.

De tous ceux que j'ai vus, sans excepter le célèbre compositeur,., personne ne ni! agrée autant que ce détestable viveur : et à bien m' examiner, je dois m' avouer que, sans sa réputation trop méritée, je V aurais choisi.

Mais comment me -flatter de changer sa nature, de transformer en époux fidèle un être si profondément trempé dans les habitudes vicieuses? Ce serait tenter Dieu que de m* attribuer vin charme si puissant!

Je voudrais trouver des exemples historiques de débauchés convertis par leur femme. Dans quel livre trouver ai- je cela? On a relaté les conversions de la foi et non celles de V amour. Il y en a eu pourtant.

Suis-je assez belle, assez tout ce qu'il faut, pour rendre fidèle et modèle un homme qui est Vinfidèlitè incarnée et le parangon du vice? Malgré Vidée que je professe sur moi, j'hésite à répondre affirmativement.

fe Vai revu, d'une pâleur fort touchante. Wilhem semblait demander un pardon que mes yeux trop sincères ne refusaient pas.

Nous avons parlé par mots brefs, ordinaires en eux-mêmes et cependant chargés d' émotion.

Me suis-je troublée? Il m'a semblé voir luire dans ses yeux plus d'espoir qu'il ne convenait.

Comme je ne me souviens plus de mon attitude, je ne puis juger la sienne.

Ah! la terrible chose que le sentiment , des qu'il s'avive! On ne sait plus rien discerner, farce qu'il se passe trop de choses dans Vâme et si absorbantes.

Je vais couper court à cette intrigue sans issue, où ma volonté s'enlize chaque jour davantage. J'irai à Iedlesee. Aussi bien voilà deux ans que je n'y suis revenue et raisonnablement je dois y paraître pour le bon état de mes terres.

Là-bas, je retrouverai la paix et je cesserai de penser à ce Don Juan incorrigible, qui ne mérite pas le cœur d'une jeune fille.

Comment ai-je pu vivre à Iedlesee jusqu'à vingt ans? Maintenant que je connais le monde, je me croirais une exilée, une condamnée. Et cependant, cette solitude, avec un être cher, serait le paradis.

Courir les bois à bride abattue est ma grande ressource : mais partout un fantôme me suit... Ah! la sorcière de Vienne avait peut-être raison, je serai malheureuse en amour.

C'est une terrible obsession, que celle qui s'adresse à la fois à notre faiblesse et à nos vertus.

Wilhem me plaît, et Wilhem mérite qu'on le sauve. Je dois résister à la fois à mon penchant et à la voix de la charité : je suis tentée par le diable et par les anges en même temps. Car enfin, ce serait un beau destin que celui de purificatrice, de salvatrice; mais si f échouais dans mon vœu, si mon zèle se dépensait en vain, dans quel abîme de maux tomberais- je? Autour de moi, personne à qui me confier.

Cette rêverie stérile, déprimante, je ne la chasserai que par un acte décisif. Il faut que je me marie. Mais chaque fois que je songe à quelqu'un qui possède toute l'honnêteté souhaitable et qui manque à Wilhem, je découvre qu'il manque à ce quelqu'un tout ce que possède Wilhem, et que j'appellerai en haussant le mot, l'amabilité, ce je ne sais quoi, cette qualité intermédiaire entre les vertus et les vices, qui se compose de certaines vertus et de certains défauts.

Tannhàuser n'est ni plus brave, ni plus poète

que les autres chevalier s-poét es, pourquoi est-il le seul capable de charmer Elisabeth? Pourquoi? Ne semble-t-ïl pas que Wolfram, le doux, le sage Wolfram représente le mari idéal, surtout pour une âme sainte? Comment suis-je attirée par Wilhem, sinon par une obscure conscience que ma pureté doit servir au rachat d'un pécheur? Serait-ce la Providence qui veut que la pitié de Vètre pur s'émeuve en face de l'impur et que Vamour devienne une Rédemption?

Pendant que je pense à lui, malgré moi, que je tourne et retourne le problème de ma destinée sans l'éclaircir, que fait-il mon Tannhâuser? Ce hardi galant dont je sais des traits d'audace ne tente pas même de m 'écrire. Il ne peut ignorer que je suis seule à Iedlesee. Est-ce un grand respect ou l'oubli? Que préjuger d'un homme qui se plaît aux tavernes? Et contre quelles habitudes infâmes son épouse devraitelle lutter?

Non, je me flatterais stupidement de tirer ce démon de sa géhenne. Qu'il y blasphème et qu'il y périsse.

Je me perdrais sans le sauver.

Une illusion d'orgueil m'a faussé le jugement : je ne suis qu'une fille aimante et non une héroïne, et non une sainte!

Je ne -penserai plus à Wilhem, et je regarderai autour de moi pour découvrir le sage et doux Wolfram, mon véritable époux.

Une balle m! aurait sifflé à V oreille ou une vipère se serait levée à mon passage que je n'aurais pas ressenti le frisson que ma causé ce bref billet : <c Ma chère Margarita, je ne t'écris que peu de mots, tellement la nouvelle est importante; notre collègue du triumféminat, la douce Josèpha, va épouser Wilhem, le fameux Wilhem, ton Wilhem. Elle a obtenu — je ne m'explique pas comment — Vaveu de sa famille. Je ne sais pas ce que tu peux faire dans le désert, par ce printemps indécis qui permet encore à la vie mondaine de battre son plein. Reviens plutôt. Ton amie et collègue. »

Pourquoi est-ce que je puis à peine copier cette lettre sur mon journal? Hélas! je vois plus clair que je ne voudrais dans mon cœur. Vidée qu'une autre deviendra la femme de Wilhem me cause une doideur tellement insupportable qu'elle devient physique! A quoi bon me payer de mots, de phrases, d'interrogations et d'exclamations! J'aime le comte Wilhem. Ma

vie de jeune fille est finie de cette minute. Une femme -peut-elle dire qu'elle jette ses aigles ou bien vaudrait-il mieux écrire : ses colombes!

Ma jeunesse, ma beauté, ma liberté, ma fortune, je vais les mettre entre des mains impures, des mains libertines, des mains coupables; et si ces mains ne se purifient pas au contact de ma jeunesse, de ma beauté, de ma liberté et de ma fortune, je serai tout à coup vieille, laide, esclave, misérable.

Ah! ma résolution se glace : il me semble que je m! élance sur un coutelas aigu, que je me précipite dans un gouffre, que je me livre à une vague qui m! entraînera vers V inconnu et le péril : j'ai peur de ma décision et je cède à une fascination irrésistible.

]e m'enivre de ma déraison, et ce risque me semble la seule voie où je doive me trouver moimême.

J'ai bien réfléchi : l'idée qu'il serait V époux d'une autre me ferait crier de douleur. Je ne suis plus maîtresse de mon sort. A force de penser à lui, je l'ai fait entrer dans mes veines. Si nous étions au moyen âge, je croirais que j'ai bu un philtre ou qu'on m'a jeté un sort.

Mes pressentiments sont funèbres : je vois

un précipice et fy vais : au bord, je ne reculerai pas. Dieu aura pitié de moi!

Malheureuse, f aurai la consolation d'avoir été une héroïne, d'avoir tout donné pour mon rêve.

A la grâce de Dieu! f épouser ai Wilhem.

C était écrit.

Le jeune homme ferma l'album. Etonné de ces façons de sentir si nouvelles pour son jugement, il n'admira pas leur sincérité.

Cette succession sentimentale de frivolité, de rêverie, de jalousie ne l'émut pas.

Le parfum du réticule qui maintenant emplissait la chambre et le souvenir de la silhouette démesurée l'occupaient autrement que ces notes singulières.

Il chercha une opinion sur la féminité et renonça à la formuler. Il connaissait l'être de devoir tel que le forment la routine et la compression provinciales : il supposait l'existence d'autres exemplaires vulgaires et falots, créatures de rebut, redoutables peut-être comme les montre le fait divers, mais sans charme pour un jeune homme de sa sorte, à la fois ingénu et bien élevé.

Il concevait la femme sous l'aspect familial :

mère, sœur, épouse, objet d'un culte tendre et familier, et puis l'incarnation du péché, avec une forme vague, parallèle au jeu et à l'ivrognerie. Le premier type, presque sacré, se confondait avec tous les motifs de vénération, et le second se détachait sur un fond de taverne, parmi des bouteilles et des cartes.

Bel effet de l'éducation, il méprisait la notion amoureuse comme une imposture. Quelle apparence que le bonheur se rencontre surtout en mauvaise compagnie, parmi les risques les plus divers et auprès de femmes doublement vulgaires par leur origine et leur genre d'existence? La jeune fille lui apparaissait comme une occasion de compromettre toute sa vie; les responsabilités de la séduction et ses conséquences pécuniaires ou tragiques suffisaient à le dissuader des filles d'usine ou de magasin. Quant à l'adultère, mêlant l'évangile, le code et la délicatesse, il le jugeait comme un attentat à la propriété, comme une forme de vol.

Son père préconisait le mariage précoce; et lui s'attendait, après les vacances, à voir la question matrimoniale se poser impérieusement Il n'éprouvait ni joie, ni souci, à cette pensée.

L'existence calme et sans imprévu de ses parents et des amis de ses parents, il l'acceptait :

les affaires au matin, la promenade après le palais, et le soir le cercle ou rarement le théâtre du chef-lieu quand passe une tournée : vie restreinte, monotone mais si douce par le bénéfice de l'habitude et l'absence d'effort.

Sa clientèle serait celle même de son pèrq; il profiterait des vieilles relations, des camaraderies, connu de tous et connaissant tout le monde, à l'abri des compétitions, inexpugnable en son honorabilité. Le fils Torigny, « monsieur André », se trouvait classé, dès sa naissance, à un degré de considération dont il ne pouvait descendre que par des forfaitures.

Le Parisien nourrit une sorte de pitié pour le provincial; du sein de son tourbillon il aperçoit la vie du chef-lieu comme un grouillis de taupinières, sans comprendre les joies pâles mais constantes d'un sort restreint et entièrement prévu.

Moins on offre de surface à la vie, et mieux on échappe aux coups du sort. Le provincial, borné en ses moeurs comme en ses vœux, ne connaît ni les âpretés de l'ambition ni l'incessante fièvre. Il vit sans rêve et sans heurt, dans une formule tempérée qui entrave les hautes facultés. Mais les hautes facultés sont rares et la plupart de ceux que Paris attire s'y créent une

vie de province, au titre de la profession ou de la coterie ou même du quartier.

Torigny n' avait éprouvé aucune fascination à l'évocation des bals de Vienne où l'inconnue brilla. Cette infatuation d'une jeune fille s'enivrant d'hommages lui parut une grande banalité. Quant à cet amour pour le comte Wilhem, cela ressemblait aux quelques feuilletons parcourus : une femme-ange séduite par un hommedémon.

En sortant de l'hôtel, le jeune homme avait l'imagination calme et ne songeait qu'à occuper sa soirée.

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