‹ La RondacheChapitre 7 sur 35 · PAROLES D'AUGURES · texte numérisé non relu

PAROLES D'AUGURES

Il y a une jonglerie de la pensée.

La villa, élevéè au bord même de la mer sur un éperon de rochers, se détachait, dans la nuit claire, avec un profil romantique.

Le jeune homme éprouva une subite appréhension, un de ces mouvements intérieurs inexplicables à l'instant où ils se produisent. Il abandonna soudain l'idée d'être reçu par l'inconnue : mais la Bretonne venue au coup de sonnette, au lieu de prendre le réticule qu'il lui tendait, s'élança dans l'escalier, en criant :

— Madame, on rapporte le sac !

Torigny pensa même à susprendre l'objet à une patère du vestibule et à partir. La Bretonne, à cet instant, cria :

— Si monsieur veut monter au second étage. Lentement, avec un regret confus, il gravit les

marches.

La pièce où il entra n'était pas éclairée.

De la grande baie ouverte venait une lueur incertaine avec la brise du large. Trois formes masculines affectaient, dans de grands fauteuils d'osier, les postures lâches et tassées de la digestion. Au milieu se tenait l'inconnue, droite comme une épée, blanche comme un fantôme.

— Madame, je ne voulais pas vous déranger, dit le jeune homme, votre servante, au lieu de prendre l'objet, a couru vous avertir...

— Elle a bien fait, monsieur. Il convenait que je vous remerciasse.

Elle avait pris le réticule, et, d'un mouvement des doigts, le palpa pour s'assurer que l'album y était.

— Où avez-vous trouvé mon sac?

— Au pied du rocher où vous contempliez le coucher du soleil.

— Comment avez-vous su que j'étais la propriétaire de ce réticule ?

— Parce qu'il gisait à la place que vous aviez occupée. J'ai couru pour vous le rendre aussitôt, et je vous ai vue entrer ici. Ne dois- je pas m'excuser d'avoir tardé jusqu'à maintenant?

— De qui suis-je l'obligée? dit-elle.

— André Torigny, licencié en droit.

Il lui sembla que les trois hommes avaient

fait un imperceptible mouvement d'ironie. Il les détesta subitement.

— Vous m'accorderez bien un moment, monsieur. Mettez-vous là.

Et elle lui désignait une chaise.

Il éprouvait un soulagement à s'asseoir. Il se sentit jugé, pesé et dédaigné par les trois commensaux de la villa. Il voulut contempler l'inconnue comme il avait admiré le couchant. Elle le fascinait par l'imprévu de son aspect. Cette femme appartenait visiblement à une autre série que ses sœurs, et les amies de ses sœurs, et les dames de Rennes. Son enthousiasme juvénile lui attribuait une couronne fermée.

Une robe de laine blanche sans taille, qui tenait du froc et de la draperie, assimilait l'inconnue aux figures de Fra Angelico qu'on ne peut attribuer à aucun sexe. Un artiste aurait dit « cette beauté ogivale » : elle figurait une de ces saintes des porches que le sculpteur a démesurément allongées pour les incorporer à l'élancement de la ligne architectonique.

— Ainsi, monsieur, vous êtes licencié en droit? lança un des trois hommes avec ironie.

— Monsieur, se hâta de dire l'inconnue, mes amis sont des esprits singuliers et peut-être

allez-vous entendre des choses qui vous paraîtront extraordinaires. »

André Torigny chercha vainement le regard de son interlocuteur et dit simplement ;

— A vingt ans, on n'est guère qu'un licencié.

— Bien dit! jeune homme. Vous avez le sens des situations; je vous prédis un bel avenir. Vous n'avez dit qu'un mot, mais vraiment magique, le mot suprême, quand on parle devant une femme. Vous avez vingt ans : cela suffit. N'ajoutez rien, vous gâteriez l'effet! Vingt ans! Voilà qui est péremptoire et tient lieu de tout ! Ah! la jeunesse, l'inestimable jeunesse!

L'inconnue arrêta les exclamations :

— C'est moi que vous visez, mon cher Cravant. Votre éternelle agression ne me convaincra pas qu'il faille devancer le temps, anticiper sur le cours de la nature et prendre les résolutions de l'automne et ses rites, quand on est encore au printemps. J'ai vingt-cinq ans et je serai de votre avis dans dix années.

— Oh ! fit Cravant, quand vous aurez trentecinq ans, j'en aurai soixante, ma chère Marguerite.

Il se leva et alla au balcon.

Torigny pensa que les trois personnages étaient des prétendants.

— Sernhac! interpella la dame, vous pensez comme Cravant; mais vous avez trop de goût pour énoncer une opinion qui tend à me blâmer.

— Ma chère amie, répondit l'autre, ce n'est pas le moment de reprendre ce thème qui nécessite des personnalités.

Et, se tournant un peu :

— Monsieur Torigny, vous ne connaissez pas la dame de céans : je serais curieux de l'impression qu'elle vous produit, car votre destin vous a conduit chez une femme très singulière.

— Vous m'embarrassez, fit Torigny, et vous voulez en effet m'embarrasser. J'admire madame, et l'admiration me semble le sentiment qu'elle doive inspirer à tous.

— Pourquoi m'admirez-vous? demanda doucement la jeune femme.

— Je ne suis pas assez artiste pour vous comparer à des personnages de tableau, quoique vous correspondiez à cette idée. Vous me semblez une héroïne de roman, un être d'exception, inspirant des sentiments extraordinaires, sans être heureuse.

— Pas si mal, dit le troisième qui n'avait pas encore parlé.

Et il ajouta :

— A quelle catégorie sociale croyez-vous que madame appartient?

— A la plus haute, dit Torigny avec vivacité.

L'interlocuteur ricana :

— Le coup de la grande dame ne manque jamais. Jeune homme, vous avez lu Balzac et vous croyez aux femmes nées ! Pure invention de gens de lettres que ces histoires de merlettes sur les berceaux! La Beauté, le Génie sont des aventures individuelles. Dans l'ordre de nature, il y a des castes : toutes les roses sont des roses : l'espèce prime tout. Socialement, c'est autre chose, la catégorie ne signifie rien, seul l'individu importe.

L'oisiveté et l'habitude du commandement façonnent une race autrement que le travail manuel et la subordination. Evidemment!

De Louis XIV à Louis XVI, la noblesse par l'exercice journalier atteignit à la perfection des bienséances. Ce fut le résultat d'un entraînement exclusif. En appliquant le même temps et le même effort à toute autre activité, les privilégiés auraient excellé dans un art ou une science.

Que signifie, même dans l'esprit du vulgaire, l'épithète de grande dame? Un certain air d'al-

1er, de dire et de faire, une extériorité qui ne s'élève pas plus haut que la réplique spirituelle et impertinente. Grande dame ne veut dire ni femme honnête ni femme intelligente, ni même belle femme; le prestige du mot n'emprunte rien à la vertu, à l'enthousiasme ni à la vraie beauté. La grande dame est celle qui donne l'impression du passé et évoque des mérites ancestraux. Si nous faisions la critique de ces mérites, nous trouverions mêlées à la bravoure beaucoup d'intrigues et pas mal de malversations dans les hauts emplois.

Godefroy de Bouillon, conquérant de Jérusalem et nommé, pour ses vertus, à la couronne latine d'Orient, est un héros de chanson de geste, tandis qu'un Noailles, cardinal, maréchal ou diplomate, n'est qu'un haut fonctionnaire de la monarchie.

Cravant quitta le balcon et vint se rasseoir.

— La naissance a toujours été un des points d'honneur de l'humanité : Çakya-Mouni est un roi, Jésus descend de David.

— Oh ! interrompit Tessonnes, un roi appartient à la seconde classe dans l'Inde, et Jésus s'intitule le Fils de l'homme.

— Dans l'imagination humaine, les initiateurs, les égrégores se recommandent tous d'une

origine royale et divine, même chez les polythéistes. Or l'imagination collective m'inspire plus de confiance que la critique des pédants; la vérité ne sera jamais ailleurs que dans le consentement universel.

— Autant dire que l'inconscient humain représente l'oracle de l'espèce. Ces opérations cérébrales, qui procèdent par associations d'idées et de couleurs, ne manifestent que la sentimentalité des foules. Dieu est le roi du ciel; le roi, son vicaire, devient le dieu de la terre; le prêtre, délégué du monarque céleste, et le noble, officier du dieu terrestre, incarnent chacun un concept primordial.

— Précisément, dit Sernhac, le mystère du moyen âge donne la vraie notion de la vie. Dieu et le diable, le prêtre et l'homme d'armes sont les seuls protagonistes.

Qu'est-ce donc que le professeur, l'écrivain, sinon un avatar du prêtre, une laïcisation de l'entité sacerdotale? Et les barons de la Bourse sont-ils moins terribles que ceux des vieux burgs? Comment est-on dupe des étiquettes changées, des costumes nouveaux ! Vous ne reconnaissez plus le diable dans la chaire du Collège de France.

— Le diable, une image! dit Sernhac.

— Qui donc Fa trouvée, cette image, sinon l'homme universel, plus génial que le génie? Nous ne pensons que par analogie : comme nous avons deux yeux, mentalement il nous faut deux images; physiquement, il y a des myopes et des presbytes; spirituellement, l'espèce est antinomiste.

Pourquoi notre amie Marguerite nous produit-elle une impression idéale? Parce qu'elle est longue et mince et que l'idée de petitesse et d'embonpoint implique la vulgarité et la matérialité. Marguerite est le contraire de Maritorne, et si nous ignorions que Maritorne est grasse et trapue, nous n'attribuerions pas aux formes sveltes de Marguerite un sens d'élévation morale.

Torigny n'écoutait pas; il n'eût pas compris le langage de ces esprits sans unité qui amalgamaient l'amour de la tradition aux éléments modernes et mêlaient sans cesse les notions les plus contradictoires, avec un goût bizarre.

Il regardait Marguerite comme une apparition.

La jeune femme était assise noblement, et sa pose sans abandon paraissait hiératique, par opposition à celle des hommes. Les plis de la robe blanche n'accusaient aucune forme; cette

chasteté d'aspect prenait un caractère imposant par une immobilité qui devait être habituelle.

Marguerite regardait la mer; le coude appuyé sur une petite table, les doigts croisés, elle écoutait plutôt le brisement de la vague sur le roc que les discours de ses hôtes.

Torigny se sentit oublié, et, délivré du souci de sa contenance, de l'inquiétude d'une réplique à fournir à quelque sarcasme, il jouissait profondément d'être là et de s'emplir les yeux d'une présence féerique.

Marguerite lui paraissait, beaucoup plus qu'une grande dame, cet être des contes et des ballades qu'on ne voit qu'en rêve ou crayonné sur la couverture des morceaux de musique : muse, péri, sylphide, willie, ondine ou nymphe. Entre elle et lui, il voyait une si grande différence que l'idée d'amour ne lui vint pas. Marguerite ne montrait rien de la femme telle qu'il la concevait, et son étonnement admiratif se traduisait par une joie de contemplation que troublaient seuls les discours des trois hommes.

Tessonnes disait :

— Les phénomènes anthropologiques rentrent dans la zoologie : l'homme n'a qu'une caractéristique, la pensée; pour tout le reste, c'est une brute.

— Où commence le phénomène de la pensée? Dans les écoles, on n'exerce que la mémoire. A réveil du désir, qui n'est qu'un mouvement de l'instinct? Aux contacts sociaux, qui ne sont que des combats, des calculs ou des attractions? Il faut que la vie se taise en nous pour que la pensée fonctionne, et quand la vie se tait nous sommes déçus et notre humeur corrompt les jugements. Tant que j'ai eu des émotions à vivre, je n'ai point eu d'idées. Dès que j'ai cessé mon activité sentimentale, mon cerveau a hérité de l'ancienne vivacité, et j'ai aussitôt philosophé.

Marguerite intervint :

— Heureuse, je n'aurais apprécié aucun de vous trois. Car, mes bons amis, il faut bien se l'avouer, quand un homme et une femme n'ont que de la métaphysique à se dire, ils sont l'un pour l'autre des pis-aller. Ce qui s'exprime, ce que disent les mots, c'est le fatras, le néant comme intérêt. Le bonheur par essence est indicible, et voilà pourquoi il balbutie ou se tait.

— Oui, dit Sernhac en changeant de place. Une catégorie sociale, certainement la plus haute, qui a le génie pour sommet et le pédant pour base, fabrique incessamment des formules explicatrices, des motifs conducteurs de la

pensée générale. Elle nous fait des modes pour penser comme pour nous vêtir, et ce que nous nous mettons dans la tête est souvent aussi fou que ce que nous mettons dessus. Les systèmes ne valent pas plus que les mutations de l'habit et expriment à peu près autant. Le cœur de l'homme, et le corps de l'homme existent seuls; le reste, verbiage et habillage.

— Laisse, dit Cravant, ce parallélisme paradoxal et oiseux entre la forme de la robe et la doctrine d'un même temps et dis-moi, je t'en prie, comment tu exprimeras le cœur humain, sans énoncer un système. Il faut bien que tu partes d'un point concret ou d'idéal, que tu adoptes le plan matérialiste ou l'autre.

— Il faut, s'écria Tessonnes, la singulière impériosité! Il faut que je ferme un œil pour y mieux voir ou que je voile un volet du diptyque afin de contempler l'autre sans distraction; il faut que je mette ma tête dans le fer du photographe pour te paraître en bonne posture. Non! Aucun point ne contient tous les rapports; je ne puis choisir entre les deux parts de l'évidence; le plan matérialiste existe et un fou seul le nierait; l'autre existe aussi, mais il est plus rare en ses manifestations. Nous avons faim trois fois par jour et

sommeil au bout de quinze heures : les besoins de notre immatérialité sont beaucoup moins fréquents; et puis on peut vivre sans âme, c'està-dire d'une vie animique réduite à presque rien.

— Ne soyez pas dupe de la fréquence phénoménale, observa Tessonnes. Comme à un confluent où se rencontrent les eaux de deux rivières, il se produit dans l'homme un courant où les deux natures se mêlent sans qu'on les distingue. Nos sensations dépendent grandement de l'imagination. A quoi obéit donc celui qui jeûne? A une notion plus forte que l'instinct. A quoi obéit celui qui tue? A un instinct plus fort que la notion de crainte. Mais instinct et notion, tour à tour dominant, cheminent à l'état de solidarité parfaite, et voilà pourquoi la psychologie ne sera jamais une science officielle. Les alchimistes, en divisant l'homme en corps, âme et esprit, ont donné les trois catégories de l'investigation.

— Que nous voilà bien avancés, avec trois mots, au lieu de deux ! conclut Cravant.

Marguerite dit mollement :

— Je ne vois pas le grand avantage de séparer l'idée du sentiment.

— Cependant Tristan et Spinoza font des

choses différentes et si Tristan avait vécu il se serait consolé en devenant Spinoza, déclara Sernhac.

— Des êtres destinés à vivre en héros appartiennent à l'action, d'autres sont doués pour contempler la vie et la traduire en remarques, en drames, en aphorismes. Entre eux, on observe la différence du laïc et du clerc. Malheureusement le contemplateur ignore les conditions de la vie, comme le spectateur les procédés illusionistes du théâtre et cela nous prive de bons principes, fit Cravant ironique.

— Hygiène et tempérance! fit Tessonnes.

— Qu'est-ce donc qu'une passion tempérée? Nous appelons cela un goût. Si la passion est la maladie de l'âme, on peut dire que, hors de la maladie, il n'y a pas de vie animique.

— On suppose une passion heureuse.

— L'habitude du bonheur atténue la passion. — ■ Les neuf muses de l'homme s'incarnent

dans l'Eros platonicien : le désir, si différent du plaisir tel que le conçoivent les imbéciles, est ce ferment innommable qui nous pousse, grands et petits, hors de la paix, à la poursuite de l'irréel.

La jeune femme objecta :

— Il y a des êtres conscients de leur désir

et qui ne tendent qu'à la paix dans la satisfaction de ce désir.

— Vous pensez à vous-même en ce moment, dit Cravant, et je découvre l'allégorie de votre sort dans l'histoire de la Rondache.

Un paysan, ayant dû abattre un figuier, le scia et, en face d'une belle planche, presque ronde, il eut l'idée d'y mettre un emblème et d'en faire une rondache, une sorte de bouclier rond. Il apporta donc ce bois à son notaire. Le paysan voulait sans doute quelque figure plaisante, mais le fils du notaire, qui n'était autre que Léonard de Vinci, alors jeune homme, imagina de rendre la Rondache épouvantable. Il rassembla dans un grenier des chauves-souris, des serpents, des lézards, des scorpions, des crapauds, des limaces, tout ce qu'il put réunir de répugnant et d'horrible; et il composa ainsi un bouquet d'effroi, un panneau de répulsion, à ce point que le notaire, pénétrant dans l'atelier, eut peur à cette vue et voulut fuir.

La Rondache représente notre vie. Nous ne savons jamais le matin quelle sombre fantaisie le Destin y aura peinte, avant le soir. Vous êtes entrée dans la vie avec les dons de toutes les fées, et vous êtes veuve quoique mariée; cè jeune homme qui incarne les qualités de la

bourgeoisie sera demain peut-être un assassin, et moi qui m'applique tant à chercher un peu de vérité, je m'égarerai dans les pires divagations.

— J'accepte votre Rondache, dit Tessonnes, pour signifier l'imprévu de la vie : puisque la mort même peut survenir à l'instant, les scorpions, les crapauds, les serpents et les chauvessouris envahissent une existence, sans que cela nous étonne. Mais notre conscience ne dépend pas des événements. Notre probité éclatera dans la pénurie, notre constance dans l'épreuve. Daniel dans la fosse aux lions est plus Daniel que jamais.

— Illusion que cette permanence du caractère! dit Tessonnes. Il y a des points sur lesquels on ne transige pas et d'autres où nous sommes faibles et facilement coupables. Evidemment, je rendrai le porte-monnaie trouvé, mais non pas au propriétaire d'un champ la vieille médaille que ma canne aura fait sortir d'une motte de terre. Si je trouve chez un paysan un objet d'art, je l'achète à vil prix sans scrupule, parce que le marchand qui passera après moi agirait ainsi. N'est-ce pas une capitulation de conscience? Nous avons chacun une espèce d'honnêteté individuelle, parfois professionnelle, hors de laquelle nous ne valons rien.

LA RONDACHK 53

Voyez donc comme chacun, qui respecte le bœuf et Tâne d'autrui, lui prendra aisément beaucoup plus que son bœuf et son âne, l'être cher, l'être qui passe pour un dédoublement de l'individu, sans que la société, qui met à son ban le voleur d'un pain, cesse d'accepter comme digne membre le voleur d'une femme, autrement coupable et dangereux cependant.

— L'honnête homme, fit Cravant, est celui qui observe des devoirs supérieurs à ceux que la société exige. A chaque époque, la conscience générale émet un étalon d'honnêteté et l'opinion n'exige pas d'autre impôt sur les passions. Mais qui donc se contente de cette vertu négative? Une dette judiciairement périmée reste aussi valable. Il y a une légalité pour la morale et qui ne signifie rien pour nous.

— Evidemment, dit Marguerite, la société me permet de quitter un époux indigne et d'en prendre un autre : mais une notion supérieure me défend de donner un successeur à celui qui vit encore.

— Et implicitement ou explicitement, vous demandez tous les jours à Dieu la mort de cet époux indigne.

— Je l'avoue! Mais qui ne la demanderait à ma place?

— Quelle différence voyez-vous entre souhaiter la mort et la donner? Si l'intention vaut l'action, idéiquement vous êtes homicide.

— Non, car en adressant ma requête à Dieu, je sais bien qu'il ne l'exaucera que dans la mesure de sa justice.

— Je ne vous comprends plus. Si Dieu n'en doit faire que selon la justice, pourquoi l'implorer au nom de votre intérêt? Espérez-vous le séduire?

— Si vous trouviez demain sur la route un cadavre et que vous ayez vu le meurtrier, vous le dénonceriez?

— Sans doute.

— Non, si ce cadavre était celui de votre mari, vous ne dénonceriez pas l'assassin. Reculons de quelques siècles, et vous verrez que vous n'êtes pas si éloignée de faire frapper cet homme qui embarrasse si fort votre existence.

— Je ne payerais pas des sbires.

— Si, en levant un doigt, vous pouviez vous libérer, c'est-à-dire tuer le comte Wilhem, vous lèveriez le doigt. Votre conscience n'est pas assez forte pour envisager un crime, vous souhaitez un accident qui aurait les mêmes effets que le crime. Vous craignez le remords, la compromission. Vous reculez devant l'acte

positif, sanglant et cruel, tandis que l'idée vous est journalière. Qui accepterait le profit d'un crime est criminel !

— Me voilà scélérate et convaincue de meurtre.

— De la pensée au fait, il y a la question du prochain, dit Sernhac.

— L'homme qui a manqué son coup ou celui qui l'a différé, ou celui qui n'ose l'accomplir, est coupable.

— Il faut admettre, dit Marguerite, que les victimes ont le droit de maudire leur bourreau et de souhaiter vengeance. Moi, j'ai le droit de me plaindre. Je suis un rare exemple d'infortune et de fatalité.

— La première et la plus terrible des fatalités est en nous et toujours collabore avec celle de l'extérieur.

— Vous allez me redire que j'ai mérité mon malheur, fit-elle, hautaine.

— Non. Vous méritiez un heureux sort : mais vous avez agi de façon si étourdie!... Quel que soit le prestige d'un homme, s'il n'a pas de valeur morale, c'est tenter Dieu que de l'épouser. Or, vous saviez que le comte Wilhem était joueur et débauché.

- — Jeune, belle, aimante, dévouée au delà de

tout, je pouvais me flatter de ramener au bien un homme qui m'aimait.

— Vous aviez lu des romans où les pécheresses se convertissent : il n'y a pas de Sieur aux camélias. On fait des duchesses avec des grisettes, des bourgeoises avec des vierges folles; on ne fait pas d'un chenapan un honnête personnage. La femme se métamorphose dans le bien, on l'assure, et je veux le croire : mais l'homme reste ce qu'il est et ce qu'il a été. Votre tentative était folle. On vous l'a dit sans vous convaincre. Quand une jeune fille se découvre des airs d'Eloa et qu'elle se met dans la tête de convertir Don Juan, la sagesse des philosophes n'y pourrait rien. Je le dis à votre louange : vous avez été enivrée de dévouement, vous avez cru sauver une âme. Ah! qu'il est dangereux d'assumer les rôles d'ange !

— Pourquoi Dieu ne nous donne-t-il pas la force concordante avec nos aspirations, quand ces aspirations sont pures?

— « Pourquoi Dieu » sont les deux mots les plus sots qui se puissent dire. Dieu est l'éternel « parce que », mais nous le traduisons mal. Nous avons besoin de justice immédiate et l'économie providentielle distribue dans les trois termes du temps cette équité que nous

voudrions constater à la minute présente.

— Dieu aime ceux qu'il éprouve! fit Marguerite; il déteste alors ceux qu'il favorise.

Tessonnes s'exclama :

— Dieu aime, Dieu déteste. Oh! cervelle de femme !

— Le présent a ses explications dans le passé, hérédité, atavisme, et nous ne les percevons pas; il a ses conséquences dans l'avenir et nous les percevons moins encore.

— Il faut croire que le bien l'emporte finalement, observa Tessonnes. Puisque le cosmos dure, l'ordre est maintenu, et cela s'entend de l'ordre animique aussi.

Marguerite montra de l'agacement :

— Mon Dieu, qu'il faut être homme pour offrir des dissertations à une âme malade! Je me sens seule; les jours, les heures de ma jeunesse coulent entre mes doigts comme du sable; bientôt j'aurai la main vide et fanée et vous m'offrez des discours. On ne soulage pas un cœur avec des mots. La pensée est chose sublime, ailée, mais pâle, et quand on souffre, on a froid; c'est de la chaleur qu'il faudrait.

M. Torigny, qui ne me connaît pas, me plaint, et son silence chargé de sympathie me fait plus de bien que vos subtilités. »

Malgré l'obscurité, les trois hommes se regardèrent et Marguerite s'irrità de ce regard échangé qu'elle n'avait pas vu et qu'elle sentit nerveusement.

Un rayon de lune passa entre les nuages et vint éclairer à la fois le visage de la Hongroise et les brillants d'un petit cadre posé sur une console.

Les traits nobles et volontaires, d'une régularité que rachetaient la rêverie des yeux clairs et la sensualité d'une bouche un peu grande, éblouirent Torigny; et un désir d'une acuité indicible traversa sa pensée. Il voulut le portrait entouré de brillants que le rayon lunaire lui montrait et, semblait-il, lui offrait. Il le voulut comme un fou, sans gradation dans le désir, par un coup subit de la sensibilité. Eût-il osé le demander qu'un refus certain lui aurait été opposé. Les trois hommes le convoitaient sans doute aussi, et comment penser que la jeune femme accueillit une requête si hardie, si peu motivée ?

Selon les bienséances, Torigny aurait dû se lever au bout d'un moment et prendre congé : on ne l'eût pas retenu. Il était resté, insoucieux de l'heure et de l'importunité de sa présence. Maintenant, il ne partirait pas sans em-

porter le petit cadre ovale. Cette envié sitôt conçue devint une obsession : il ne s'arrêta pas à l'idée, si contradictoire à son éducation, de voler, ni même à cette circonstance que l'encadrement du portrait représentait une valeur vénale assez élevée.

Il cessa d'écouter la conversation, il cessa même de contempler Marguerite : sa pensée se concentra sur le portrait. En prenant congé, pourrait-il frôler la console? De quel main saisirait-il l'objet? Le cacherait-il dans son chapeau ou sa manchette était-elle assez large pour l'y faire entrer? k

Ces calculs l'absorbaient au point qu'il n'aurait pas entendu son nom, si on l'eût interpellé.

De la conversation une tristesse insupportable se dégageait. Ces quatre personnes, que l'intimité rendait sincères, exhalaient des humeurs contradictoires en termes recherchés et se lamentaient avec vanité.

Torigny avait assisté à des querelles, mais non à une réunion d'esprits inquiets qui s'analysent et, à propos de leurs symptômes, promènent, sur les questions, une critique sèche et plaintive. Sans la différence des voix, il aurait confondu les discoureurs, tellement le caractère pessimiste l'emportait sur les individualités.

Il plaignit la jeune femme de vivre avec ces êtres sombres et agressifs : l'ardeur de voler le médaillon devenait douloureuse. Quelle apparence qu'il revînt à la villa? Il déplaisait aux hommes et Marguerite ne se souciait pas de lui. Il emporterait l'objet si brusquement désiré ou bien il renoncerait à le posséder jamais.

Ce jeune bourgeois respectueux de la légalité jusqu'à la vénération ne pensa pas un instant au délit de droit commun. Il voulait l'image de Marguerite et, ne pouvant l'obtenir, il la volerait.

Après cette résolution, tout disparut, même la vue de la jeune femme. Quand les nuages obscurcirent de nouveau la lune, il se leva :

— Pardonnez-moi, madame, d'avoir abusé de votre accueil : mais à mon âge, les occasions sont rares, qui permettent d'entendre autre chose que des banalités. Vous m'avez bien payé de ma course, en me supportant avec tant de bonne grâce.

Ce disant, il reculait vers la console qu'il heurta :

— Adieu, monsieur, et merci! dit la jeune femme, tandis que Torigny jetait son chapeau mou sur le petit cadre et le saisissait à travers le feutre, avec une adresse singulière.

— Madame, messieurs, fit-il, en s'inclinant, la main crispée sur le précieux objet.

L'escalier lui parut long à descendre, comme il avait été pénible à monter. Il ouvrit lui-même la porte et cacha le portrait dans la poche de son veston. Une crainte subite le secoua : la lune sortait des nuages; elle éclairait donc la console et l'un des quatre personnages pouvait s'apercevoir du vol. Pour se rassurer, il pensa à surprendre l'impression qu'il avait laissée, descendit vers la mer et atteignit aisément le pied de la villa. Il s'assit sur le roc, fébrile, le front mouillé, la bouche sèche et les oreilles très attentives.

A cet endroit, les paroles lui arrivaient distinctes.

— Vous êtes égoïste, disait Cravant, et pis que cela ! Le licencié en droit est un être moyen, destiné à un rôle de chef-lieu de canton, frais émoulu d'une école de droit. Notre atmosphère, il ne peut la respirer. Votre beauté lui gâtera, par souvenir, la femme qu'il épousera, et notre conversation lui donnera des doutes sur ce qu'il doit croire pour vivre, sans trouble ni rancœur, une existence monotone. Par charité, ne le laissez pas revenir. Il vaudrait mieux, pour lui, fréquenter une taverne que ce chalet. Une femme

qui a l'air d'un ange de cathédrale est la vue la plus pernicieuse; elle dégoûte des autres femmes qui n'ont que l'allure de la bonne bourgeoisie.

Marguerite ne répondit pas tout de suite.

— Ce Torigny n'a qu'un mérite : il ne parle pas; son silence est chargé de vénération. Tous trois vous tournez aux mentors. Ce ne sont que vérités, conseils, avertissements! Eh! cette prédication, pour brillante qu'elle soit, ennuie! Lui me plaint sans me juger; et ainsi, il me donne plus que vous.

— J'entends bien ce qu'il vous donne, l'impression d'être la reine devant Ruy Blas : mais que lui donnez-vous, sinon du trouble inutile et nuisible? Quelle raison, sinon une lucide charité, puis- je avoir pour m'intéresser à cet être quelconque? Votre approche est mauvaise pour lui.

— Ce n'est pas mon avis, dit la jeune femme, ce jeune homme ne voit en moi qu'une figure innocente, un vivant poème et non pas une réalité. Son silence ne se formait ni d'embarras, ni d'arrière-pensée, mais de la dévotion d'un mystique devant une belle image. Je lui représente de la poésie, de l'art, du roman : il me regarde avec les yeux de l'esprit. Cette contemplation

le détourne des vulgarités et servira à sa culture sentimentale.

— J'admire votre justification, dit Tessonnes; elle montre la souplesse de votre esprit. A la vérité, si vous l'attirez à la villa, vous en ferez un déclassé sentimental, c'est-à-dire un homme dont les aspirations dépasseront les facultés de réalisation. Il méprisera sa caste, sans parvenir à la caste supérieure. Votre image lui gâtera la joliesse de sa femme, et parce qu'il se souviendra de vous, sa vie conjugale sera triste.

— Soyez plus sincères : il est jeune, et sa jeunesse vous gênç tous les trois.

Il y eut un silence.

— Soit! dit Sernhac. Sa jeunesse nous gêne, mais elle vous agrée : l'impatience de vos vingtcinq ans cherche une impression flatteuse et vaguement tendre. Vous ne supporteriez pas qu'on vous fît une cour ouverte : mais une muette adoration vous plaît et trompe la longue impatience de votre, cœur.

— Chez les êtres de nature moyenne, comme ce jeune licencié, l'imagination ne se met pas en mouvement, sans opérer un grand trouble. Si j'étais l'ami d'André Torigny, je lui dirais de fuir sans perdre une heure, sans tourner la tête.

Sur la rondache de cette jeune existence votre reflet ne sera ni joyeux ni heureux; et vous vous étonnerez un jour, d'apprendre quelle ombre vous avez projetée.

— Quoi, de mes regards, de mon sourire vont naître des vols de chauves-souris, des nœuds de vipères, des chœurs de crapauds et des essaims de mouches.

Sernhac intervint :

— Vous avez vu la sortie de messe bretonne; les hommes et les femmes s'en vont comme ils sont venus, séparément; ainsi feraient deux communautés; on n'échange ni une parole ni un regard; les femmes rentrent au logis et les hommes, de débit de boissons en débit de boissons, sans rire, sans causerie et aussi gravement que s'ils accomplissaient un devoir religieux, se soûlent en huit à dix stations. A nos yeux, ces gens-là ne s'amusent pas et n'aiment pas leurs femmes, parce qu'ils manifestent leur plaisir et leur tendresse autrement que nous. Si vous les étudiez mieux, si vous les suivez jusqu'au soir, vous verrez les ivrognes, bavards et discourant au milieu de la route, et fort empressés auprès de leurs épouses.

Ils ont leur façon de boire et d'aimer : et l'alcool et l'amour ont, pour eux, autant de

charmes que pour les Méditerranéens si expressifs, si extériorisants.

Appliquez-vous à inculquer à un de ces gars le dégoût du débit de boissons, et à lui vanter la vraie façon d'être joyeux que vous concevez; changez ses goûts enfin, sera-t-il plus heureux?

Le bonheur résulte de l'harmonie entre nous et les autres, entre nous et les mœurs.

Socialement, chaque série a son élément et il ne faut pas dégoûter l'animal humain de sa bourbe, si on ne peut l'en sortir. Cet André Torigny, avocat de province, doit, pour son bien, ne rien concevoir en dehors de sa profession, la plus libérale à ses yeux et à ceux de ses concitoyens; il faut qu'il dise : <c le Palais, » comme un Romain disait : ce le Capitole; » il faut surtout qu'il n'apporte pas à la brave fille d'industriel qu'il épousera le fantôme d'une Béatrice. Le souvenir de Marguerite lui gâterait son coin du feu et ses pantoufles.

Il existe une coquetterie instinctive à laquelle nulle femme ne résiste. Vous ne pouvez ni ne voulez rien faire de ce garçon, mais il vous plaît de jeter sur son imagination un reflet durable et qui pèsera sur une pauvre petite bourgeoise. Vous vous dites : « Je resterai dans son esprit à l'état d'iconostase, » sans réfléchir

que vous gâterez, par avance, le sort d'une innocente qui devra souffrir, étant de taille moyenne et, peut-être grasse, de ce que son époux rencontra sur une plage une étrangère très longue et très mince.

Quoi que Ton fasse, à certains moments on se repentira un jour, et André Torigny se repentira d'avoir fait un bon mariage, parce qu'il aura rêvé d'une figure romanesque, environnée d'un halo de mystère.

Si ce jeune homme avait l'étoffe d'une supériorité, votre rencontre lui serait providentielle : vous êtes une muse visible; mais c'est un médiocre. En l'attirant, vous le troublez dans son élément, qui est la moyenneté. Il ne cessera pas d'être ce qu'il est, mais il souffrira de l'être : je vous demande grâce pour lui. »

— • Vraiment, si je n'étais pas votre élève, je serais dupe de si beaux accents. C'est un sentiment magnanime que de partir en guerre au profit d'un inconnu que l'on dédaigne et de la jeune fille lointaine qu'il épousera. Le scrupule d'un casuiste aurait peine à vous suivre; un instinct de femme ne se paye pas de ces grimaces. André Torigny est jeune, admiratif, et sa jeunesse et son admiration me font du bien comme un aspect de nature, comme un

courant sympathique. L'agrément qu'il m'apporte réduit momentanément votre prestige : je vous écoute moins à cause de son silence; et vous ne défendez que vous-même, dans ce grand zèle pour lui.

Cr avant hocha la tête :

— - Votre argumentation ne détruit pas celle de Sernhac.

— La présence de ce Torigny peut nous déplaire sans que cela prouve aucunement que votre vue lui soit bénéfique. Nous raisonnons en hommes mûrs et vous parlez en jeune femme : ce jeune homme nous gêne, mais votre souvenir gênera la vie de ce jeune homme.

— ' La Rondache nette, polie, le beau morceau de figuier où on ne voit rien que les veines du bois, c'est l'âme du licencié; vous êtes le Vinci, et vous allez, par fantaisie, y peindre une sorte de Méduse qui, plus tard, glacera la vie conjugale de ce malheureux, dit Tessonnes.

Marguerite prit le parti de rire :

— Au fond de vos discours se manifeste une notion prestigieuse de ma personne. Quoi ! je suis inoubliable! Mon seul reflet l'emporte sur la réalité, et mon souvenir pèse comme un sort, au cours d'une vie. Je ne me croyais pas si unique et si sublime.

— ■ La femme entrevue, la femme qui passe bénéficie de son caractère d'apparition. On l'imagine plutôt qu'on ne la comprend; elle s'enrichit de mille oripeaux brillants et pittoresques. Vous pourriez être plus belle et moins nuisible aux simples. Vous êtes surtout contradictoire à la province où le licencié doit vivre, aimer et engendrer. Vous êtes irréelle; vous ressemblez à un rêve, et ce genre de rivalité présente vraiment trop de difficultés pour une petite bourgeoise, voire pour une noble fille.

— La vie m'a montré amèrement que je pouvais être remplacée par la première venue.

— Auprès de qui? D'un homme qui porte en panache le bouquet des vices, d'un homme pour qui vous étiez une fortune en même temps qu'une conquête, d'un homme qui avait dix ans de débauche derrière lui et que l'opinion d'une capitale désignait pour un chenapan.

— Ah! ne l'évoquez pas! Je tremble toujours qu'il ne surgisse comme un brigand. Il l'a fait en Bohême.

— Vous étiez seule, et nous sommes là.

— Vous n'empêcheriez pas que je ne sois désarmée en face de lui. Si monstrueux qu'il soit, et malgré que la loi nous ait séparés, il a été, et religieusement il est encore mon époux.

J'ai porté son nom, et ce nom je ne puis le laisser déshonorer, pour une dette de jeu.

— Vous céderiez encore à une demande d'argent ?

— Probablement. Oh! vous ne devez rien comprendre à ce sentiment.

— Vous l'aimez encore?

— Je le hais au delà de toute parole; mais je le crains. Je suis, devant lui, comme l'oiseau devant le serpent. Ah! la Rondache aux traits épouvantables, c'est sa face de bas séducteur ! Vous ne pouvez savoir, vous autres hommes, ce que représente, pour une femme vraiment honnête et chrétienne, ce personnage, digne ou indigne, qu'on appelle l'époux, surtout quand on Ta aimé éperdument. L'époux, c'est plus que le père, le frère, l'ami et l'amant; on voit en lui une autorité comme une intimité; il impose le devoir et il inspire l'enthousiasme. Grand mystère que le lien conjugal : aucun autre n'a tant de force, pour la femme du moins. Même si la mort du comte me permettait de recommencer ma vie, même d'accord avec la loi divine, je ne guérirai pas de la blessure qu'il m'a faite : je ne serai jamais tout à fait heureuse.

— On ne saurait trop donner d'importance à ses sentiments; il en résulte une grande dignité.

7o LA RONDACHE

Mais un amour, car malgré le sacrement votre mariage fut surtout cela, un amour ne mérite pas d'éternels regrets.

— Ah ! l'incorrigible grossièreté de l'homme, fit Marguerite. Au lendemain de la mort, de quel front la femme qui reverra ses deux époux les regardera-t-elle?

— La foi elle-même n'enseigne pas que l'on doive retrouver dans l'au-delà ses compagnons d'ici-bas : cela effrayerait beaucoup d'honnêtes âmes.

— Moi d'abord, fit Tessonnes.

— Je croyais que vous aviez aimé votre femme.

— Je l'ai aimée, en effet, et je l'ai perdue au moment où j'allais m'en lasser. Elle réunissait les qualités positives les plus précieuses, douce, dévouée, passive au moral, matériellement active : la Marthe de l'Evangile n'est pas une compagne pour l'éternité.

— Vos sentiments s'entachent sans cesse de vileté ou d'ingratitude, dit-elle.

— Je vous admire, dit Tessonnes. Vous avez choisi l'homme le plus pervers, le plus débauché que vous ayez rencontré, et vous m'incriminez parce que je trouve que ma femme fut un peu fade.

— Vous né trouvez rien que de désobligeant ce soir; mieux vaut dormir.

La porte-fenêtre se ferma en grinçant. Torigny remonta la pente de rochers et prit le chemin de l'hôtel.

Minuit est une heure indue au bord de la mer; mais le jeune homme ne songeait pas au sommeil. Il marcha au hasard le long de la falaise.

La mer montait avec un bruit lourd et continu de canonnade lointaine.

Il frotta des allumettes pour regarder le portrait, qui représentait Marguerite en buste, habillée pour le bal : c'était le frontispice de la Vita vecchia. Les brillants entouraient la photographie d'une ligne étincelante.

Torigny songea au moyen de restituer le cadre sans se dénoncer, il ne le trouva pas. Plus tard, au moment de quitter Perros, le tenterait-il? Non, c'eût été se désigner : il préféra qu'on crût à un vol ordinaire. La conversation qui avait suivi son départ, et qu'il venait de surprendre, lui assurait un accueil qu'il n'eût pas espéré. L'encens de sa muette adoration était agréé, malgré le dédain de trois personnages. Il les blâma en son cœur de vouloir priver la jeune femme d'une distraction et leur

sut très mauvais gré de leur zèle à son endroit.

Il s'humiliait intérieurement devant l'idéal évoqué. Les affirmations de l'individualisme lui montraient la vie sous un jour redoutable.

Jusqu'à cette soirée, il avait cru à l'enseignement familial et qu'un homme mérite l'estime, dès qu'il accomplit son rôle de rouage dans la machine sociale. Plaider à la barre de Rennes pour les clients de l'étude paternelle, épouser la fille d'un officier ministériel, vivre honoré dans une société restreinte; cette perspective pleine de paix, il ne la reniait pas. Une Marguerite ne pouvait devenir Mme André Torigny; il n'aurait jamais pour amis des Sernhac, des Cr avant et des Tessonnes : il ne le souhaitait même pas. Les êtres de la villa lui semblaient des personnages de drame, passionnants et prestigieux, mais plutôt à plaindre, en tout cas trop différents de lui pour qu'il songeât à les imiter.

Cette sage conception fléchissait sur un point : il se sentait enflammé d'un zèle religieux pour Marguerite. Il eût voulu la servir plutôt que lui plaire : et sa tendresse prenait le caractère de l'ancien dévouement des vassaux pour une belle et magnanime châtelaine. Apporter dans la vie de cette femme un bonheur,

une paix, et puis disparaître : tel eût été son vœu, s'il l'avait formulé.

Contribuer en quelque forme que ce fût à la sérénité de cette figure si supérieure, ce problème, il se le posait en cheminant dans la nuit, résolu à lui offrir une oreille complaisante, un cœur apitoyé, à réaliser pour elle ce personnage du confident tragique, plus idéal en sa rareté qu'aucun des héros dont il écoute les plaintes et essuie les humeurs.

Ce vœu pur émanait d'une admiration sans bornes. Marguerite, figure légendaire, était la belle Aude, une fiancée pour Roland. Un humble, comme Torigny, s'élevait par le vasselage accepté et le culte rendu, du moins en son ingénuité généreuse, le croyait-il.

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