SAGE TENDRESSE
On n'est jamais plus habile sophiste que pour se convaincre soi-même.
Vers dix heures du matin, quand Marguerite sortit de la villa et descendit vers la plage, elle trouva Torigny sur le chemin.
Il l'avait regardée venir, s'était découvert, et, respectueux, attendit un mot.
— ■ Bonjour, monsieur Torigny, dit-elle sans lui tendre la main.
— ■ Madame, j'ai été bien importun hier soir. Je ne saurais assez m'en excuser.
— Oh! fit-elle, je vis un peu en dehors des coutumes et des contraintes. On a parlé devant vous comme si vous étiez un intime : je ne sais vraiment comment le fait s'est produit, mais ceci n'intéresse que ma dignité. Mes amis ont été unanimes, après votre départ, à juger que mon atmosphère vous serait funeste.
— J'ai senti que je leur déplaisais!
— Ce n'est pas précisément cela, fit-elle. Elle regarda au loin, prise de rêverie, puis :
— Mes amis sont de nobles esprits que la vie a roulés aussi durement que la mer a fait de ces cailloux. Telle fut la puissance de leur personnalité, qu'ils ont résisté au flot. Leur caractère ne s'est ni arrondi ni aplati, ils gardent leurs angles essentiels.
Vous n'avez été frappé que de leur manière aigre et tranchante, propre aux déçus et aux vaincus, vous ne pouvez mesurer la bonne influence qu'ils exercent sur moi.
Depuis que mon bonheur a été détruit, je voyage. J'ai perdu mon foyer, je n'ai pas le droit d'en refaire un autre, Condamnée à vivre en étrangère, en passante, j'ai fait bien des rencontres. Ces trois hommes seuls sont devenus mes amis.
Quand je m'arrête pour un ou deux mois quelque part, je les appelle, et si la vie le permet, ils viennent, toujours sombres et toujours fidèles.
— Ils vous aiment, dit Torigny.
— Ils m'aiment profondément, répondit Marguerite. Ils ne me flattent point et, à les entendre, on croirait que ce sont d'implacables censeurs. Leur amitié a une pudeur qui se tra-
duit par de l'humeur. Ils grognent pour ne pas s'attendrir, comme les couples rustiques se gourment parce qu'ils n'osent pas se câliner.
— S'ils vous aiment, pourquoi ne provoquent-ils pas votre mari en duel?
Marguerite sourit :
— • Vous êtes un enfant! D'abord, mon mari les tuerait, sans aucun doute. Le comte Wilhem est un duelliste habile et très brave. Ensuite, l'amitié n'inspire pas de tels dévouements. On ne joue sa vie que pour une femme qui vous aime, et mes amis savent bien que si je deviens veuve, je ne donnerai ma main à aucun d'eux. Ce sont d'incomparables confidents, non des prétendants.
— Il y a des êtres tellement supérieurs aux autres, que ce serait une impiété de prétendre à leur cœur. On doit les aimer et les servir, comme le gentilhomme servait le roi, dit Torigny.
— Ah ! admirer, servir ! ce sont les élans de la jeunesse; certains ont dans l'âme quelques parcelles de chevalerie, mais la vie implacable efface la belle devise.
— La Rondache! dit Torigny.
Marguerite s'était arrêtée et, après une hésitation, s'assit sur un tertre.
— • La Rondache, répéta-t-elle, on la peint
soi-même inconsciemment. Chacun accuse la Fatalité, au lieu de se frapper la poitrine. Nous ignorons les conséquences de nos actes. Agirions-nous autrement, en les connaissant? On m'a dit que je vous nuirais en vous fréquentant : cela peut être vrai et cependant je suis bien aise de vous rencontrer, parce que j'ai épuisé la sympathie de mes amis et que la vôtre s'offre entière, abondante. »
La jeune femme, égoïste et sincère en son besoin de confidence, créait sans préliminaire un état d'intimité entre elle et lui, avec la sécurité de ceux qui, voyageant sans cesse, ne redoutent pas de laisser des souvenirs en un coin perdu. Qu'importait à Marguerite qu'un jour Torigny racontât à des amis quelque chose d'elle?
Lui, avec un tact profond, ne pensait qu'à offrir son silence puisqu'il plaisait. Il dit seulement :
— Comment le malheur a-t-il pu vous atteindre, armée comme vcus l'êtes d'un charme si puissant? Comment n'avez- vous pas triomphé du cœur le plus inconstant?
— Ah ! fit Marguerite en levant lentement les yeux au ciel.
Et, les maintenant ainsi dans un mouvement de coquetterie morale :
— Je vais perdre mon prestige, si je vous avoue mes faiblesses.
— Des faiblesses? interrogea Torigny, pour qui ce mot signifiait des fautes amoureuses.
— N'est-ce pas la pire des faiblesses que de s'attribuer la puissance de convertir un pécheur endurci et de sauver un être de perdition? J'ai voulu me consacrer à un pervers, le purifier, et j'ai perdu ma destinée. Se dévouer et réussir, c'est-à-dire se sacrifier pour le salut d'autrui, quelle ivresse ! Se perdre sans effet, sans résultat, quelle atrocité !
Cette façon idéale de confesser l'entraînement aveugle qu'elle avait éprouvé pour le comte Wilhem différait singulièrement de la Vita vecchia. Torigny ne s'arrêta pas à cette variante, il n'analysait pas l'exquise impression d'approcher cet être qui semblait unique.
— Vous êtes à Perros, en famille? demanda la jeune femme.
— J'y suis venu à bicyclette, et par hasard, mais j'y passerai quelque temps. En récompense de mes examens terminés, on m'a permis un petit voyage sur les côtes bretonnes.
Marguerite hésitait entre le conseil de l'honnêteté et son égoïsme Elle eût été désolée que le jeune homme s'éprît d'elle au delà d'un cer-
tain point, celui-là même qui en faisait un confident agréable. Après un silence que la contemplation de la mer rendait supportable, elle se décida à un propos décisif.
— Mes amis m'ont fait un cas de conscience à propos de vous, et je n'ai pas l'habitude de reculer devant la vérité, même gênante. Je vous ai accueilli d'une façon simplement confiante, parce que bien des choses surprenantes pour la plupart me semblent naturelles; mais je ne voudrais pas qu'il y eût l'ombre d'une arrièrepensée entre nous. Séparée de mon mari, je suis cependant mariée et, deviendrais-je veuve, je ne peux vous représenter qu'une amitié douce et passagère. Dans une même année, je vais du pays d'Hamlet aux Pyramides, et de Constantinople aux Baléares; je suis une errante, une passante; probablement dans un mois, je quitterai ce coin de Bretagne et la France, pour un temps illimité. Il ne faut donc pas que vous voyiez en moi autre chose qu'une hirondelle à peine arrêtée et déjà prête à reprendre son vol.
— Je ne vois pas autre chose, dit sincèrement Torigny. Dans un mois, il sera déjà question de mon mariage. Mon père, sur ce point, a des idées spéciales. Il prétend qu'il faut donner sa
jeunesse à l'être qui doit supporter avec vous le poids des années mûres et défaillantes.
— Il a raison, dit Marguerite, et surtout dans la vie provinciale, où les jeunes filles, à moins d'être endiablées, sont gardées et maintenues par une opinion rigoureuse. La vraie vie est l'intimité complète et permanente, sans restriction. Il faut que la femme incarne les ambitions, même les manies de son époux. Ce que décrit la poésie, ce que chante la musique ne vaut pas la vraie tendresse d'un couple qui se comprend et qu'unit la bonne volonté. Dans l'art, les amants sont toujours malheureux, parce qu'ils sont des amants et que l'amour est la forme du désir et non un état de vie réelle. Il ne faut pas vivre les romans, il suffit de les lire : ce sont des voyages dans le pays de la passion, pleins de dangers, de mirages, et d'où on rapporte une âme à jamais endolorie.
— Cependant, les plus nobles ne sont-ils pas ces aventuriers du cœur qui cherchent les Amériques...
— Oh! quelle phrase ridicule... Qu'importe à l'humanité qu'un être ait, un soir, poussé un cri de joie ou de douleur, jusqu'aux étoiles. Que celui-là soit ignoré! Il donne un exemple déplorable. Malheur à qui voudra l'imiter !
— Vous croyez-vous obligée à parler pour mon édification? demanda Torigny. Je sais bien peu de chose, mais ce peu a un caractère de clarté et de précision. On souhaite de suivre l'oiseau qui fend l'espace, mais de là à se fabriquer un appareil à voler, il y a loin. Vous êtes, madame, d'une sphère tellement au-dessus de la mienne, que l'idée ne me viendrait pas de vous regarder comme ma semblable. Vous appartenez à la fiction, à ces personnages qui s'agitent derrière la rampe. J'ai vu jouer quelques drames, je n'ai jamais souhaité d'y être mêlé.
Etendant la main vers le large :
— Cette vague, qui se brise sur l'îlot et le couvre d'écume, me donne ridée d'un élan aveugle où tout l'être s'épanouirait dans une exaltation héroïque : cependant, je n'essayerai pas d'imiter l'élément. Cette mer m'attire, profonde, illimitée, fantasque; elle charme mon imagination, mais je la sais dangereuse, au bout de cent brasses je serais englouti. Eh bien, puisque vous voulez que je m'explique, je contemple votre âme, comme je contemple cette eau prodigieuse, avec d'autant plus d'avidité que je n'en verrai plus de semblable. Vos amis eux-mêmes me semblent des hommes d'un
autre pays, très lointain, où je n'irai jamais.
— Vous manifestez une haute raison. La pire duperie est de se forcer, à Tencontre de sa propre nature. Chaque individu appartient à une série végétale ou animale; en portant ses fruits, en manifestant son instinct, il suit la voie droite. Voyez-vous les fleurs s'efforçant à devenir des papillons et les chiens s'ingéniant à imiter les chats? Tenter l'impossible et pour quel résultat? le malheur. Il n'y a que l'homme d'assez fou pour, s'il est poisson, sortir de l'eau, de son propre mouvement, ou, s'il est oiseau, pour s'obstiner à 'oublier ses ailes et à marcher misérablement.
Elle l'approuva.
— Comment, avec cette sagesse, ressentezvous tant d'enthousiasme ? D'ordinaire les esprits réfléchis manquent de vivacité; ils jugent et ne vibrent pas. Vous êtes plus exceptionnel que mes amis, monsieur Torigny, car vous unissez le sens de l'idéal au sens de la vie.
— Pourquoi les séparer? Ne sont-ils pas corollaires l'un de l'autre? Idéaliser la vie ou réaliser l'idéal est une même proposition.
Ainsi ils verbiflaient des impressions toutes sentimentales, accumulant les mots autour d'une émotion. La jeune femme se réchauffait au
contact d'un cœur vierge; l'adolescent s'enivrait au spectacle d'une femme aimable.
La civilisation n'est peut-être que l'art de réduire les aspirations instinctives en émanations vagues et à faire du bruit intellectuel autour de la vie d'espèce, comme les Corybantes au berceau de Zeus enfant, pour couvrir ses cris.