A &ONDB SB NUIT
ques-unsy mettent du sable jaune, et Georges prétend que les frotteurs doivent s’appeler ici des ratisseurs. On ne met de cire que sous les chaises rangées le long du mur. De bonnes vieilles tapisseries, comme nous en suspendons à Troyes, les jours de la Fête-Dieu, autour des reposoirs, remplacent le papier de tenture. Pendant que je t’écris, j’ai la joie et l’orgueil de voir notre servante, grimpée sur un marche-pied, dans mon jardin dont les allées sont pavées en briques, et époussetant soigneusement, avec un plumeau, l’arbre unique qui tend ses bras plaintifs au soleil. Elle enlève les feuilles piquées, tachetées ou brûlées, et les met dans son tablier relevé* autour de sa taille. Que dirait papa, s’il voyait traiter ainsi ses rosiers ? J’ai une serre ;• il est convenu que nous cultiverons les . tulipes. Je t’en enverrai, si tu ne viens pas toi-même en .chercher.
» Georges s’amusé de mes débuts de ménagère et je m’amuse de l’amuser. Quel enfant dans cet homme ! Ah ! ma mère, il nous a trompés, ou nous noua sommes tous trompés sur son âge. 11 est impossible qu’il soit plus âgé que moi. Tous les jours, je lui enlève une année ; encore une semaine, ce sera mon enfant. Oui, mon enfant, cartons les jours je tâche de vieillir pour l’aimer mieux ; je voudrais me hausser le cœur, pour le faire regarder plus loin sur notre route.
» Quand je pense qu’on a emprisonné, jugé et condamné à mort Georges comme un conspirateur I Lui, un conspirateur ! Comment a-t-il pu croire et laisser croire aux autres qu’il l’était, lui, ce cœur naïf, cette pensée loyale, qui ne sait rien cacher, rien trahir t
» Ce matin, en parcourant tous les deux notre maison, nous avons découvert derrière la porte d’entrée de singuliers objets, qui nous ont fort étonnés et fort intrigués.
» Imagine-toi une perche au bout de laquelle est fixé un crochet en cuivre, ressemblant à une crosse épiscopale. Ce qui nous a fait penser à une crosse, c’est la splendeur de ce cuivre, si poli, si brillant qu’on eût dit de l’or. Ce sceptre hollandais repose dans un bassin de même métal, aussi éblouissant que la crosse, et pour que ces deux objets précieux ne se nuisent pas, ne se ternissent ou ne s’égratignent pas par le contact, on a soin de mettre dans le vase en cuivre un rond de papier soigneusement découpé, comme ceux qui recouvrent les boîtes de dragées.
» A quel usage peut servir ce crochet doré? nous sommes-nous .demandé. Georges prétendait qu’en Chine on suspend derrière la porte des maisons des balais, comme des taUsmans, pour balayer dehors les génies malfaisants qui pourraient se présenter et tenter de violer le domicile des honnêtes bourgeois
de Pékin ou de Nankin ; et il supposait que ce bâton augurai avait, en Hollande, une destination analogue.
» Notre servante, qui ne sait pas un mot de français et qui ne nous a pas encore enseigné un mot de hollandais, nous a mis au courant par sa pantomime. Elle a pris la perche et avecle crochet a soulevé le paillasson posé en dehors de notre porte ; puis, courant au canal, elle a plongé à diverses reprises le paillasson dans l’eau épaisse. Voilà l’usage unique, mais modeste et pratique, auquel sert ce magnifique instrument.
» Pouvions-nous nous en douter ? Nous avons bien ri de ce luxe raffiné. Georges prétend que dans les maisons bâties sur les bords d’autres canaux, les crochets à paillassons doivent être plus modestes, et qu’on ne les fait si beaux, qu’on ne les entretient si brillants que sur les bords du Keizersgracht, parce qu’il faut des crosses pontificales pour laver les paillassons dans le canal de F Empereur.
» Cette propreté proverbiale des maisons hollandaises est un culte si grand, et tient tant au cœur des indigènes, qu’ils ne se lavent que très-imparfaitement eux-mêmes, et qu’ils ne se soignent que fort médiocrement, pour faire mieux valoir le lustre de
leurs meubles et de leurs habitations »
Après de longs détails sur son installation, sur ses projets, Émilie osait parler de son bonheur; mais
avec une discrétion pourtant qui lui coûtait beaucoup, elle n’insistait guère, par délicatesse filiale, de peur d’inspirer une jalousie involontaire aux parents qu’elle n’aimait plus que de si loin.
Ces réticences échappaient peut-être à M. et madame Delatour qui en profitaient. M. Soudin les devinait toutes, les admirait et s’en vengeait en répondant à sa nièce :
« Ton bonheur est donc trop grand que tu ne nous en parles qu’à demi-mot, comme si nous pouvions être tentés de t’en prendre ou de t’en disputer une part. »
Les lettres de Georges trahirent les premières, et assez promptement, la mélancolie de l’absence qu’Émilie ne voulait pas ressentir, et qu’elle n’eût jamais avouée.
Je sais bien qu’en écrivant à sa mère, dont la santé l’alarmait et qu’il voulait attirer à Amsterdam, il laissait voir un attendrissement promis d’avance et dont madame Berroy avait besoin.
Mais ce fut dans sa correspondance aves M. Soudin que les signes vraiment sérieux de cette iné' vitable nostalgie des grands cœurs se manifestèrent.
Un jour, par exemple, racontant à M. Soudin la visite qu’il avait faite avec Érailie au musée d’Amsterdam, il écrivait à propos de la Ronde de nuit do Rembrandt :
« Je n’ai pas la prétention d’être un connais<
seur; mais devant un tel chef-d’oeuvre, il faudrait être aveugle pour ne pas comprendre cette révélation du génie. Nous sommes restés une heure entière, Émilie et moi, assis sur un banc que l’on place devant le tableau, et sans nous expliquer le sujet, sans chercher à définir les lois du clair-obscur, sans savoir si la lumière vient d’en bas, d’en haut, de devant, de derrière, nous avons répété à satiété : Que c’est beau 1 Que c’est beau! A mesure que nous pénétrions par les yeux, par la réflexion, dans ce tableau profond, quelque chose montait en nous, une angoisse, une émotion, une joie, une douleur. Nous nous mîmes à pleurer.
» Voilà, je vous l’atteste, les premières larmes que nous ayons versées depuis que nous sommes mariés. Nous les avons versées ensemble, en nous serrant la<main, sous le poids d’une admiration qui accable les forces humaines. Nous en sommes fiers, je dirais presque heureux, et pourtant, maintenant, je me demande si elles ne sont jias un avertissement de douleur.
» —Pourquoi pleures-tu? ai -je demandé à Émilie.
» — Je n’en sais rien, m’a-t-elle répondu; c’est peut-être parce que tu pleures.
» Nous avons essayé de rire de notre attendrissement. Mais on ne rit pas facilement devant une œuvre sublime, môme quand elle est gaie. Elle atteint
son premier but, qui est de communiquer la joie ; mais elle le dépasse ensuite, en vous emportant sur les sommets. -
» Cette Ronde de nuit n’a rien de sinistre. Des bourgeois vont au tir, ou bien en reviennent. C’est la garde nationale du temps. Mais cette sérénité des visages, cette humanité si réelle et pourtant si tran&figurée, cette force épanouie, cette dignité contenue, cette virilité des gens actifs, vous émeuvent, vous passionnent.
» J’ai fait devant ce tableau je ne sais quel rêve d’association bourgeoise, pour jouir de je ne sais quels privilèges, pour réclamer je né sais quelles libertés. Ces gens-là n’étaient pas des compagnons du Lion dormant; ils étaient les lions tranquilles, paisibles, éveillés, invincibles. Ils ne conspiraient pas; ils voulaient tout haut ce qu’ils voulaient, et se faisaient accorder ce qu’ils voulaient. Ces bourgeois à l’allure franche me faisaient envie. J’aurais voulu être un des leurs, mettre sur mon épaule une de ces arquebuses, une de ces piques, et marcher au son de ce tambour. Ce sont des portraits de ces vaillants Hollandais du dix-septième siècle qui s’étaient fait les entrepositaires du monde entier, qui balayaient les Anglais de la mer, où l’amiral Tromp promenait le drapeau des Provinces-Uuies; qui se donnaient la richesse, ayant déjà la liberté, et qui fondaient un grand empire colonial en Asie.
» On demande où Rembrandt a pris la lumière de ses tableaux. Il l’a prise dans les tonnes d’or que la banque d’Amsterdam évenlrait sous ses yeux; il l’a prise dans le cœur de ses contemporains qui ont tous un foyer paisible, mais puissant.
» Ah ! je sais bien pourquoi j’ai pleuré devant ce
mirage de la force tranquille, de la possession satisfaite, de la conscience, de la virilité, de la vie ! C’est que je suis retranché de la ronde des hommes de mon temps, de mon âge, de mon pays ; c’est que je suis inactif, exilé, condamné à un bonheur sans travail, sans lutte, c’est que j’envie ceux qui se promènent avec des drapeaux, des arquebuses, des piques et un tambour, et qui, fiers de leur République, défilent éternellement devant les bannis et les captifs de tous les siècles, pour leur montrer le civisme dans sa simplicité, la patrie dans sa force, l’humanité dans sa gloire.
» Ëmilie, qui me devine mieux que je ne me connais, a passé par les mêmes émotions. Voilà pourquoi nous avons pleuré ensemble devant ce chef-d’œuvre humain qui fouille les âmes; voilà pourquoi les larmes nous étaient à la fois si faciles et si douces. Ah! mon cher oncle, même avec l’amour et la fortune, l’exil est toujours une peine, et je sens que, malgré mes ivresses, je suis châtié.... »
M. Soudin, en répondant à Georges, lui racontait les progrès menaçants de l’opposition en France ;
l’Adresse audacieuse de la Chambre des députés au roi, lors de l’ouverture de la session de novembre 1821, l’accueil bourru fait parle roi à la -députation. Il lui montrait le flot du libéralisme menaçant, sinon le trône lui-même, du moins la royauté de 1815 ; et toutes ses lettres avaient le même refrain:
« Félicitez-vous, mon ami, d’être loin d’ici, dans un pays de liberté, et d’avoir pour vous aider à prendre patience l’ange que vous m’avez enlevée. » Une année se passa. Emilie devint mère. Ces joies nouvelles enveloppèrent pendant quelque temps Georges d’un nuage rose à travers lequel il ne cher- \ chait plus autant^à voir la France. Il restait en contemplation, en adoration, en stupéfaction devant ce berceau de son fils qui le tournait vers l’avenir et le disputait à son jeune passé.
Anthyme de Mussé, qui était venu au bout de six mois rejoindre les jeunes époux à Amsterdam, et qui avait trouvé un emploi dans la banque, admirait leur bonheur et gardait pour lui seul, comme un secret, l’amertume de son exil.
Madame Delatour vint passer quelque temps près de sa fille. M. Delatour devait venir l’année suivante.
Georges, par des lettres pressantes, essaya d’attirer à lui sa mère. Il croyait bien que c’était une œuvre difficile de la déraciner du sol champenois; mais il ne croyait pas que ce dût être une œuvre im-
' possible, et sa plus poignante douleur lui vint d’abord de cette impossibilité, dès qu’elle hii fut prouvée.
Madame Berroy aimait son fils, plus que tout au monde, et mourait d’en être séparée ; mais elle fût morte plus vite de quitter Troyes, pour se rapprocher de cet enfant bien-aimé. Il ne faut pas chercher à expliquer cette anomalie autrement que par mie affinité végétative avec la province. A plusieurs reprises, madame Delatour, Suzanne qui se dévouait et Madeleine qui, retournée à Bar-sur-Aube, venait de temps en temps rendre des visites à Troyes, essayèrent d’exciter assez les forces de l’excellente femme, pour qu’elle se décidât, à rejoindre Georges. Il ne s’agissait que de gagner la frontière. Georges l'y attendrait, pour la recevoir dans ses bras, pour l’emporter jusqu’au berceau de son 'petit-fils. Il lui envoyait des descriptions du nouveau-né qui méritaient d’opérer un miracle. Ces appels agitaient, électrisaient madame Berroy.
Elle voulait bien se mettre en route. Elle commençait les préparatifs de départ, et puis, ta veille de la résolution suprême, une lassitude invincible la surprenait; elle retombait, en sanglotant, dans son fauteuil ou sur son oreiller, et sa faiblesse mêlée de délire était telle qu’il fallait renoncer pour elle à toute tentative.
Quand Georges comprit qu’il ne verrait jamais sa
mère assise dans sa jolie maison de Keizersgraçhi, entre sa femme et lui, devant le berceau de son fils, il ressentit un deuil profond. Il redevint un enfant, pour pleurer sa mère. Il éut la tentation de s’adresser à l’autorité française, d’implorer une permission de patrie, une amnistie de huit jours, pour aller embrasser celte pauvre femme adorée qui mourait loin de lui et qui serait morte en arrivant à lui. Quels combats il dut soutenir quand la tentation de cette démarche s’offrit à lui! 11 était décidé, vaincu, courbé tout à fait, à la fin de la seconde année de son séjour. Mais on lui écrivit de Troyes qu’il arriverait trop tard. Sa mère s’éteignit, s’assoupit, s’éva-
nouit, un malin, sans qu’il lût possible au médecin de préciser le caractère du mal qui l’emportait; elle mourut, on peut le dire, par vocation mortuaire.
Georges eut un désespoir véritable qui ne semblait pas en proportion avec son amour filial, si grand que fût celui-ci. C’est que l’exil commençait à aiguiser, h affiner ses impressions, à les pousser au paroxysme. Il fut pendant plusieurs jours en proie à une sorte de remords, tantôt farouche, tantôt plaintif. Emilie laissa saigner longuement cette blessure. Vouloir la refermer, c'était l’offenser, et c’était courir le risque d^y laisser un ferment funeste.
M. Soudin se chargea, avec ime procuration, de tous les soins de la succession. Mais il envoya ses comptes quand l’opération fut terminée, et bien
qu’il eût promis d’aller à Amsterdam, il trouva un prétexte pour se dispenser du voyage. Il se disait qu’il porterait en Hollande, avec le récit de ce qui se passait en France, un surcroît d'agitation, de trouble moral, dont Georges n'avait pas besoin.
Ainsi, malgré le bonheur aussi doux, aussi pur, aussi vigilant qu’il l’avait rêvé, Georges éprouva dans la seconde année de son séjour en Hollande des atteintes sérieuses du mal qu’il ne devait plus guérir : le mal du pays. Son bonheur môme était un aliment de son inquiétude. Ses forces doublées par l’amour d’Émilie, ses élans, agrandis par la naissance d’un enfant, lui faisaient trouver son inaction plus terrible et son éloignement plus douloureux.
Les conspirations nombreuses que fit éclater l’année 1822 , l’échafaud immortel des quatre sergents de laRochelle, la mort deBerton, deVallé, de Caron, lui donnèrent des fièvres de colère. QuandjÉmilie, avec son inaltérable douceur, paraissait l’avoir calmé, il allait trouver Anthyme qui s’était condamné au mutisme, à la résignation, et le secouait tant, qu’il finissait par dégager des étincelles de cette tête volcanique. Alors l’indignation éclatait ; la fureur de la liberté les saisissait; fisse promenaient sur les quais d’Amsterdam, en se demandant combien durerait leur exil, leur impuissance. Mais leurs passions, absolument pareilles au moment de l’explosion, de-
venaient dissemblables, en cherchant à se donner un but précis.
Anthyme parlait d’aller en Autriche, d’enlever celui qu’il s’obstinait à appeler le roi de Rome, et de tenter avec lui quelque-unes de ces folies qui furent essayées plus tard, par un autre héritierdeNapoléon,à Strasbourg et à Boulogne. Georges, lui, n’aspirait qu’à Paris et, sans prévoir ce qu’il ferait le lendemain de la victoire, brûlait de se battre pour la liberté. Il n’était plus napoléonien, depuis que Napoléon était mort, et il traitait de chimérique le rêve de Mussé, tandis que Mussé déclarait trop vague, pour qu’elle fût sérieuse, cette aspiration de Georges vers une liberté idéale, sans corps et sans nom.
Quand ils se quittaient, ils étaient plus tristes , qu’ils ne l’avaient été en s’abordant. Leurs épanchements avaient servi à fomenter leurs désirs, sans parvenir à les mettre d’accord; et le brouillard de l’exil qui ne voilait pas leur amitié la rendait plus sensible, plus nerveuse, plus prompte à souffrir. Tant il est vrai que l’exil est un poison, et que les affections les plus dévouées, amitié ou amour, y deviennent des armes, pour se meurtrir aux endroits les plus tendres du cœur.
Emilie fut admirable de sollicitude. Jamais elfe ne se plaignit, parce que jamais elle ne douta. L’exil avait sa durée fixe : huit années , si les événements n’interrompaient pas l’effet de la condamna-
lion. Qu'étaient ces huit années à l’âge de Georges et au sien? Le temps nécessaire à l’apprentissage d’un grand rôle pour lui, à l'apprentissage de la maternité pour elle.
Écoutons-la raconter à son oncle, quatre ans après le départ de Troyes, les calculs de son amour.
« Nous voici à la moitié de notre épreuve, mon cher oncle, et je vous affirme, entre nous, que nous aurons assez de lorce pour en atteindre le terme sans murmurer. Ne faites donc pas une révolution pour nous, si elle n’est pas nécessaire à d’autres.
» Georges se croit bien malheureux ; mais ce qui le tourmente surtout, je le dis avec orgueil, c’est le scrupule de son bonheur. J'avoue pourtant que si au lieu de huit années, le tribunal de Melun nous avait infligé vingt ans de bannissement, je ne pourrais jamais suffire aux éléments pratiques de distraction et d’intérêt que j’ai besoin d’introduire dans la vie de mon cher banni. Vous savez à quoi je fais allusion, mon oncle. Vous vous ôtes étonné et presque scandalisé que dans la quatrième année de notre séjour, je fusse mère pour la troisième fois. Que voulez-vous mon oncle? le Ciel me comble; et Georges est si beau à voir, quand je mets sur ses bras un de nos petits sans-culottes à la tête blonde 1
» Trois fils! Je n’aurai peut-être jamais de fille l Vous voyez que je tente le bon Dieu : mais je m’en console. Une fille serait une rivale, et j’ai bien assez
de la patrie ! Mes fils sônt des complices. Ils retiennent Georges, mes petits lionceaux dormants. Je les mets sur le bord de la fenêtre, pour qu’ils embellissent la vue du dehors. Je les roule sur le tapis devant la porte pour qu’ils ôtent la tentation de l’ouvrir. Ils deviennent superbes. Nous les faisons se mirer dans les chefs-d’œuvre de la peinture flamande et hollandaise. On les dirait peints par Rubens.
» Nous avons cru que la France allait nous être ouverte, quand nous avons appris la mort du roi Louis XVIII et l’avénement de Charles X. Pendant plusieurs soirées, nous avons agité la question de savoir s’il fallait accepter ou subir une amnistie probable. M. deMussé était pour raffirmative. Georges, malgré son grand désir, était pour la négative ; moi, je ne disais rien et je souriais aux deux opinions; en réalité, j’étais du parti de Georges. Le roi nous a tirés d’embarras, en restreignant ses faveurs. Non, point d’amnistie pour des gens qui n’ont ni tué ni volé 1 Ceux-là doivent avoir le courage de subir le châtiment jusqu’au bout, et de vider la coupe, sans y laisser une goutte.
» Je sais bien que la coupe a souvent ses amertumes : c’est pour cela, mon oncle, que j’y mets du lait... »
Dans le courant de l’année 1826, Emilie écrivit tout à coup à son oncle :
« Voici une nouvelle rivale qui me dispute mon mari, et celle-là est si touchante, si belle, qu’elle me fait peur : c’est la Grèce I
» Georges est disposé à partir pour se battre contre les Turcs; Anthyme s’est fait faire un costume grec, et je rirais de cette mascarade de notre vieil ami, si mon cœur ne battait pas si fort d’enthousiasme et de douleur.
» Ah 1 mon oncle, quel exemple et quel éblouissant désespoir que cette catastrophe de Missolonghil Je crois que si j’avais été là, j’aurais voulu mourir aussi ; et que, serrant mes enfants dans mes bras, j’aurais regardé sans pâlir la torche que ce patriarche incendiaire jeta sur un baril de poudre 1
» Est-ce qu’on va laisser succomber la Grèce? Est-ce que la diplomatie ne se retrouvera pas un peu de cœur et d’entrailles pour sauver cette patrie de toutes les âmes héroïques? On organise ici des souscriptions, comme eu France, mais cela suffira-til à notre sympathie ?
» Je vous le dis en tremblant, mon oncle, mais
avec une soumission entière à ma destinée, si Georges persiste dans son désir d’aller se battre pour la Grèce, je ne l’arrêterai pas, je ne pleurerai pas ; je le laisserai se dévouer à une des causes les plus nobles qui puissent agiter l’humanité ; mais je souffrirai de ne pouvoir le suivre, et qui sait même si je ne le suivrai pas? En attendant, j’ai peur en me voyant obligée d*avoir tant de courage.
» 11 est vrai que cette inaction dévorante dans laquelle Georges s’agite m’épouvante depuis plus longtemps. Il a travaillé, cependant; mais la lecture, l’étude, l’histoire parent l’abîme, et ne le comblent pas, donnent des aliments au feu qui le consume et ne l’éteignent pas. Vous verrez, mon oncle, que^si la France ne le retient pas en Hollande, par la promesse d’une révolution française, je serai obligée de le pousser sur le chemin de la Grèce. »
Ces appréhensions d’Émilie ne se réalisèrent pas. Georges fut retenu d’abord par la maladie soudaine d’un de ses enfants. Toute son énergie se transforma en tendresse. Quand le danger fut passé, une lettre de M. Soudin lui Qt différer son départ jusqu’au printemps prochain ; mais au printemps de d’année 1827, les bruits d’intervention de la part des grandes puissances européennes devinrent si nombreux, si positifs, que les dévouements individuels qui n’étaient pas des impatiences d’aventuriers et des recherches d’aventures durent se discipliner. Georges, banni de
la France, l’éleit aussi des armées françaises, et Anthyme dut enfermer son costume de palikar avec son costume de capitaine d'état-^ajor des armées de l'empire. Il mit la cocarde tricolore entre ces deux reliques, comme un sachet.
D’ailleurs l'année 1827, qui fut peut-être la plus remarquable entrejtoutes celles de la Restauration, était assez mouvementée pour tenir en haleinel’attention et le libéralisme des exilés de l’extérieur et de l’intérieur.
La loi sur la police de la presse, discutée et votée à la Chambre des députés, rencontrait au palais du Luxembourg une opposition sérieuse. L’Académie française, par une intervention qui l’honore et dont l’audace fut bien rachetée depuis, élevait sa voix en faveur de l’indépendance des écrivains. La loi était retirée par le ministère : Paris, qui laisserait supprimer aujourd’hui tous les journaux, hormis un seul, et qui devait se révolter à propos des ordonnances, se remplissait d’illuminations devant le triomphe de l’opinion et criait : Vive la liberté de la presse! La garde nationale do Paris, pour ses clameurs malséantes contre les ministres et les jésuites, était licenciéç et devenait l’armée de réserve de la révolution future. Le censure était rétablie.
M. de Salvandy écrivait de sa plume la plus aiguë un pamphlet contre les minières. Méry et Barthélemy mettaient les rieurs du côté du bon sens et de la liberté en publiant la Peyrorméide et la Corbtéride;
le second Mémoire du comte de Montlosier sur les jésuites, les congréganistes et le parti prêtre en 1827, passionnait et élevait au grand jour le débat de l’esprit nouveau contre l’esprit ancien. Les conciliabules secrets se fermaient, l’arène devenait publique, et sur ces mêlées ardentes des partis passait et repassait un souffle d’enthousiasme et d’héroïsme. Les Grecs étaient secourus, le combat de Navarin enlevait aux Turcs une flotte qu’on s’est trop efforcé depuis de leur rendre avec usure.
Tout devenait alors prétexte à l’expansion universelle. La tribune française perdait deux grands orateurs : Stanislas de Girardin et Manuel. Paris tout entier, que la police n’intimidait pas, menait ces funérailles, et quand le cercueil du duc de Larochefoucauld-Liancourt, un homme de bien, était porté àSaint-Roch, la jeunesse, fière d’honorer la vertu autant que le génie, disputait le fardeau aux porteurs et ne se laissait pas enlever par les argousins de M. do Villèle, ce cadavre que les policiers mettaient à nu et laissaient tomber dans la boue.
Des élections libérales commençaient à venger la conscience du pays ; le ministère de M. de Villèle tombait en éveillant un long cri de joie ; la France espérait et la société : Aide toi, le ciel f aidera, dont M. Soudin faisait partie, en réunissant les forces vives de la haute bourgeoisie, dressait dans tous les salons politique.s et à la Chambre ces barricades
parlementaires qui devaient rendre si nombreuses et si victorieuses les barricades de 1830.
Georges, tenu au courant, ému de ce spectacle auquel il assistait de loin, sentant d’ailleurs tout près de lui, enBelgique, les premières chaleurs d’une éruption prochaine, et secoué, jusqu’en Hollande, par les tressaillements de la révolution qui se préparait, Georges ne songeait plus à s’éloigner, mais comptait les mois, les semaines, lesjours qui le rapprochaient de la patrie.
Emilie commençait aussi à avouer son impatience, pour modérer et pour régler celle de son mari.
Un an avant le retour, on commença les préparatifs ; pendant les derniers mois on vécut au milieu des paquets ; et le 26 juillet 1829, Georges Berroy, sa femme, ses trois enfants, suivis d’Anthyme de Mussé, qui n’avait plus d’autre patrie que leur ombre, prirent la route de Paris.
Georges et Émilie étaient devenus absolument Parisiens en exil. Il faut l’accablement des années ou des défaites, pour retourner en province et pour replanter le bois mort dans les trous qu’on a faits jadis en déracinant le bois vert. Détournés du passé par la jeune famille qui les apelait en avant, obligés de vivre d’idées générales, aspirant au retour pour se retremper dans le génie de la France, Georges et Émilie n’avaient plus qu’un horizon lointain : Paris.
La parenté du sang gardait ses droits; M. et madame Délateur n’étaient ni oubliés ni méconnus ; mais la parenté intellectuelle primait celle-là, et M. Soudin, qui s’était occupé de chercher un appartement pour les jeunes bannis, disait avec une joie sérieuse et un orgueil sincère :
— J’attends ma famille !
Georges ne rentrait pas tout à fait libre de ses mouvements. Un bout de chaîne qu’il n’avait pas senti hors de France lui pesait au retour et ne pouvait s’alléger que dans la vie parisienne. La conséquence de sa condamnation à huit années de bannissement avait été de le placer, pour quelques années, sous la surveillance de la haute police. AParis, s’il obtenait d’y rester, la surveillance ne l’embarrasserait guère; les mœurs finissent par y user les lois; en province, cette sujétion serait aussi pénible pour la police que pour lui.
M. Soudin avait acquis une réelle importance dans ce milieu libéral de la haute bourgeoisie parisienne qui allait faire une royauté nouvelle. On n’osa pas lui refuser une tolérance qu’il réclama pour son neveu, et quand Georges, dans les derniers jours de juillet 1829, arriva à Paris, il trouva les bras ouverts de M. Soudin pour le recevoir, et un joli appartement meuble, à l’angle que formaient la rue d’Angiviller et la rue des Poulies, c’est-à-dire à deux pas de M. Soudin, en face de la place du Louvre, avec
les quais, la Seine et les bâtiments de la Monnaie en perspective. L’endroit était charmant, au cœur de Paris, avec de l’espace, de l’air et des jardins.
Anthyme alla se loger provisoirement dans un hôtel de la rue de Grenelle-Saiut-honoré.
Georges revenait de l’exil, jeune et mûri à la fois. A trente-deux ans, il avait assez souffert pour se défier des hommes et des choses, et il gardait assez d’enthousiasme pour se confier aux événements et à l’humanité. U était précisément dans cet âge heureux, dans ces commencements de la virilité complète, où l’on n’est plus qu’une dupe volontaire, mais où l’on tient parfois à l’être ; où l’on s’expose aux mécomptes, par conscience, en sachant bien que l’on peut être trahi par les circonstances, mais que les principes se fortifient dans ces épreuves.
Émilie était aussi pour beaucoup dans cette maturité du courage de Berroy. Mais cette influence, la meilleure et la plus directe, restait toute-puissante en restant invisible.
Émilie étonna son oncle en lui apparaissant dans la grâce de sa maternité. Sa beauté s’était développée ou plutôt la beauté lui était venue. Cette gentillesse, cette harmpnie négative de ses dix-neuf ans était devenue, avec le bonheur, avec l’épreuve, avec l’exil, avec les enfants, .une harmonie active, sensible aux plus vulgaires observateurs. On était charmé, autrefois, quand qn l’avait d’abord remarquée. Maintenant
on ne pouvait plus ne pas la voir, la regarder, ni se soustraire au charme qui rayonnait en elle. Ses yeux toujours profonds semblaient plus larges. Elle ne sondait plus l’avenir, elle le possédait ; mais elle regardait avec ravissement autour d’elle, comme pour assembler sous le même rayon vivifiant tout ce qui l’intéressait. Sa bouche n’avait plus le même sourire. Le mystère qui Teffleurait jadis, à l’âge des curiosités juvéniles, avait cessé, et c’était maintenant à la vérité connue, à la réalité acceptée, qu’elle souriait.
— Tu as grandi, lui dit son oncle.
— Non, je me suis redressée, répondit-elle, en appuyant avec fierté ses deux mains sur les têtes blondes de ses deux plus petits garçons.
M. Soudin la regardait avec un attendrissement plein de respect. Il hésita â lui donner un baiser paternel, et laissa tomber sur le front de ses enfants» qu’il tint lontemps serrés contre sa poitrine, les larmes qu’il eut versées jadis sur le front de sa nièce.
M. et madame Delatour vinrent à Paris, pour fêter le retour des bannis. Ils apportaient de Troyes des vœux, des félicitations et aussi des nouvelles.
Jeanne Nicole était mariée depuis peu ; elle avait été épousée par l’avocat spirituel qui s’était si courageusement exprimé sur son compte pendant la messe de mariage. Elle promettait sa visite avec son
mari. M. Nicole avait sa retraite, il était sorti de prison, et envoyait de belles fleurs de son jardin à son ancien pensionnaire.
Rien ne manqua à cette fête du retour. L’ombre môme de madame Berroy s’y mêla discrètement, bien que l’on sentît que la pauvre femme eût été aussi dépaysée à Paris qu’en Hollande, et bien que sa mort déjà ancienne eût rendu son souvenir si aérien et si impalpable, que Georges pouvait parler d’elle avec un sourire, comme on parle des morts qui ne laissent ni place vide, ni plaie ouverte.
On eut bientôt des nouvelles de Madeleine Martin.
Elle aussi était Parisienne. Son mari, condamné deux ans avant Georges Berroy, avait reçu son passeport pour revenir de Bâle, deux ans avant le retour de Georges; mais il fut impossible à ce ménage farouche de rester à Bar-sur-Aube et même à Troyes.
Il était venu en rupture de ban chercher une cachette à Paris. M. Soudin avait placé Madeleine et son mari, comme concierges, dans une maison à lui, rue des ‘ Bons-Enfants, à côté du Palais-Royal.
Madeleine, tour à tour acerbe et pateline, souple quand elle trouvait du profit à la souplesse, violente, quand elle était libre de satisfaire ses haines, active, infatigable, avait un emploi selon ses facultés. Elle subissait avec fanatisme le seul propriétaire qui pût impunément lui commander quoi que ce fût. Sa reconnaissance pour M. Soudin lui donnait toutes les
vertus, quand elle avait affaire à lui ; elle pratiquait les vices dans ses rapports avec les locataires. Elle avait pour principe, à leur égard, qu’ils lui devaient tout, même leurs termes, puisqu’elle était le chien de garde du propriétaire, et qu’elle ne leur devait rien.
Son mari, déjà vieux, se fatiguait à la besogne, et tous deux croyaient de bonne foi que la cour et les escaliers eussent été moins durs à balayer, si Napoléon avait pu ressusciter. L’avénement de Napoléon II, auquel ils croyaient plus qu’au Messie, devait être la revanche des victimes contre les bourreaux.
Les bourreaux, c’étaient les locataires, depuis le premier étage jusqu’au cinquième ; l’indulgence ne commençait qu’aux mansardes. Dieu sait, mais le quartier des Bons-Enfants ignora toujours, jusqu’à juillet ,1 830, les complots formidables, les rancunes monstrueuses qu’ils déchaînaient entre eux, à voix basse, contre la société dont ils se croyaient les victimes, confondant tout naturellement, selon la logique des misérables, la société avec le gouvernement.
Martin s’était aigri dans son exil, autant que Georges s’était adouci et tempéré dans le sien; il était parti dogue, il était revenu loup.
Madeleine attendait le jour des représailles , et Martin visitait tous les jours le fusil qui avait tué tant de Cosaques.
Quand ils apprirent l’arrivée de Georges et de sa famille, ces deux portiers patriotes allèrent présenter leurs devoirs avec une soumission ardente et sincère. Le prestige de M. Soudin eûtsufli à leur rendre sacrés sa nièce et son neveu, si la persécution endurée par Georges, si l’honneur que Madeleine avait eu de passer en cour d’assises avec le jeune héros troyen n’avaient formé entre le ménage et lui un lien indissoluble.
L’année 1829 s’acheva dans ce calme pesant qüi précède l’orage.
L’agitation ne monta pas h la surface, mais elle fut profonde et établit des courants qui frôlèrent la vase et la préparèrent.
Il n’y eut ni tumulte dans la rue, ni conspiration particulière; à quoi bon? L'on se sentait en péril. Comme des voyageurs traversant un sol miné qui s’échauffe sous les pieds , chacun s’avançait avec précaution, avec la certitude du volcan.
Dans les hautes régions, l’inquiétude se manifesta par des actes. A l’avénement du ministère Polignac, Chateaubriand donna sa démission d’ambassadeur à Rome; il dit dans ses Méràoires d Outre-Tombe, à propos de cette retraite, imitée par un grand nombre de royalistes :
« Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, il y en a une qui s’envole la première, pour annoncer le passage prochain des autres; j’étais
LA RONDE DE NÜlt 283
la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité. »
Charles X devait se défier des ides de mars. L*arbre du 20 mars 1815 avait ouvert ses feuilles, lors de la rentrée de l’usurpateur aux Tuileries; et le 16 mars 1829, l’adresse volée par les 221 avertissait le successeur de Louis XVIII d’une nouvelle usurpation.
Mais Charles X avait d’autres superstitions. Devant la mise en demeure de la royauté parlementaire, il se déclara immuable. Ce fut le gage de sa chute. RÎen ne peut arrêter au bord de l’abîme l’homme orgueilleux qui se proclame infaillible. Charles X eut beau proroger, dissoudre la chambre des députés; il eut beau commander de la gloire au déserteur de Waterloo et charger Bourmont de lui conquérir Alger; il ne put conquérir la France. Les 221, qu’il avait repoussés, lui furent renvoyés par l’élection, et comme il faut toujours à la veille des révolutions de grands crimes et de grands malheurs, des incendies formidables désolèrent les départements du Calvados et de la Manche. Le feu, qui allait dévorer un trône, semblait impatient de jaillir et s’essayait à brûler des chaumières et des récoltes.
Un mystère plane encore sur ces méfaits; on arrêta des coupables; on les punit de mort; mais on ne sut rien des organisateurs de cet infernal complot.Les partis s’accusèrent, et la vérité resta voilée.
Cela n’empêcha pas ceux qui avaient encore le jarret souple à la cour de danser, tous les princes de donner des fêtes, et Charles X d’emprunter à une députation des charbonniers et des forts de la halle, en visite à Saint-Cloud, cette devise qui le perdit : Maître charbonnier est maître chez lui.
Le peuple prouva bien vite à cet ancien émigré qu’il était chez nous, et non pas chez lui.
Depuis la réélection des 221, on attendait un coup d’État. Charles X le fit aussi complet que l’opposition pouvait le souhaiter. Rien n’y manqua, ni l’odieux, ni l’absurde. Chateaubriand a dit en parlant de Polignac, qui fut le principal auteur des ordonnances : « L’ambition dont on n’a pas les talents est un crime. »
Le crime fut commis, un dimanche, dans la soirée, à Saint-Cloud, le 25 juillet.
Le lendemain, lundi, d’assez bon matin, Charles X partit pour la chasse. Le temps était superbe. Une brise légère remuait les grands arbres qui bordent la Seine, au bas du parc de Saint-Cloud. On entendait venir de Paris cette rumeur douce et continue de l’Océan avec son flux et son reflux régulier. Le roi, après avoir signé les ordonnances, avait dormi du sommeil de l’innocence, et, en s’éveillant, il s’était rappelé que M. de Polignac, parmi beaucoup d’assurances de succès sérieuses et positives, lui avait confié que la sainte Vierge était venue en personne
l’exhorter à persévérer, en lai affirmant que tout irait bien ' .
Cette intervention céleste achevait d’alléger la conscience du roi. Il était aux anges, puisque son ministre était à la vierge et pour répandre ce trop plein de son cœur, il avait besoin de tuer quelques faisans ou de forcer un cerf; cela valait mieux que d’être obligé de tirer sur le peuple.
Le Moniteur n’était pas encore arrivé à Saint- Cloud; mais il était déjà répandu dans Paris; et Paris avait un air si tranquille ; les monuments que le soleil dorait, et qu’on apercevait dans la buée de l’aurore, au-dessus des arbres du Bois de Boulogne, avaient une physionomie si pacifique, que c'eût été folie de craindre la plus petite révolution et même la plus petite émeute.
On partit donc pour Compiègne, et les cors sonnèrent joyeusement ce jour-là l’hallali du cerf, avec celui de la royauté.
Georges était sorti le matin du 27 juillet, avec Emilie, pour quelques emplettes à faire au Palais- Royal. Satisfaits de leurs acquisitions, en quittant la boutique, ils entrèrent dans le jardin.
Tout à coup, ils entendirent dans un groupe, devant le café de Foy, une rumeur. Quelqu’un péro-
'. Duvergier de Hauranne, Hûloire du gouvernement parlementaire, t. X, p. 564.
rait. Un homme qu’à son costume on pouvait prendre pour un ouvrier, mais pour un de ces ouvriers que leur fonction met au niveau des artistes, agitait im journal, et pâle, exaspéré, semblait faire une exhortation à ses auditeurs.
Georges et Émilie s’approchèrent.
— Qu’y a-t-il? demanda Berroy.
— Nous ne le savons pas au juste, répondit un des assistants, en essayant de plaisanter; monsieur nous parle d’ordonnances, qu’il oublie de nous lire.
— Quel est ce journal? dit Georges.
— Le Moniteur, reprit l’ouvrier, en froissant le papier, le seul journal 'permis désormais ! car on va venir briser ou enfermer nos presses. Je suis employé à l’imprimerie du National. Si vous avez besoin de plomb pour fondre des balles, je puis vous en donner; l’imprimerie ne servira p’ns qu’à celai
Georges avait tressailli. Il dégagea doucement du sien le bras de sa femme, et prenant des mains de l’ouvrier imprimeur le journal en question, il le parcourut d’un coup d’œil rapide. Les assistants faisaient silence. Émilie vit à la pâleur qui couvrit le visage de son mari, et à la rougeur subite qui l’enva-^ hit ensuite, que la nouvelle était grave. Son cœur battit dans sa poitrine. Elle se sentit la femme d’un citoyen, devant cette stupeur patriotique.
— Mon ami, dit-elle avec fermeté, lis à haute voix ce que tu viens de lire tout bas.
— Oui, oui, lisez, lisez I répéta la foule.
Georges monta sur une chaise, et, à la place peut-
être où Camille Desmoulins avait ameuté le peuple en 1789, il lut les ordonnances d’une voix forte, que l’indignation faisait vibrer et qui arrêtait les promeneurs dans le jardin, les passants sous les arcades. Quand il eut achevé sa lecture :
— Messieurs, dit-il, les ministres ont déchiré la Charte. Le contrat est rompu entre le peuple et la royauté. Que chacun avise à son devoir. Je vais faire le mien. Monsieur, ajouta-t-il en s’adressant à l’ouvrier imprimeur, voulez-vous me conduire au bureau du National?
— Oui, oui, au National! au National! cria-t-on dans la foule; à bas les ministres! vive la Charte!
— Vive la Charte 1 répéta Georges avec enthousiasme.
11 descendit de sa tribune improvisée et dit à sa femme:
— Rentre seule..Préviens notre oncle, s’il ne sait pas encore ce qui se passe. Dans une heure, je vous apporterai des nouvelles.
— Va! répliqua simplement Emilie, dont les yeux brillèrent , et en lui serrant la main avec force.
Elle le quitta sans lui faire de recommandations de prudence ; elle était sûre de lui : elle était si sûre d’elle-même IIls emportaient chacun la moitié d'une
seule ùme partagée, et ils marchaient du même pas assuré, pour gagner leurs postes différents.
Les bureaux du National étaient au coin delà place des Italiens, aujourd’hui place Boïeldieu, près du boulevard.
Quand Georges s’y présenta, les principaux rédacteurs des journaux de Paris étaient réunis dans la grande salle et discutaient les termes de cette énergique protestation qui fut un exemple pour les députés, mais un exemple, mollement suivi.
Les écrivains qui mettaient leurs noms à la suite de ceux de MM. Thiers, Carrel et Mignet, risquaient leur tête.
Ceux qui n’osèrent signer le pâle manifeste de M. Guizot, et qui se masquèrent sous la formule : Suivent les signatures, ne risquaient rien.
Georges se trouva confondu dans les escaliers, jians les salles, avec une foule qui arrivait de tous les points de Paris. On demandait un mot d’ordre, un signal. Déjà celte électricité qui fait le tonnerre des révolutions commençait à se dégager de ce tumulte.
Un jeune homme sortit do la salle où se signait la protestation , grand, mince, à l’allure martiale, avec quelque chose do pensif dans les yeux et de dédaigneux sur les lèvres. C’était Armand Carrel. Il tenait une badine à la main et l’agitait machinalement, un peu impatienté de tout ce bruit, mais sans colère, tout
auplusun peu ironique, avec ce voile légende mélancolie qu’on se rappelle, plus tard, avoir surpris dans les yeux de ceux qui sont prédestinés aux morts tragiques.
— Que voulez-vous, messieurs? dit-il d'une voix nette, incisive, qui cingla le bruit et le fit taire.
Un silence de recueillement s’établit tout à coupj puis le murmure recommença;
— Nous voulons savoir, dit Qeorges Berroy, ce que les journalistes vont faire, quand on supprime la liberté de la presse.
— Vous êtes bien curieux, monsieur, répondit •Carrel.
— C’est peut-être que j’ai le droit de l’être.
— Chez moi? cela m’étonne!
— Chez vous surtout, précisément, si vous représentez le National f car j’ai souffert plus que vous et avant vous, pour la cause que vous servez.
L’œil d’Armand Carrel s’alluma, il fit un geste interrogatif, mais garda le silence.
Georges en deux mots se fit connaître. Carrel le salua avec une courtoisie fière qui ressemblait au salut qu’on se fuit avec des fleurets.
— Monsieur, répondit-il, tous les journalistes de Paris sont là, en train de protester et de mettre leur nom au bas de cette protestation.
— Je regrette, reprit Georges, de n’avoir aucun titre pour signer à côté de vous. Mais, si l’on se bat, je réclame mon rang.
— Se battre? interrompit Carrel, le peuple no bougera pas.
— Vous le calomniez.
— Je le plains. D’ailleurs, il n’a pas d’armes.
— Quand on n’a pas d’armes, on en prend, dit une voix dans la foule; les armuriers ne servent pas à autre chose.
— Oui, oui, aux armes! répéta-t-on de toutes parts.
— Monsieur, reprit Armand Carrel, à voix plus basse, il ne faut pas qu’une émeute fesse manquer une révolution. Puis il continua d’une voLx haute : — Allez dire dans Paris que les écrivains qui tien-nent aujourd’hui la plume, n’attendront le signal de personne pour la jeter demain, s’il le faut, et prendre une épée. Ils font aujourd’hui ce que l’hon* neur leur demande ; ils feront demain ce que la liberté leur commandera! J’espère que nous nous reverrons, monsieur, et je vous remercie d’étrevenu.
— Je l’espère aussi, répliqua Georges en acceptant la main que lui tendait Carrel.
La foulGj sur les exhortations de Berroy, sortit des bureaux du National et se répandit sur les boulevards, dans la rue Richelieu^ en annonçant la protestation des journalistes.
Georges, pour rentrer chez lui, traversa de nouveau le Palais-Royal. L’agitation y devenait d’heure en heure plus ardente. Un libraire de la galerie d’Orléans, le marquis de Chabannes, un ennemi
personnel du niinislèrc, soutenait à lui seul un véritable assaut contre les agents de police qui voulaient arracher à la devanture Taffiche d’un pamphlet anti-ministériel. La foule prêta main-forte au marquis et les agents furent repousses.
Georges vit un augure dans cette lutte. Il hâta le pas vers la rue d’Angivillcr, persuadé que la bataille commencerait le lendemain.