XV.III
M. Soudin connaissait la publication des ordonnances. Il était venu pendant l’absence de Georges, pour l’cn avertir, et lui-même, promettant d’apporter des renseignements,- avait couru en chercher dans Paris.
Emilie, depuis son retour, avec une vivacité que ses enfants prenaient pour de la gaieté, allait et venait dans son appartement, ouvrant les armoires, fouillant les tiroirs et préparant sans doute quelque grande surprise; car elle s’arrangeait toujours pour n’être pas aperçue, quand elle transportait l’objet do sa recherche dans sa chambre à coucher.
Son mari la trouva dans le salon, presque paréo, mise du moins avec une coquetterie (jui n’était pas tous les jours si matinale. Elle enseignait à lire à son
plus jeune fils, et les deux autres lisaient seuls de chaque côté d’une table devant une fenêtre. Il faut bien avouer que la maîtresse d’école était fort distraite, et que la maman était fort indulgente. Plus d’une fuis, elle avait laissé son doigt immobile sur le livre au beau milieu de la page, cachant la syllabe qu’elle voulait faire épeler; et, paralysée par une distraction, par üne réflexion profonde, elle était restée pendant quelques minutes comme une statue, écoutant les bruits du dehors, prête à tressaillir au premier coup de feu, au premier tocsin qu’elle entendrait. Mais la rue était silencieuse, et tout au plus distinguait-on de loin, par intervalles, un brouhaha confus, rapide, qui montait ou descendait la rue Saint-Honoré.
Au coup de sonnette de Georges, elle sourit, ferma le livre, embrassa son élève devenu aussi silencieux qu’elle, par calcul ; puis congédiant ses trois fils :
— Allez jouer I leur dit-elle en leur distribuant à chacun un baiser.
— Comme tu es belle! lui dit son mari en entrant.
— Et toi donc? repartit-elle en le poussant vers une glace, tu as ton front des grands jours et tes yeux de la cour d’assises!
Ils s’embrassèrent avec un élan de jeunesse, avec une soif d’eux- mêmes et de la vie qui peut sembler étrange dans un pareil moment. Mais tout leur bonheur passé n’avait été qu’une préparation à un com-
bat. Les minutes de tristesse, les heures de mélancolie qui avaient pu jeter une ombre passagère sur leur amour, comme des nuages sur le ciel bleu, n’avaient été que des impatiences d’agir. Aussi, quand l’heure de l’action allait sonner pour Georges, il était fier et elle voulait se montrer invincible. Leur courage s’élevait au-dessus des craintes vulgaires* Un ancien condamné à mort qui avait été si peu exécuté avait acquis le droit de mépriser le péril, et l’habitude prise entre eux di’envoûter le gouvernement de la Restauration, de souhaiter tous les jours sa chute, rendait excusable ce semblant d’égoïsme qui était surtout la fanfare de leur courage.
Georges voulut reconter sa visite au National, l’incident dont il venait d’être témoin dans la galerie d’Orléans; Émilie l'interrompit dès les premiers mots :
— Ne me dis pas ce que tu as fait. Mon oncle va venir; je le saurai alors. Mais viens voir si, de mon côté, j’ai perdu mon temps.
Elle l’entraîna alors dans leur chambre, et lui montrant étalés sur leur lit son sabre de 1814 et de 1815, son ancien uniforme, ses pistolets, un fusil, elle lui dit avec un rire superbe :
— Manque-t-il quelque chose?
— Rien; tu as tout prévu, excepté la cocarde.
— C’est vrai, dit Émilie, en tirant de sa poitrine la cocarde tricolore, ternie par la poussière de
Brienne et de Montmirail. Je n’ai pas osé te laisser celle-là, et je ne veux pas t’en coudre une autre,
Georges enivré passa son bras autour de la taille de sa femme et lui prenant une rose qu’elle portait ou corsage :
— Camille Desmoulins, dit-il gaiement, avait pris pour cocarde une feuille des arbres du Palais-Royal. Moi, je prends cette rose; et ce n’est pas lui qui se moquerait de moi : il aimait trop saLucilel
— Elle est morte pour lui, comme je mourrais pour loi, dit Émilie, en se serrant contre Georges, et comme je serais morte, si l’échafaud...
— Ne parlons plus de cette vieille histoire, repartit Berroy. Je ne me souviens plus que d’un échafaud, celui du reposôir de Sainte-Madeleine où je t’ai vue, fleurissant des anges.
— Des anges que tu aidais dans leur ascension; car ils étaient bien lourds.
Ils rirent, mais il y avait une larme au fond de leurs yeux.
Un coup de sonnette les fit rentrer au salon, où ils trouvèrent M. Soudin, revenu de ses courses. Il était sérieux, grave.
— Est-ce que les ordonnances sont retirées? lui demanda Georges, qui se méprit à cette tristesse.
— Non, au contraire; le ministère s’obstine, et le roi chasse.
— Eh bien, nous le chasserons I Avez-vous traversé le Palais-Royal?
oui, les têtes s’échauffent. Demain, cette nuit peut-être, on se battra, si d’ici là les fous qui nous perdent n’ont pas cédé.
M. Soudin, posant son chapeau sur une table, s’assit la tête penchée.
Georges ne revenait pas de sa surprise. Que signifiait cette contenance abattue dans un homme do si grande intelligence et de si grand cœur? avaitil tort de se réjouir, lui, de ce qui attristait M. Soudin?
•— Et les députés, vos amis, que pensent-ils?
— Laffitte est absent; il n’est pas revenu de sa terre de Breteuil; Casimir Périer hésite et se demande ce qu’on doit faire. Dupin refuse une consultation.
— Comment? les députés, les défenseurs élus de la Charte cherchent leur devoir? les journalistes n’ont pas cherché le leur; ils l’ont trouvé et l'ont rempli.
— Oui, je le sais.
— Et vous, monsieur, vous qui avez travaillé comme moi, mieux que moi, à saper ce gouvernement odieux, quand il chancelle, vous demandez, vous, quel est votre devoir?
— Je me demande, mon cher ami, de quel côté il tombera et s’il ne faut pas l’étayer un peu, pour
ralentir sa chute et pour l’empêcher de faire un abime, en se déracinant.
— Je ne vous comprends pas, mon oncle, dit • Georges après un instant de réflexion, si nous avons tort de le renverser, il ne fallait pas l’ébranler.
— Vous me comprendrez, mon ami, quand vous aurez mon âge. Je n’ai pas changé d’avis et ce que j’ai fait hier, je le ferais encore. Mais une révolution peut s’accomplir de deux façons : par la loi ou par la force. La loi est pour nous; suffira-t-elle? Vous m’offrez la force; l’avez-vous?
— - Peut-être ! reprit Georges fièrement.
— AhI jeune homme, c’est ce peut-être qui me fait trembler. En 1789 le serment du /eu de paume fut une révolution pacifique et légale qui bouleversait l’ancien monde, sans coûter une goutte de sang. Depuis ce jour mémorable, nous avons eu des coups de force qui ont déplacé des hommes, au détriment des idées. Nous avons eu l’invasion pour nous débarrasser de l’Empire ; faut-il la guerre civile pour nous débarrasser des Bourbons? Hier, ce matin encore, j’espérais que non. Cette hésitation des députés et celte incertitude des bourgeois me donnent des inquiétudes.
— Ainsi vous croyez la révolution compromise?
— Je n’en sais rien; et j’ignore encore si nous allons avoir une révolution I
— La souhaitez-vous ?
— Oui, si je puis, en conscience, me battre pour elle.
— Mon oncle, voilà une bonne parole qui me rassure. Moi non plus, je ne veux pas d’une émeute, qui ne serait qu’une émeute !'
M. Soudin raconta plus en détail alors les délibérations auxquelles il avait assisté. Sur son conseil, les journaux avaient fait un appel à la justice pour obtenir de la loi l’autorisation de paraître que leur contestaient les ordonnances. Si la magistrature osait tenir tête à la monarchie, la Révolution était sacrée. M. Soudin avouait avec un peu de dépit que la société Aide-toi, le Ciel l’aidera, ne paraissait pas d’humeur à s’aider beaucoup, et comptait un peu trop sur l’aide du Ciel. Une réunion devait avoir lieu le soir même, à huit heures, chez un député, M. Delaborde. Il irait etse proposait de forcer enfin la bourgeoisie libérale à affronter le péril, puisque la gloireet leproQt étalent visiblement pourelle.
Comme il achevait son récit, un coup de sonnette énergique, que l’on connaissait bien, annonça An* thyme de Mussé.
Rentra, scrupuleusement boutonné danstin longue redingote, malgré la chaleur, pour mieux faire deviner sans doute la paire de pistolets dont les crosses se montraient de chaque côté de sa poitrine. Il était blanc de poussière; mais son visage sombre rayonnait d’un joie fauve.
— J'arrive du faubourg Saint- Antoine, dit-il . d’une voix triomphante, comme il eût dit autrefois, s*il avait jamais pu réaliser ce rêve: J’arrive do Sainte-Hélène 1
— Eh bien? demandèrent à la foisM. Soudln et Georges.
— Le faubourg est prêt à descendre.
— Qu’attend-il ?
— Des armes, des chefs etl’assurance que ce qui va se passer est au profit de Napoléon II.
— C’est beaucoup à la fois, répondit Émilie en intervenant.
Elle craignait un sourire moqueur sur les lèvres de M. Soudin et sur celles de son mari, et voulait détourner sur elle l’orage de ce bon cœur d’Anthyme.
— Des armes ! on en improvise, dit Georges. Les .vainqueurs de la Bastille n’en avaient guère, au départ; ils surent en trouver.
— Des chefs! n’en connaissez- vous pas? demanda M. Soudin. Vousd’abord, et vos amis A\i Lion dormant.
— Mes amis ! monsieur. Hélas I les uns sont morts, répondit avec dignité le mulâtre, morts de misère, morts de chagrin ou de l’échafaud ; les autres sont exilés et ne sont pas revenus. Quant à moi, qui voudrait de moi? Ceux qui ne nie connaissent pas me prendraient pour un échappé de Saint-Domingue ; ceux qui croient me connaître diraient : « C’est un mouchard. »
— Je VOUS défends, Anlhyme, de parler de vous de ï
cclto façon, interrompit Georges; vous m’offensez •;
dans mon amitié et dans ma reconnaissance pour
vous.
— Êtes-vous bien sûr qu’on parle de Napoléon II dans le faubourg Saint-Antoine ? demanda M. Soudin, en émoussant par un regard poli la pointe de son incrédulité.
— De qui donc, monsieur, pourrait-on parler? reprit Antbyme avec quelque hauteur. ' j
— Il s’agit bien d’un remplaçant, puisque le trône
n’est pas vide; vidons-le d’abord, s’écria Geor- /
ges, nous verrons ensuite, si nous sommes là pour
voir.
— Georges ! dit Emilie d’un ton de doux repro-
che.
— Oh ! ce n’est pas pour lui qu’il parle ainsi, reprit Anthyme avec mélancolie, c’est pour moi; je sens bien que nous approchons du but, mais j’ai le pressentiment que je ne le verrai pas.
— A votre tour, monsieur de Mussé, taisez-voUs, dit Émilie, en menaçant du doigt le mulâtre, qui lui prit la main et la baisa comme une patène; et si vous ne voulez pas être arrêté par la police avant la
bataille, donnez-moi les pistolets que vous cachez, ^
ou plutôt que vous montrez si mal ; venez les joindre *
à notre arsenal. ,
Anthyme, obéissant à l’injonction d'Émilie, débou-
tonna sa redingote, relira de ses poches de côté deux pistolets formidables qu’il avait déchargés pour la dernière fois en 1812, dégaina de sa poitrine un long poignard, et de ses longues poches de derrière des paquets de cartouches.
— Est-ce tout ? lui demanda Emilie en riant.
' Anthyme céda à l’entraînement do cette belle humeur pleine de courage et répondit du même ton :
— Pour le moment, oui, c'est tout.
Émilie ouvrit la porle.de sa chambre, et Mussé, très-ému d’entrer dans ce sanctuaire, eut des larmes aux yeux en reconnaissant l’uniformo et les armes de son ami Georges. Il voulut plaisanter pourtant, pour réparer l’effet de son arrivée solennelle :
— J’aurais dû, dit-il, apporter mon costume de palikar.
— Laissez-le dans vos bagages de l’exil, repartit Georges, et combattons comme des Grecs, sous des habits de citoyens français. Mais en attendant, mon cher Léonidas, trouvons au moins les trois cents braves des Thermopyles.
M. Soudin, qui était visiblement le plus soucieux, le plus agité, reprit la parole.
— Messieurs, dit-il d’un ton grave, employons bien la fin de la journée. On ne se battra pas avant demain. Georges, retournez au National, au Temps, partout où l’on proteste. Les journaux de Paris se
couvrent de gloire ; la presse mérite la royauté qu’elle prend. Il faut qu’elle donne son énergie au peuple, sa force d’initiative à la bourgeoisie. Vous, monsieur de Mussé, allez au faubourg, promettez des armes. Tous les gardes nationaux qui craindront de se servir de leurs fusils les donneront au peuple: Le quartier général est ici. Emilie nous aidera à faire des cartouclies, et quand nous irons nous battre, elle fera de la charpie. , .
Les trois hommes descendirent. ;
Emilie, restée seule dans son appartement, fut étonnée de s’y sentir comme abandonnée. Elle alla fermer la porte de sa chambre, rappela ses enfants, voulut s’occuper de leurs leçons. Mais elle était si distraite que ses élèves s’en apercevaient et l’obligeaient à s’en apercevoir par leurs éclats de rire. Alors elle voulut les faire jouer et jouer elle-même avec eux. Mais elle craignait bientôt que celte joie intérieure no fût un défi, une provocation. Quelque chose de plus fort que son courage, de plus sacré que son amour de femme et de mère, lui disait ;
— Ne sois pas si heureuse! tu provoquerais le malheur!
Elle imposait silence à sa petite famille; elle vou- lait redevenir sérieuse, mais les enfants s’attristaient,, et les larmes qu’elle leur voyait aux yeux lui paraissaient auss^ôt un deuil par avance, un pressentiment.
Comment faire pour attendre le retour do son
mari, dans une activité banale? Émilie ne faisait jamais rien qui n’eût, avec un but pratique, une idée morale; môme dans les occupations ordinaires du ménage, elle s’occupait do son bonheur, c’est-à-dire de celui de son mari et de ses enfants.
Elle voulut inventer un nouveau rangement intéj rieur; mais elle s’aperçut aussitôt qu’en déplaçant certains meubles et certains objets, qu’en mesurant la distance des fenêtres aux petits lits de'ses enfants, elle prévoyait instinctivement les coups de fusil à travers les carreaux, et les coups de canon à travers les murs. Elle réfléchit que le bel emplacement de leur maison les exposait beaucoup; que cette situation entre deux rues donnant sur la place du Louvre pouvait tenter ou les soldats do la ligne et de la garde ou la Révolution. Leur appartement pouvait être ou la forteresse du gouvernement ou la barricade de l’émeute, De toutes façons, les siens étaient exposés, et le mieux eût été de fuir.
Mais, fuir avec ses enfants seulement? Pouvait-elle enlever son mari à un devoir patriotique? Devaitelle môme tenter cet effort?
Les heures lui parurent bien longues jusqu’au retour de Georges. On voyait passer sur les quais des foules bruyantes, mais encore inoffensives. Le soleil brûlait les pavés, et chaque fois qu’elle remarquait des orateurs dans les groupes, se découvrant pour s’essuyer le front, Émilie se disait :
— Il fait trop chaud I On ne se bat pas avec une chaleur pareille.
Vers la dernière partie du jour, une brise légère apporta dans l’appartement une faible senteur des roses effleurées dans le jardin de l’hôtel d’Angiviller* Émilie fut mécontente de ce soupir embaumé de la ■nature, comme si, en soulevant les cœiirs, il allait aussi soulever les pavés!
A la fin de la journée, quand elle était parvenue à assoupirses anxiétés, ou du moins à s’en accommoder, comme d’une fièvre qu’on domine ne pouvant l'apaiser, Émilie reçut une visite qui la rejeta dans de plus |)oignarites terreurs.
Madeleine Martin entra dans le salon, rapide, impétueuse, vibrante:
— M. Soudin et M. Berroy ne sont pas ici?
demanda-t-elle, en haletant de fureur, autant que de la fatigue de la course.
— Non, répondit doucement Émilie.
— Ah! je voudrais pourtant bien leur parler! Et Madeleine frappait le parquet du pied.
— Altendez-les, ou revenez plus tard.
— Attendre ! revenir ! reprit la femme Martin, en tordant ces mots dans sa bouche et en les retournant comme des os durs à ronger! où sont-ils, quand on a besoin d’eux ?
— Madeleine ! dit Émilie d’un ton sévère.
— Excusez-moi, madame, reprit'Madeleihe avec
une sorte de rugissement attendri, vous savez bien que je ne peux pas vouloir vous offenser, ni vous ou votre mari, ni M. Soudin. C’estque le temps presse ; cela chauffe du côté du Palais-Royal ! On parlait de mettre le feu au poste du Château-d’Eau. Je crois que ceux qui voudront voir clair cette nuit dans les rues feront bien de compter sur le clair de lune ; car les réverbères sont déjà descendus dans la rue des Bons-Enfants. Martin a son fusil tout prêt dèrrière la porte; moi, je suis armée ! Je suis allée jusqu'au boulevard des Capucines; j’ai vu Polignac qui rentrait dans sa voiture. Le gueux 1 Si la pierre que je lui ai lancée ne lui a pas cassé la tête, c’est qub le bon Dieu ne veut pas que je fasse tort à la lanterne ou à la guillotine!
— C’est affreux, ce que vous dites là, Madeleine, dit Émilie.
— Comment voulez-vous donc que je parle? répliqua Madeleine en rejetant la tête en arrière. Ce que nous avons souffert, n’était-ce pas affreux? Ces huit années de bannissement qui nous ont ruinés, n’était-ce rien? Et cette condamnation à mort de M. Georges, et tous ceux qu’ils ont fusillés ? Enfin, voilà donc le jour de la vengeance ! Est-ce vrai que les bourgeois hésitent? Qu’ils prennent garde !
— Ceux que vous appelez les bourgeois, Madeleine, feront leur devoir avec courage, quand il le
faudra, sans menaces inutiles. Soyez certaine que M. Soudin et mon mari seront à leur poste, et que je n’aurai pas besoin, pour les exciter, de leur répéter vos paroles, ni d’en trouver d’autres. Souhaitez seulement que le peuple les suive !
— Il les suivra, madame, je vous le dis, il les suivra. Si le peuple ne comprenait pas ; s’il n’en finissait pas aujourd’hui, avec ce gouvernement de jésuites et d’émigrés; s’il ne profitait pas, de l’occasion pour mêler une bonne fois son sang à celui des bourgeois; s’il oubliait ces quinze années d’hypocrisie et de persécution; ce serait à désespérer de la vengeance divine; je. m’ouvrirais la poitrine avec les ongles; je m’arracherais le cœur.
Madeleine, en parlant ainsi, était épouvantable, comme le génie même de la haine. Vieillie, depuis le jour où elle apparut pour la première fois dans ce récit, la figure hâve, la peau séchée sur le front et sur les joues par le charbon qui brûlait au fond de ses orbites, la bouche crispée, la taille tordue, les mains tremblantes, elle secouait à chaque mouvement de tête les mèches grisonnantes et rudes de ses cheveux qui s’échappaient de son bonnet, comme les serpents d’une Tisiphone.
— Voilà le fond de l’abîme, se disait Emilie en la contemplant.
Madeleine s’agitaitdans ce salon comme une égale, presque comme une dominatrice.
Elle n’élait plus la servante ni l'obligée de per- ; sonne. 'I
Sa reconnaissance, inextinguible au fond de son cœur, se fût trahie par des violences contre l’ennemi commun, mais non plus par des soumissions envers ses alliés.
Les effusions étaient taries.
Elle croyait n’avoir qu’une rancune politique, et elle agitait en elle le brandon d’une revanche implacable contre le genre humain tout entier.
Le soleil, qui déclinait, jetait dans le salon, par les fenêtres ouvertes, de grandes barres rouges, sur lesquelles Madeleine marchait comme sur du feu.
Emilie essaya quelques paroles d’apaisément et de prudence. Ce furent des gouttes d’eau dans un brasier. Madeleine la regarda, remua la bouche, eut un rire de pitié pour cette femme d’un cojispirateur, d'un proscrit qui ne savait qu’aimer, haussa les épaules, et lui dit d’une voix profonde :
— Adieu, madame. J’espère voir M. Georges et et M. Soudin dans la rue... Mais je ne vous reverrai plus... Adieu.
Et, se retournant brusquement, frappant de son poing sa poitrine pour y faire rentrer un mot plus doux, un soupir d’affetion qui voulaits’en échapper, elle sortit de l’appartement.
Quand Georges rentra, Emilie était accoudée à la fenêtre. Rêveuse, elle regardait descendre le cré* puscule avec un grand désir, comme si la nuit dût rafraîchir les cœurs et amener la paix sur la terre, ainsi que dans le ciel. La visite de Madeleine avait ajouté un timon brûlant au flot de son inquiétude. Elle songeait.
Est-ce que les Grecs héroïques qu'elle avait tant admirés, lorsqu’ils combattaient pour leur indépendance et leur liberté, traînaient aussi dans leurs rangs ces furies vengeresses de l’éternelle misère ? Est-ce que tous les rêves de combats généreux, de sacrifice, devaient être ainsi corrompus par ces re* vendications implacables? Georges descendait dans la rue avec M. Soudin et Anthyme de Mussé lui donnait de l’orgueil. Son mari faisant une barricade avec Madeleine lui donnait do la honte.
— Qu’as-tu donc? demanda Berroy, quifutétonné do n’ôtre pas accueilli comme d’habitude, et pénétra jusqu’au salon, sans avoir été entendu.
— Ah! s’écria Émilie en lui jetant les bras autour du cou, pourquoi sommes-nous revenus en France? Pourquoi ne sommes-nous pas encore en Hollande, bien loin do ce volcan qui va nous engloutir sous sa lave ?
— Y penses-tu, Émilie?
— Pourquoi te mêles-tu de ce qui va se paséer, Georges ! Ne sacrifies-tu pas un devoir absolu, celui
de père de famille, à un devoir relatif, celui de citoyen?
— Est-ce bien toi qui me parles ainsi, ma chère femme, toi qui la première as retiré de l’armoire mes armes de volontaire I loi qui, ce matin encore, m’exhortais !
— Ce matin, j’étais folle; mais j’ai réfléchi. Le peuple, le vrai peuple, ne bougera pas; la bourgeoisie hésite ; elle est prudente : l’écume seule se soulèvera.
— Tu te trompes, mon amie. Le peuple était incertain d’abord ; il ne se sentait pas atteint parles (frdonnances et croyait que la liberté de la presse l’intéressait peu. Ce soir, il a respiré le souffle de la Révolution ; demain, il livrera la bataille ; la réunion des députés qui a eu lieu ce soir et à laquelle assistera notre oncle, donnera un état-major à l’émeute. Mussé a retrouvé dos compagnons du Lion dormant', j’ai quelque raison de croire qu’ils emploieront bien la nuit. Le mouvement qui se prépare sera national, c’est-à-dire unanime. Je ne me serais pas consolé de ne pouvoir y participer. Pendant huit années d’exil, tu m’as donné la patience ; j’étais devenu presque ingrat envers la patrie. J’ai aujourd’hui une dette à acquitter et la rançon de mon bonheur à payer. Ne me reproche pas la vertu qui me fait combattre ; c’est toi qui me l’as donnée; et tu m’en voudrais de fuir, de me cacher, d’hésiter?
— Mais si l’on te tue ! s’écria Emilie en frémissant et en cachant sa tête dans la poitrine de son mari.
— Est-ce qu’on me tue ? moi. Tu sais bien que non. Pourquoi penses-tu à la mort?
— Tu y pensais bien, toi-même, tantôt I repartit Emilie, en relevant le front, et en regardant son mari en face.
— C’était une coquetterie de soldat.
— Tu vas me mépriser, Georges, de ce que je suis devenue si lâche ! dit la noble femme, en essayant d’affermir sa voix.
— Je te bénis, au contraire, pour celte faiblesse féminine qui est la pudeur de ton courage. Va ! ne crains rien. Le ciel, qui a fait de mon échafaud l’autel de notre mariage, ne veut pas que je meure, en accomplissant la tâche qu’il m’a déjà pardonnée. Rassure-loi ! Sois forte devant la patrie, comme tu l’as été devant mes juges. Douter de la vie, de l’avenir et de la liberté, par une nuit pareille, ce serait un blasphème !
— Tu as raison, Georges. Dieu est bon; tu vas te battre pour la justice; et notre amour est immortel!
Ils restèrent quelques instants, enlacés et silencieux. La nuit douce, transparente, descendait sur Paris. On entendait bien au loin des bruits confus, des clameurs ; mais les quais était déserts ; la colonnade du Louvre, argentée par la lune, se profilait dans l’ombre bleue avec un air de majesté sereine
I,A RONDE DK NUIT
qui commandait le repos, et la vieille église de Saint- Germain-rAuxerrois, en sonnant les heures, paraissait assourdir sa sonnerie, de peur qu’un écho trop fort ne fil songer, par cette nuit amoureuse, au tocsin de la Saint-Barthélemy,
Deux journaux seulement, le National et le Temp!^^ publièrent, le 27 juillet, la protestation des journalistes. Georges fut transporté d’admiration, ena{)prcnant cet acte de courage.
— Tu 1e vois, dit-il à Emilie, la presse mérite qu’on s’expose pour elle ; j’ai besoin d’aller serrer la main de M. Carrel.
Il courut aux bureaux du National et s’y trouva en même temps que la police.
MM. Thiers, Carrel, Mignet, Gauja étaient à leur poste, et quand le commissaire les somma de lui livrer passage :
— Enfoncez les portes* répondit Carrel, il faut que vous entriez comme des voleurs.
Le commissaire envoya chercher un serrurier.
— Prenez garde, dirent à l’ouvrier les rédacteurs et les employés du journal, vous allez commettre un crime I
Le serrurier, toublé, hésita longtemps; puis, à la fin, se contenta de démonter une pièce de la presse et se retira. Quandil fut parti, la pièce fut remise en place, et la presse fonctionna au profit de l’insurrection.
— Monsieur, dit Berroy, en s’adressant à Armand Carrel, je viens de nouveau chercher le signal,
— Encore ! A quoi bon une bataille douteuse, quand la loi suffît ?
— Elle suffît à votre dignité, non à votre sûreté.
— En ce cas, nous n’avons plus de signal à donner, reprit fièrement le journaliste. Que chacun nous aide ou nous venge.
La conduite des journalistes était d^autant plus intrépide, à cette heure incertaine, qu’ils ne croyaient ni à la possibilité de la lutte armée, ni aux chances d’une victoire par les armes. Ils allaient où le devoir les poussait, se fiant à la justice de leur cause.
Georges, en quittant le National, alla aux bureaux du Temps, rue Richelieu. On sait comment M. Baude, s’armant du code, fit reculer les divers ouvriers amenés parla police, pour briser les presses ; comment les assistants émus de ce spectacle participèrent à cette protestation de la loi. Il fallut que le commis-» saire exapéré, et renonçant à trouver des complices dans les travailleurs libres du quartier, pour briser les presses, envoyât chercher l’homme qui, dans les cours do Èicètre, rivait les fers aux pieds des forçats, avant le départ de la chaîne.
Georges assista à ce spectacle, avec un insurmontable dégoût pour les dernières violences de la Restauration, avec unegrande impatience d’en finir, avec une espérance qui grandissait de minute en minute.
Comme il redescendait la rue Richelieu, il rencontra M. Süudin et fut surpris du rayonnement de sa physionomie.
— Mon oncle, lui dit-il, vous paraissez ravi. Qu'avez-vous appris de nouveau? Les députés se décident-ils enfin ?
— Ils sont réunis en ce moment chez Laffitte, qui est de retour, et je crois bien qu’ils finiront par
commencer ; mais ce n’est pas cela qui me donne de j l’espoir. La Révolution peut se déchaîner maintenant ; elle ne sera que la main-forte du peuple, se mettant au service des tribunaux.
— Comment? !
— Le tribunal de première instance de la Seine > vient de condamner l’imprimeur du Journal du commerce à imprimer ce journal, attendu que les ordonnances ont été promulguées sans aucune formalité légale. C’est là un fait considérable, mon ami, et qui fait bondir mon cœur de légiste. Décidément, la magistrature française, si elle a des défaillances, a des heures d’incomparable réveil. Il y a neuf ans, l’arrêt de la cour de cassation à votre égard était déjà un courageux hommage rendu à la liberté de
la presse. Aujourd’hui, ce jugement du tribunal de |
première intance clôt le débat. Le gouvernement s’est mis hors la loi, et les magistrats eux-mêmes peuvent déposer leur robe pour prendre un fusil. On attend, aujourd’hui ou demain, un jugementanalogue du tribunal de commerce contre l’imprimeur du Courrier français. Ah ! mon cher enfant, vous allez me trouver bien formaliste ; mais si les tribunaux avaient faibli ou rendu en conscience un jugement contraire à celui-ci, j’aurais eu des scrupules à me battre ; j’aurais craint d’armer aussi le peuple contre la magistrature. Dieu merci! cette barricade nous est acquise et nous restera. Je me sens capable maintenant de m’y faire tuer. .
M. Soudin passa son bras sous celui de Georges, qu’il serra contre sa poitrine, et l’entraîna.
Georges, à son tour, raconta les deux scènes dont il venait d’être le témoin.
— C’est bien ! c’est très-bien I reprit M. Soudin. Une révolution qui venge la loi et la pensée humaine est sûre de vaincre.
Us entraient dans le jardin du Palais-Royal. La foule s’y remuait, plus nombreuse que la veille. Les gardes royaux, l’armeau bras, se tenaient immobiles, prêts à disperser ces attroupements. Mais ou eût dit que les braves soldats, honteux du service qu’on exigeait d’eux, hésitaient à engager la lutte, et que la foule, par un instinct pareil, hésitait à trouver en eux *■ des ennemis.
Anlhyrao de Mussé était là, dans un petit groupe taciturne, compacte, formé d’iiommos qui n’avaient besoin ni d’être excités, ni d’exciter les autres par des commentaires ou des lectures do journaux, et qui, les yeux abrités sous les sourcils froncés, regardaient les soldats, comme les chiens en arrêt regardent le gibier.
Il n'était pas besoin de les examiner longtemps pour reconnaître des officiers de l’empire dans ces revenants à l’attitude silencieuse.
Les soldats de Napoléon contemplaient avec une rage froide, avec une fureur concentrée, les soldats des Bourbons.
Ces frères d’armes se haïssaient de cette haine féroce qui n’ost possible qu’entre frères, quand elle ose naître.
Georges frappa doucement sur l’épaule d’Anthyme.
— Bon compagnon du Lion dormant, lui dit-il à demi-voix et en souriant, l’heure du réveil va-t-elle bientôt sonner?
— Oh 1 ne raillei pas, repartit Anthyme avec douceur.
Et comme Georges allait le rassurée, en se défen- ' dant un peu :
— - Non, non, continua Mussé, ne vous défendez pas. Le rire va bien à votre jeune courage ; le mien est morose. Je suis las ; voici ma dernière étape.
— Il me semble, Anthyme, que tout va bien !
— Tout ira mieux ce soir, celle nuit, demain. On commence à scier le arbres du boulevard. Le faubourg Saint-Antoine a déjà quelques fusils.. ..Ah cà! Georges, vous qui connaissez mieux que moi les légendes de la France, expliquoz-moi ce qu’ils entendent par le prince Noir,
— Parbleu, c’est vous, mon cher Mussé.
Anthyme rit de la plaisanterie ; et, mettant par un
geste paternel sa main dans les cheveux de Georges:
— Enfant, lui dit-il, en lui secouant doucement la tête, je ne suis pas le prince Noir, je suis le bon esclave noir, et je vais me battre pour la liberté des blancs.
Comme il achevait do parler, les soldats, sur un ordre venu du dehors, parurent faire un mouvement en avant et se décider à faire sortir la foule.
— Messieurs, dit M. Soudinen intervenant, si vous m’en croyez, nous ne nous laisserons pas bousculer. Sortons du jardin.
Au môme moment, la foule, pressée par la troupe, commença à jeter des cris et à se réfugier sous les arcades. Ce fut le tourbillon qui commence l’orage et qui précède la foudre. Les fuyards s’échappant par toutes les issues allèrent dans les rues voisines annoncer qu’on s’égorgeait dans le jardin du Palàis- Royal. La vérité c’est qu’on ne lira pas un coup de fusil, et que, si des chaises furent amoncelées dans une allée pour construire une espèce de barricade.
il suffit de quelques coups de crosse pour démolir ce fragile rempart.
Anthyme, séparé du groupe dans lequel on l’avait rencontré, sortit avec M. Soudin et Georges par la rue de Valois. Là, parune préoccupation naïve, que je dois noter, parce qu’elle est un trait de caractère, sans que je veuille en conclure rien de fâcheux, M. Soudin, se trouvant à deux pas de la rue des Bons- Enfants, voulut y entrer etjeter à sa maison, en passant, le salut du propriétaire, peut-être bien le regard du citoyen; car il pensait que Martin et sa femme ne devaient pas rester inactifs dans leur loge, un jour comme celui-là.
La loge, en effet, était fermée. Martin, les bras croisés, se tenait sous la porte cochère. Il était en tenue de chasseur, sinon de braconnier, et, quand M. Soudin l’interrogea, il ne fit aucune difficulté d’avouer que son fusil tout chargé, et sa carnassière pleine de cartouches, étaient posés derrière un des battants de la porte.
Madeleine inspectait le quartier. Elle arriva bientôt en hâtant le pas, et, comme elle était fort connue des voisins, comme elle exerçait sans doute une grande influence, comme elle avait promis dedonner des ordres qu’on attendait, elle jetait à chaque porte, à chaque boutique, un mot, un appel. Elle revenait de la rue Saint-Honoré et annonçait la construction d'une barricade dans l’alignement dei»la rue des
Bons-Enfants, du côté le plus voisin de la place.
Quand elle aperçut M. Soudin, Georges etéLUthyme, Madeleine s’arrêta, haletante d’orgueil, et se campant devant eux :
— Je vous ai causé, dans le temps, des ennuis à tous, leur dit-elle, par mes inventions, mes mensonges. Mais aujourd’hui, je ne mens pas, quand je vous dis qu’avant une heure il y aura du sang sur les pavés, là-bas, et que le mien y sera peut-être versé tout entier.
Elle avait toujours sa mine farouche de la veille, mais avec un éclair de gaieté qui n’en détruisait pas l’horreur. Lea bras nus, le corsage entr’ouvert, le tablier retroussé, elle paraissait sortir d’un labeur pénible, ses mains avaient des éraflures sanglantes. Comme on lui en fit la remarque :
— Je crois bienl dit-elle, j’ai remué plus de trois cents pavés 1 mais aussi, vous pouvez aller voir notre ouvrage. C’est bien bâti. Il leur faudra du canon pour l’enlever... Eh bien, es-tu prêt, notre homme? C’est à toi, Martin, à monter la première garde. Monsieur Soudin, excusez-nous de ne pas tirer le cordon aujourd’hui; d’ailleurs, je réponds de nos locataires : ils garderont la maison...
Elle fut interrompue par un flot chassé du Palais- Royal, et qui, à l’extrémité de la rue de Valois, s’étant heurté aux soldats de la garde et aux gendarmes massés sur la place du Palais-Royal, rejail-
lissait par le porche de la cour des Fontaines, dans ; la rue des Bons-Enfants.
— On va tirer! on va tirer! criait cette foule.
— Eh bien! tirez aussi! leur répondait Madeleine.
Quelques gardes nationaux en uniformes, d’autres
bourgeois portant leurs buffleteries sur leur habit, se montrèrent alors sur le seuil des maisons. On les accueillit par de grands applaudissements.
Le bruit se répandit alors que, dans la rue Richelieu, près du Théâtre-Français, on distribuait des armes. Par un brusque mouvement, la fbule reflua vers la rue de Valois et suivit un gamin de quinze ans | qui, coiffé d’un casque de carabinier, brandissant un <
sabre étincelant, venait d’apporter celte nouvelle.
M. Soudin dit à ses deux compagnons :
— On vient sans doute de piller l’armurier Lepage. ;
Je crois que la coupe est pleine et va déborder. j
A notre tour, messieurs, d’aller prendre nos fusils ! j
Ils gagnèrent la rue Croix-des-Petits-Champs; et, ' en descendant la rue Saint-Honoré pour rejoindre la rue de l’Oratoire, ils furent surpris des éclat de rire qu’ils entendirent tout à coup au-dessus de leur tête.
Les réverbères étaient enlevés, et, à leur place, on s’était amusé à pendre les armoiries royales; puis, à l’aidij de cordes, des femmes, des enfants, placés aux fenêtres, faisaient danser les écussons arrachés aux fournisseurs brevetés.
La belle humeur parisienne ne se satisfaisait pas de ces joujoux; et les passants en armes, les gardes nationaux, les boutiquiers, qui sortaient pour déraraciner les pavés et commencer des barricades, étaient criblés de mots plaisants.
On jetait des quolibets parles fenêtres, en attendant qu’on jetât des pierres.
L’héroïsme de Paris ne va jamaissans beaucoup de gaieté; quand il veut montrer les dents, il rit d’abord.
En tournant l’angle de la rue Saint-Honoré et de la rue de l’Oratoire, les trois amis se heurtèrent à une troupe qui arrivait du quartier latin par le Pont-Neuf, et qui marchait avec un violon en tête.
— Qu'est cela? demanda Mussé d’un ton chagrin. Une noce? ou des masques?
La troupe joyeuse n’entendit pas la question ; mais elle y répondit indirectement :
— Vive la Charte 1 à bas Polignac! à bas les jésuites! s’écria-t-elle; et le violon repritson refrain ; et les jeunes gens sautèrent, en faisant un cliquetis de leurs sabres, de leurs fusils, de leurs gibernes.
On se fût cru au carnaval, et je n’aurais pas besoin d’un grand effort de philosophie humoristique, pour dire que ce fut en effet un temps de carnaval, puisque beaucoup de gens y prirent des masques; mais le carnaval ne commença que le lendemain du mercredi des Cendres. Le peuple fit pénitence avant l’orgie.
M. Soudin, tout en marchant, expliquait à Mussé comment ces allures étranges du Paris-Gamin n’empêchaient pas les résolutions Viriles, et n’altéraient pas le fonds inaltérable de sens commun qui reparaît toujours, après chacune de ses extravagances.
— Nous sommes un peuple si vieux, et tout à la fois si jeune! lui dit-il; la sève qui nous secoue à certaines époques ne nous empêche pas de retomber ensuite dans la routine, ce piège tendu par l’expérience. Mieux qu’aucun autre peuple, nous savons faire une révolution. Nous ne savons pas la terminer. La verve nous manque, pour achever ce que nous commençons si bien.
’ — Commençons toujours! grommela Anthyme.
Émilie avait dissipé la tristesse dont s’était voilé son courage, après la visite de Madeleine; elle s’était retrouvée, à l’aurore du 27, résignée, ferme, prudente, armée, elle aussi, de son double amour maternel et conjugal, et préparée à toutes les éventualités de la bataille.
Je l’aurais mal fait connaître, si l’on ne comprend pas que, devant un abîme, elle dominait promptement sa sensibilité et regardait vite au fond du gouffre, pour savoir à quelle épreuve suprême il fallait préparer son âme. Elle était de ces mères qui ne se donnent le loisir de pleurer la maladie de leurs enfants qu’après les avoir sauvés, et de ces femmes qui peuvent mourir de la mort de leur mari, sans rien
faire pour l’empêcher d’accomplir un devoir mortel.
Quand elle vit entrer les trois amis, elle comprit qu’ils venaient chercher des armes. Ils furent étonnés eux-mêmes de trouver le salon, dont les fenêtres donnaient sur la place, démeublé, et des matelas apportés près des fenêtres.
— Vous voyez, leur dit-elle, en souriant, je me précautionne contre vos maladresses. On se battra peut-être aux environs du Louvre. Je fais aussi mes barricades pour nous défendre, mes enfants et moi.
— Ne reste pas ici, lui dit M. Soudin avec inquiétude. Mon appartement est beaucoup moins exposé. Tu y seras plus tranquille et les enfants n’auront pas besoin de jouer derrière des matelas.
— Merci, mon oncle. Mais ma place est ici; je ne veux pas être tranquille, et je veux une part du danger.
— Les enfants !
— Mes enfants sont en sûreté au fond de l’appartement. Il est bon que tout petits ils apprennent, pour s'en souvenir un jour, que les hommes doivent aller librement au devoir, tandis que les femmes gardent le foyer. Ils m’aideront à faire de la charpie.... Nous avons déjà commencé.
Les trois hommes se regardèrent avec le môme rayon d’admiration dans les yeux. Georges, fier, mais digne d’une pareille femme, ne voulut ni s’enorgueillir de cet héroïsme, ni le diminuer.
— Tu as raison, lui dit-il avec simplicité, en donnant à Emilie un long baiser sur le front. Reste ici. Je ne puis te dire si je reviendrai ce soir ou demain. Tout dépend des événements ou des hasards de la lutte....
Georges, au fond, était moins ferme qu’elle. Sa voi.x trembla un peu; il s’interrompit; elle continua d’une voix paisible :
— - Si tune revenais pas, Georges, j’irais te chercher!
Le sous-entendu de cette réponse la rendait sublime.
Répliquer, c’était troubler l'émotion presque religieuse de cette scène; Georges alla chercher ses armes. Il avait deux fusils; il partagea avec Mussé. M. Soudin devait, en sortant, monter chez lui et se vêtir de son uniforme de garde national.
Méthodique, formaliste, correct en toute chose, ce bourgeois supérieur tenait à se battre, comme défenseur de la Charte, et à donner, autant qu’il le pouvait, à la révolution naissante le caractère constitutionnel qui la différencierait des insurrections suscitées par des passions haineuses, ou des opinions mal définies.
La théorie des petites causes amenant de grands effets, est souvent appliquée au drame môme des révolutions, et l’on trouve encore aujourd’hui des gens candides pour affirmer que, sans l’incident du bou-
levarddes Capucines, la révolution de 1848 eût avorlG. On a même inventé le coup de pistolet do Lagrange pour justifier cette théorie. On croit aussi que l’oubli d’une seule arrestation importante eût fait échouer l’attentat du 2 décembre.
Non, les peuples ne dépendent pas d’un hasard. L’humanité reçoit ses leçons ou ses châtiments d’cllemôme, d’elle seule. Elle engendre ses destinées. L’accident reste un accident qui colore un épisode, mais qui ne crée pas la loi générale d’où sort la révolution ou le crime.
On a dit que certaines précautions militaires mieu.\ prises, que la démission du ministère Polignac donnée à propos, que le retrait des ordonnances, dans lu matinée du 27, pouvaient conjurer la conjuration du libéralisme ; et que, si un Anglais n’avait pas tiré sur la troupe, le 27, à quatre heures et demie du soir, le volcan eût dévoré intérieurement sa lave et se fût apaisé. Chateaubriand, que la passion emporte, Q écrit dans ses Mémoires : « Si quelque chose pouvait flétrir les combats de juillet, ce serait d’avoir été engagés par la balle d’un Anglais. »
Chateaubriand est trompé par son ressentiment. L’étudiant anglais qui fut tué par une décharge de la troupe, au coin de la rue des Pyramides, fut la victime du hasard, et non le hasard lui-même, qui trancha la question ; pus plus que la barricade de la rue Saint-Honoré, derrière laquelle nous allons re-»
trouver quelques-uns des personnages de notre récit, ne fut l’avant-poste fatidique auquel se heurta la royauté, pour s'y briser.
On échangeait des coups de fusil à la porte Saint- Denis et à la porte Saint-Martin, pendant que les troupes agglomérées dans la rue Saint-Honoré et sur la place du Palais-Royal se mettaient en mouvement. On allait exécuter les ordres inflexibles transmis à Marmont de la part du vieil émigré qui, assis devant une table de >vhist, se préparait à battre les cartes avec le flegme d’un joueur infaillible, pendant que le duc de Raguse battrait les Parisiens.
Quand Georges, M. Soudinet Anthyme revinrent avec des armes dans la rue Saint-Honoré, la foule était énorme.
Des charges de la garde et de la gendarmerie avaient, à plusieurs reprises, pénétré cette masse hostile, sans parvenir à en détacher, à en séparer les parties.
Sur le passage des troupes, la foule s’ouvrait com- ‘ me une eau épaisse que tranche lu proue d’un navire ; mais, à l’arrière, l’eau retombait, et le sillage était vite effacé dans ce remous de têtes humaines.
Les soldats se montraient graves, hésitants; la foule riait ; les soldats avaient peur de cés gens qui ne les craignaient pas; et la foule n’avait peur que d’être trop ménagée.
Vers quatre heures, on avait entendu au loin des
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détonations, des crépitements ; mais ces bruits sinistres fouettaient l'atmosphère, sans allumer une étincelle ; de même qu’on laissait passer les soldats, la troupe, de son côté, laissait sur bien des point circuler les citoyens en armes. Il a fallu les insurrections de 1831 à 1848, les férocités préventives du 2 décembre, pour qu’une arme au bras d’un bourgeois aussi bien qu’au bras d’un ouvrier, passât pour un crime et équivalût à une provocation.
Par un instinct de soldat, curieux à noter, Mussé souffrait visiblement de cette condescendance réciproque de la troupe et de la foule. Il grommela entre ses dents :
— On n’aurait jamais vu, du temps de l’autre, des soldats immobiles devant des pékins qui les narguent !
M. Soudin faisait judicieusement remarquer que cette attitude de l’armée était un symptôme consolant. Quant à Georges, il dit à Anthyme :
— Regrettez-vous de ne pas les commander?
La barricade, dont Madeleine Martin était si fière, n’avait pas encore été attaquée, ni défendue. Avec une complaisance extrême, quand ils voulaient repousser le flot au-delà de ce barrage, les soldats s’engageaient de chaque côté, le long des maisons^ et franchissaient ainsi l’obstacle sans le renverser.
Il faut bien reconnaître, d’ailleurs, qu’au point de vue de la stratégie insurrectionnelle, cette barricade isolée était plutôt une amorce pour irriter la troupe
qu’un bastion pour l’y attendre. Il était trop facile de la tourner, en traversant le Lobvre, en sortant par la place de l’Oratoire, en pénétrant dans la rue Saint- Honoré par les rues du Chantre, de la Bibliothèque et du Coq.
M. Soudin était un trop habile avocat, pour n’être pas d’instinct un stratège habile. Du premier coup d’œil il avait senti l’inconvénient de ce poste de combat; et Georges, aussi prudent par devoir paternel et conjugal, qu’il était résolu par devoir civique, par. tageait l’avis de son oncle.
Mussé, impatient, et d’un héroïsme désespéré, était d’un avis contraire. Tout lui paraissait bon pour engager la lutte ; il se fût battu, la poitrine découverte, seul, contre une armée. Au fond de sa colère ardente, trempée de mélancolie, s’agitait un vague désir de suicide éclatant et profitable à la liberté.
Madeleine, qui était là, parcourant les groupes, parlant peu, mais faisant filtrer la flamme de ses yeux farouches à travers les yeux des autres, comme une mèche enflammée cherchant de la poudre, Madeleine pensait avec Mussé que la place était bonne, que la bataille se faisait trop attendre, et qu’il fallait savoir au plus tôt ce que les soldats de la ligne, placés derrière la garde, oseraient laire contre les citoyens. Elle avait été au-devant des trois amis ; elle les avait accueillis avec orgueil ; elle voulait les garder ; elle leur faisait les honneurs de «a barricade ;
LA ROfCDE DE NUIT
et elle éprouva une njortification d’auteur, quand elle surprit la réflexion de M. Soudin.
— Ah I monsieur, lui dit-elle d’un ton de reproche, où trouverez- vous un meilleur endroit ?
— Pour se faire massacrer? ou pour se faire prendre? demanda à son tour M. Soudin.
Madeleine partit d’un éclat de rire sauvage, presque insultant.
— Eh bien ? après ? Est-ce que nous sommes ici pour autre chose ?
M. Soudin haussa les épaules.
— Ecoutez-moi, lui dit-il avec douceur. Personne ne refuse de se battre, excepté la troupe, trop certaine du résultat.
— Les soldats ! ils ont peur, s’écria la furie.
— Non, ils ont pitié. .
Madeleine bondit sous ce mot, comme sous un fer rougi.
— Ils ont pitié de nous ? ce n’est pas vrai. Je ne veux pas qu’ils aient pitié. Je vous dis qu’ils ont peur. Voilà tout. Oui, peur, comme Polignac, comme Raguse ! n’est-ce pas ? — ajouta-t-elle en se reculant pour monter sur quelques pavés à la base de la barricade, et en interpellant les gens du quartier réunis autour d’elle, — n’est-ce pas qu’ils ont peur ? que ce sont des lâches ?
Oui, oui, répondirent ceux qu’elle interrogeait, sans qu’ils eussent compris la demande.
— Ah I repartit Madeleine avec une aspiration bruyante, et prolongée, comme si elle humait avec de l’air, pour emplir ses poumons, le souffle ardent qu’elle-même avait embrasé ; puis, grimpant au sommet de la barricade et s’y appuyant au brancard d’une petit charrette brisée qu’on avait jetée là, elle montra le poing à la troupe et se mit à hurler :
-- Lâches ! lâches ! Venez donc nous attaquer I
La troupe ne bougea pas, soit qu’elle n’eût pas entendu, soit qu’elle méprisât cette provocation d’une folle. Un officier passa rapidement devant le premier peloton et donna un ordre: les soldats, qui avaient leur fusil au bras, le mirent à terre.
Madeleine devint furieuse devant cette démonstration pacifique. Elle allait se précipiter en avant, quand elle se sentit retenir fortement et ramener en arrière.
— Laissez-moi, dit-elle, en grinçant des dents.
Elle se retourna pour repousser l’audacieux qui
portait la main sur elle. C’était Georges Berroy, le visage pâle, les yeux humides.
— Madeleine, lui dit-il, vous vous perdez. Je vous en conjure, descendez.
L’accent de ces paroles parut faire impression sur Madeleine ; une émotion tendre passa comme une vapeur sur la fournaise de son regard.
— Monsieur Georges, laissez-moi, répéta-t-elle plus doucement.
— Madeleine, au nom de ma mère que vous aimiez, et de moi que vous avez élevé, je vous supplie de descendre.
Madeleine hésita. Elle parut étonnée que quelqu’un au monde lui pqrUU avec cette ferveur d’amitié. En une seconde, elle vit passer sa jeunesse dans la maison de madame Berroy ; elle retrouvait derrière elle, s’accrochant à sa robe, l’enfant blond qui tant de fois, quand il était tout petit, s’était accroché à elle dansle jardin et sur les mails de Troyes ; elle eut la tentation de lui donner un baiser de nourrice, un baiser de retour et d’adieu; mais, se redressant aussitôt :
— Non, non. Je ne veux pasl et rejetant par un geste violent Berroy qui lâcha prise et chancela, elle bondit de l’autre côté de la barricade et courut audevant des soldats.
A quelques pas du premier rang, elle s’arrêta.
— Faut-il qu’une femme vienne vous cracher au visage pour vous émouvoir? leur cria-t-elle en se croisant les bras.
La troupe resta immobile, impassible.
Madeleine, exaspérée, haletante, chercha autour d’elle une arme, revint à la barricade, saisit un pavé, et, se retournant vers la troupe, lança le grès, qui rebondit en faisant des étincelles, sans blesser personne, et alla rouler aux pieds d’un officier.
— En avant I dit-celui-ci.
Les soldats se mirent au port d’armes et marchèrent.
— Ah ! enfin ! murmura Madeleine, qui recula, les dents serrées, la tête droite.
Mais la troupe se contenta de rétrécir l’intervalle, et laissa retomber les fusils à ses pieds.
Madeleine désappointée, hors d’elle-même, d’un bond remonta sur la barricade, et, retirant son bon» net qu’elle jeta loin d’elle, puisqu’il était un signe de protection, secouant ses cheveux comme une crinière, étoufiant dans sa robe, qu’elle ouvrit en l’arrachant, elle se mit à crier :
— A bas le roi 1 vive la Charte 1 à bas la garde I vive le peuple 1
Sa démonstration commençait à donner de l’impatience aux soldats. D’un autre côté, quelques citoyens armés étaient montés sur la barricade, et, dans les créneaux naïfs faits par les pavés, on voyait se placer des canons de fusil. L’officier donna un ordre, la troupe s’agita avec menace.
Madeleine alors, se retournant, vit derrière elle Georges Berroy qui était remonté sur les pavés ; et, avant que celui-ci eût pu deviner son geste, soupçonner son intention, elle lui enleva un des deux pistolets qu’il portait attachés dans une ceinture de cuir, et, se précipitant de nouveau, elle courut audevant de la troupe ; puis, follement, avec un rire et un cri de colère, elle déchargea son arme, au hasard, dans le premier rang.
— Feu ! cria l’officier.
Mais quelques coups seulement partirent ; la stupeur et la pitié paralysaient les soldats : les balles sifflèrent ; on répondit d'au-delà de la barricade, et, quand la fumée blanche se fut élevée comme l’horrible encens de la fureur humaine, on vit Madeleine renversée sur le pavé, .les deux mains sur la poitrine , la bouche ouverte , mourante mais non morte.
Quelques hommes s’élancèrent de la barricade et coururent ramasser la blessée. Un murmure d’horreur courut dans la rue et sembla monter le long des maisons, qui parurent elles-mêmes saisies d’un frisson. Les soldats, méqontents de ce meurtre excusé par l’attaque, mais non légitimé par le sexe de la victime, ne bougèrent pas et laissèrent les imprécations faire cortège à cette prêtresse de l’invective.
Il y eut une trêve :acite. Mussé, George et M. Soudin lui-même avaient couru au-devant de la malheureuse qui baignait dans son sang. Madeleine était évanouie ; mais on eût dit que quelqu’un, qui n’était pas elle, veillait en elle, avec une vigilance formidable, pour attiser sa colère et sa vie. Le mouvement des hommes qui la portaient la fit sortir de son évanouissement.
— Sur la barricade 1 murmura-t-elle.
Les porteurs s’arrêtèrent, indécis, embarrassés. Elle ouvrit les yeux que l’agonie prochaine agran-
dissait, et, regardant en haut, elle aperçut la figure bouleversée de son mari, penchée sur elle.
— Martin, dit-elle avec autorité, obéis-moi. Je veux mourir là, en haut, sur la barricade ; vous me vengerez mieux !
On céda, mais en faisant le tour, et on la plaça du côté qui regardait le peuple, sur un amoncellement de poutres et de pavés.
Elle retrouva des forces sur ce lit brutal.
— C’est bien, dit-elle quand elle y fut assise.
Et, essayant de se débarrasser de ceux qui la soutenaient, montrant sa chemise ensanglantée :
— Ils m’ont tuée trop tôt... Vous me vengerez, vous autres 1
— • Oui, oui, répondirent des voix indignées, parmi lesquelles on distinguait celle de Martin.
Sutfoquée, elle retomba en arrière, étalant sa poitrine sanglante au soleil.
Georges avait déchiré son mouchoir, et, agenouillé devant Madeleine, il essayait de placer une compresse sur la blessure, tandis que M: Soudin réclamait un chirurgien, et que Mussé, très-ému de ce spectacle qu’il acceptait comme un augure, veillait maintenant à ce que des coups de fusil imprudents ne rompissent pas la trêve.
Madeleine eut encore un réveil, un sursaut ; mais ses yeux hagards étaient déjà dans la brume de la mort.
Elle sourit pourtant d’un sourire féminin, en voyant Georges Berroy penché sur elle.
— C’est inutile, balbutia-t-elle... maisje suis contente... Le beau temps pour mourir !
D'un geste fiévreux, elle arracha le linge que Georges avait posé sur la plaie, et, après l’avoir levé, secoué, dans une convulsion suprême, elle le jeta sur la barricade ;
— Il vous manquait un drapeau pour vous battre, balbutia-t-elle. Le voilà ! c’est le drapeau rouge!
Elle voulut se soulever encore, mais elle retomba lourdement avec un soupir. Elle était morte !
Ce qui suivit a été raconté par les journaux de l’époque, et mis en vers par Barthélemy et Méry.
On fit un brancard funéraire et triomphal, avec des fusils ; on y plaça le corps de Madeleine, en suspendant à une baïonnette le mouchoir sanglant dont elle avait voulu faire le drapeau de la révolte sociale, et l’on se mit en marche en criant :
— Vengeance 1 vengeance !
Martin pâle, les yeux ardents, la bouche serrée par la douleur et la colère, conduisait le cortège ; et les rieurs qui étaient aux fenêtres et sur le seuil des portes, cessèrent de rire ; la barricade fut abandonnée ; les troupes s’en approchèrent, quand le convoi insurrectionnel se fut éloigné vers l’extrémité de la rue Saint-Honoré, du côté du marché des Innocents. En quelques minutes, les pavés furent enle-
vés, la voie fut debarrassée. Mais le pavé avait bu du sang, et cette rosée absorbée parle soleil couchant devait faire une rouge aurore à la journée du lendemain.
Georges eût voulu empêcher cette promenade d’uh cadavre à travers Paris. Sans regretter autant que M. Soudin une révolution strictement légale, il souhaitait que la révolution, rendue violente par l’obstination de la cour, ne fut pas au moins alléchée à son début par l’odeur du sang. Il craignait ces ivresses du meurtre qui ne satisfont que la haine et qui font reculer la justice.
Mussé, au contraire, avait suivi d’un regard d’admiration et presque d’envie cette enseigne ensanglantée du peuple. Il avait crié, comme les autres : Vengeance! et plus fort que les autres : Aux armes ! et s’il eût osé abandonner ses deux compagnons, il eût pris la tête du convoi.
M. Soudin ferma les yeux et baissa la tête quand Madeleine, dont les bras pendaient de chaque côté du brancard, comme pour effleurer et bénir la foule, passa devant lui couverte de la pourpre que le so-, leil de juillet étendait sur son corps ensanglanté.
Cette bouche muette, tournée vers le ciel, semblait jeter dans l’espace un cri continu. Au marché des Innocents, les porteurs lassés s’arrêtèrent ; en une minute, les dames de la Halle eurent jeté des fleurs sur la civière, et fêté avec des pleurs et des imprécations la bienvenue de la révolution et de la mort, ainsi qu’elles avaient l’habitude de fêler indistinctement toute chose nouvelle dans Paris.
Le convoi remonta vers le boulevard Saint-Denis. On s’y battait assez sérieusement; et, depuis la porte Saint-Denis jusqu’à la place de la Bastille, la marche fut souvent interrompue par des alertes et par de véritables combats.
A la place de la Bastille, la manifestation se versa comme un fleuve limoneux dans un océan.
D’autres cadavres avaient été déjà apportés sur remplacement où M. Guizot fît élever depuis une colonne pour consacrer à jamais le souvenir de ce que M. le duc de Broglie (le père) appelait « une glorieuse et légitime révolution. »
Martin, séparé brusquement du cortège qui emportait sa femme, ne put te rejoindre, et le cadavre de la pauvre Madeleine, devenu moins nécessaire, disparut tout à coup; si bien que les agents de M. Mangin, le préfet de police, eurent le droit de contester dans leu rs rapports la réalité de cet épisode ; et que les poètes eussent pu, sans invraisemblance, raconter une apothéose, une assomption, un évanouis-
sement de ce spectre de la révolte dans l’horizon enflammé du soir.
Personne ne dormit cette nuit-là. On sentait palpiter le ciel et tressaillir la terre. Des détonations furtives comme des signaux ; des cris de lions, impatients dans leurs cages ; des trépignements du peuple dans les faubourgs ; des ombres remuant des pavés dans des rues sans réverbères ; des gamins sciant les arbres du boulevard et applaudissant à leur chute ; le corps de garde de la place de la Bourse brûlant comme un feu de joie ; des intervalles de silence profond succédant à de grands bruits: telle fut cette nuit du 27 au 28 juillet, pendant laquelle la lune se mirait doucement aux bassins de Saint-Cloud, sous les fenêtres de la duchesse de Berry, qui ne put dormir et qui vint plusieurs fois écouter Paris, un peu inquiète de l’imperturbable tranquillité du roi.
Georges et M. Soudin se reposèrent quelques heures dans l’appartement de Berroy. Mussé ne voulut pas les imiter. Il travailla pendant la moitié de la nuit aux barricades que l’on construisait dans les quartiers populaires, et, selon la promesse qu’il lui avait faite, il vint, à deux heures du matin, attendre son ami Georges à l’angle de la rue des Poulies.
M. Soudin était déjà sorti pour présider une réunion d’anciens officiers de la garde nationale, dans la rue Saint-Martin. Ce fut là que Georges et Anthyme le rejoignirent.
Il n’étail pas douteux que la lutte était prochaine et qu’elle serait imposante. M. Soudin avait tout à fait confiance. Pour la première fois, les bourgeois, héritiers de 1789, se sentaient l’âme intrépide des soldats de 1792. Il semblait que, par uncourant mystérieux, magnétique, l’accord se fûtétabb entre toutes les âmes delà cité.
A l’angle de la rue Saint-Martin et du boulevard, quatre jeunes gens étaient arrêtés, causant, discutant, se concertant. M. Soudin reconnut dans ce groupe le fils d’un de ses vieux amis ; il approcha :
— Est-ce que l’École polytechnique est licenciée? lui demanda-t-il.
— Non, monsieur, elle est en insurrection.
— Déjà !
— Nous avons été délégués par nos camarades pour aller offrir leur concours à MM. Laffitte, Casimir Périer, Lafayette.
— Bravo! dit Mussé.
— Après l’échange de nos uniformes contre des habits bourgeois que nous avait préparés, chez lui, notre ami et ancien camarade Charras, nous nous sommes présentés à l’hôtel Laffitte.
— Eh bien?
— M. Laffitte dormait, et, quand il dort, même dans une nuit comme celle-ci, personne n’a le droit de le déranger.
— Et Casimir Périer?
— Peut-être dort-il aussi ! Nous allions regagner rÉcole, un peu découragés.
— Je suis bien sûr, moi, que Lafaytte ne dort pas I s’écria Georges. Allez le trouver. Il sera demain le général de la Révolution.
— Non, messieurs, dit à son tour M. Soudin ; n’allez chez personne. Lafayette, Casimir Périer ou Laffitte, eussent-ils leurs yeux ouverts à celte heure, n’oseraient vous donner ni un ordre, ni un ponseil. Retournez à l'École ; faites-vous des épées avec vos fleurets, et venez nous rejoindre au point du jour sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Vous trouverez là des chefs à suivre et des soldats à conduire.
Les élèves de l’École polytechnique remercièrent M. Soudin, reprirent courage et se hâtèrent de porter à leurs camarades la commission qu’un passant leur avait donnée.
On sait que la consigne fut fidèlement exécutée.
Quand, après une lente inspection des forces dont Paris révolutionnaire pouvait disposer, Mussé, M. Soudin et Berroy débouchèrent, à la pointe du jour sur la place de rHôlel-de-Ville, ils entendirent une acclamation formidable.
C’était le peuple de Paris qui saluait l’arrivée des élèves de l’École par excellence, l’entrée dans l’arène de ces combattants au cœur enthousiaste, en qui les mathématiques n’ont jamais pu étouffer le patriotisme, ni décourager l’utopie.
Quelle matinée superbe I quel réveil ! quelle effusion ! J’ai dit que le peuple était là ; et jamais le mot peuple ne fut employé dans une acception plus vraie, plus correcte ; car la foule qui se mouvait sur la place de Grève représentait toutes les forces vives et saines de la nation. Mêlés et confondus, armés ou non armés, les ouvriers, les magistrats, les avocats, les médecins, les élèves des écoles, les gardes nationaux, les anciens militaires, les commerçants affluaient par toutes les issues, et tous demandaient à se battre. Pendant que des parlementaires, relisant la protestation trop prudente de M. Guizot, essayaient encore la fusion, à jamais impossible, de l’esprit nouveau avec les préjugés anciens, tous ceux qui n’avaient de parchemins, ni sur la peau, ni dans les archives, prenaient, au nom de 1789, leur revanche de 1814 et de 1815.
On ne savait pas encore pour quel gouvernement futur on allait se battre. Les républicains ne se connaissaient guère entre eux ; les bonapartistes n’osaient se faire connaître ; les orléanistes ne s’étaient pas révélés. Les balbutiements des passions particulières, des égoïsmes d’opinion, se confondaient daus le cliœur général. La liberté ouvrait, en souriant, la barrière de l’avenir. Chacun marchait avec la foi de tous, et tous avec l’élan d’un seul.
Georges était pâle d'enthousiasme. Il assistait à quelque chose de grand ; il éprouvait cette émotion
du voyageur longtemps en route pour un sommet, qui ne sent plus sa fatigue, mais dont le cœur palpite, quand il atteint les hauteurs, et quand il voit poindre les premiers rayons du soleil sur des terres inconnues. Mussé avait une ardeur inquiète. Ses yeux cherchaient, guettaient autour de lui, comme des yeux de hôte fauve. De temps en temps, il tordait sa moustache avec un petit rire aigu fait pour donner le frisson. M. Soudin, dans son uniforme de garde national, était digne et simple, comme à l'audience. Il éprouvait bien quelque scrupule à sortir de son rôle de soldat in partibus ; et la virginité de son fusil lui faisait battre le cœur, sous ses buflleteries croisées. Mais sa résolution était ferme, et, lui aussi regardait avec espoir le jour qui semblait devancer l’heure.
La troupe avait disparu de tous les postes qui pouvaient être facilement cernés ; et les abords de la place étaient si libres, qu’on eût cru la bataille gagnée, avant d’avoir été livrée. L’Hôtel de Ville, fermé, vide, n’avait rien de menaçant. De trois heures à cinq heures du matin, la foule qui l’effleurait et qui le pressait de ses mille replis n’eut pas la tentation d’y pénétrer, de s’y installer, et d’y proclamer un de ces gourvernements périodiques qui gisent dans l’histoire, comme ces couches successives de terrain, nécessaires à la nomenclature des déluges.
Le mouvement de 1830 ne fut ni social, dans le sens qu'on a donné depuis à ce mot, introduit par
Lamartine dans la langue parlementaire, ni politique dans le sens d’une revendication spéciale, à une dynastie, à un drapeau.
Ce fut un mouvement libéral et exclusivement libéral. On étouffait, on voulait de l’air et l’on allait casser les vitres.
Voilà pourquoi la place de rHôtel-de-Ville était la salle ouverte des délibérations du peuple ; pourquoi on ne songait pas encore àjmonter dans la salle fermée de la municipalité parisienne, et pourquoi ces ennemis des Bourbons, unanimes dans leur haine, furent lontemps sans s’apercevoirqu'ilsétaientdominés par le drapeau blanc fleurdelisé, suspendu avec une sécurité insolente au-dessus de la porte principale.
Mussé fut le premier à se scandaliser.
— Georges, dit-il à son ami Berroy, est-ce notre suaire qui pend là-haut?
— C’est celui de la royauté, répondit Georges.
— C’est celui des vieilles idées, dit à son tour M. Soudin. Plût au ciel que ce ne fût celui de personne !
— En tout cas, il faut enlever ce drapeau, reprit Anthyme.
Ces quelques paroles avaient été entendues. Elles éveillèrent cent échos.
— Oui, oui, à bas le drapeau blanc! à bas le surplis! à bas la serviette à perruque! à bas! à bas! cria-t-on de toutes parts.
342 LA RONDE DK NÜIT
Bientôt des milliers de poings se dressèrent, menaçant le drapeau, qu’une légère brise faisait frissonner e,t que l’aube naissante teignait un peu.
— Avant d’arracher celui-là, dit M, Soudin, il serait bon d’aviser à celui qui le remplacera.
— Il est tout trouvé, reprit Mussé, et se tournant vers la foule : N’est-ce pas, mes amis, cria-t-il, de sa voix qui depuis longtemps n'avait retenti dans aucune bataille ; n’est-ce pas que, pour vous comme pour moi, il n’y a qu’un drapeau, celui d’Austerlitz ou de Montmirail, le drapeau de la gloire et de la patrie?
— Ouil répétèrent toutes les voix en chœur, vive le drapeau tricolore !
— Vive le drapeau de Valmy et de Fleurusl cria Georges, quand la clameur parut s’assoupir.
— C’est le même drapeau, mon ami, répliqua Anthyme, un peu surpris de la variante introduite par Berroy.
— Le même drapeau? oui ; mais l’air de fête qui le salue n’est pas le même.
M. Soudin, pratique en toute chose, remettait, pendant ce temps, do l’argent à un de ces gamins qu’on trouve toujours pour porter les messages de l’imprévu, et le chargeait d’acheter dans la première boutique qu’il rencontrerait trois morceaux d’étoffe, rouge , bleu et blanc. Le gamin partit comme une flèche, et revint, au bout d’un quart d’heure à peine,
essoufflé, mais joyeux, drapé fièrement dans les trois couleurs. Il fut assailli par des hourrahs. On ne lui laissa pas le temps de se débarrasser de son arc-enciel. Il fut pris, soulevé, porté sur les épaules, jusqu’à l’échoppe installée dans un coin de la place, où la femme d’un savetier prit une aiguille et cousit le premier drapeau de la France régénérée.
Quand le jeune apprenti revint devant la façade de l’Hôtel-de-Vilie, radieux, triomphant, porté de la même façon, et agitant le drapeau en chantant je ne sais quel air, peut-être la Marseillaise, les cris redoublèrent; l’ivresse déborda et l’aurore sembla envahir tout le ciel. Les vieux pleuraient ; les jeunes battaient des mains.
Ces trois couleurs juxtaposées formaient une harmonie sublime, qui ravissait les âmes dans un monde supérieur. On se souvint de tout ce qu’on avait oublié; et les portes de l’Hêtel-de-Ville, trop lentes à s’ouvrir, furent enfoncées, pour laisser pénétrer l’emblème chéri.
Mussé s’était emparé du drapeau et conduisait les envahisseurs. Quand on fut au premier étage, et quand la fenêtre fut ouverte, il se pencha de tout son corps et se donna la joie de saisir lui-même le drapeau blapc, de l’arracher, de le froisser, de le déchirer, d’en jeter les haillons à la foule, qui rugit de bonheur, et de suspendre à la place le drapeau tricolore. Quand il eut fini, Anthyme se redressa, se
découvrit, et cria d’une voix retentissante : Vive Napoléon II !
Quelques voix à peine répétèrent cette acclamation. Quant à Georges, aussi ému que son ami Anthyme, cédant à un entraînement subit, irrésistible, à une révélation, il cria de son côté :
— Vive la République I
Anthyme tressaillit et, se tournant vers Georges :
— Il paraît que nous ne sommes ‘plus d’accord?
Le regard de tristesse, d’étonnement profond, de
découragement, qui souligna ses paroles troubla Berroy.
Il serra la main d’Anthyme :
— Nous sommes d’accord pour la besogne d’aujourd’hui, lui dit-il, cela suffit.
Anthyme secoua la tête :
— Moi qui croyais!...
Il s’interrompit : une grosse larme jaillit de ses yeux et roula sur son visage jusqu’à sa moustache. 11 soupira, et, tirant de sa poche un long crêpe, il dit avec douceur à un de ces voisins :
— Monsieur, voulez-vous suspendre ce voile au drapeau que je viens de placer? Ce n’est pas encore l’heure de la viclnire!
Puis, tournant le dos à la fenêtre, il sortit de la salle et redescendit rêveur , mélancolique , sur la place. Avant d’y poser le pied :
— Savez-vous, dit-il à Georges, quel est ce mor-
ceau de crêpe? ce lambeau d’étoffe noir? C’est le voile sous lequel vous avez été introduit parmi les compagnons du Lion dormant, cher néophyte, qui reniez aujourd’hui votre foil
— Je ne renie rien , Anthyme. L’empereur est mort, et la République est immortelle!
M. Soudin, qu’ils rejoignaient, sourit à ce dernier mot ;
— Ne parlez ni de la République, ni d’Empire, si
vous m’en croyez, leur dit-il, allons au plus pressé. Cette foule est unearmée. Monsieur Mussé, prenez-en le commandement Il nous faudrait un tambour.
— Un tambour! Voilà, voilà! dit aussitôt un homme de petite taille, à l’air décidé.
— Vous savez battre du tambour? lui demanda M. Soudin..
— Comme un lapin, oui, monsieur. Si je sais battre du tambour, moi, un Bourguignon !
Le mot est absolument historique ; il est aussi absolument énigmatique. M. Soudin n’a jamais pu savoir, et personne n’a encore découvert le sens de celte réponse : pourquoi la qualité de Bourguignon semble t-elle impliquer nécessairement le talent de tambour?
Est-ce parce qu’en s’exerçant à frapper sur les futailles, on apprend en Bourgogne à battre la peau d’âne ? Je laisse le soin de déchiffrer l’énigme à des commentateurs plus savants.
Mais, au moment où la foule, tassée, massée, grossièrement disciplinée , paraissait disposée à se mettre en marche ; pendant que les envahisseurs del’Hôtel-de-Ville, montés dans le beffroi, sonnaient le tocsin, le bruit d’une dispute suspendit le mouvements et agita sur place ceux que Mussé allait entraîner.
Le drapeau tricolore suspendu à la façade de l’Hôtel-de-Ville ne suffisait pas au violent amour du peuple.
On le trouvait trop petit, placé trop bas, et quelques-uns aussi étaient mécontents de ce crêpe lugubre pleurant sur le réveil des trois couleurs.
Puisqu'on ne doutail pas de la victoire, à quoi bon ce signe de deuil?
Le peuple eût voulu pavoiser instantanément toutes les maisons, tous les édifices publics.
Il rêvait un monument que tout Paris eût pu contempler, afin d’y suspendre le cher drapeau.
— Allons à Notre-Dame? dit une voix.
— Oui, à Notre !) ne 1 répéta la foule.
El une troupe, se détachant aussitôt de l’armée populaire qui bourdonnait sur la place, se dirigea du côté de la cathédrale.
C’est ainsi qu’au moment où, une heure plus tard, la lutte s’engageait sur les quais, sur les ponts, et où l’artillerie royale essayait de foudroyer les possesseurs de l’Hôtel-de-Ville, on vit tout à coup se dé*
ployer, au sommet d’une des tours de Notre-Dame, un drapeau gigantesque que la brise matinale soulevait et faisait retomber, et qui, visible de tous les points de Thorizon, appelait cette fois tout Paris aux armes. Bientôt un glas immense se mêlait au bruit de la fusillade, aux cris du peuple. C’était le gros bourdon de la cathédrale, sonnant les dernières matines de la royauté. Dès que cette cloche eut retenti, dès que ce drapeau eut fouetté le ciel, rien ne pouvait plus arrêter le torrent; et, alors, par cette journée admirable, dans ces rues inondées de soleil, on se battit avec fureur. Trois fois l’Hôtel de Ville fut pris par la troupe et trois fois il fut repris par le peuple.
Je n’ai pas à raconter les épisodes qui appartiennent à l’histoire, ni le cri de ce jeune héros qui, portant le drapeau tricolore et s’élançant sur le pont, jetait son nom à l’immortalité en disant : « Souvenezvous que je me nomme d’Arcole 1 » ni les actes d’humanité des soldats, qui, au plus fort de la lutte, relevaient leurs armes, si l’adversaire leur paraissait faible, désarmé ou trop jeunet
On peut dire qu’il n’y eut que la royauté de vaincue dans cette grande bataille. Quant à l’armée, elle fit son devoir d’obéissance et son devoir de patriotisme. Les cris de : « Vive la ligne 1 » chaque fois que la crosse des fusils était levée en l’air, n’attestaient ni une défaillance du courage militaire, ni un triom-
phe insultant de la part du peuple. La Ligne était éblouie parle drapeau tricolore; et bien des fois, on vit de vieux soldats pleurer, en s’approchant d’une barricade sur laquelle était planté l’insigne vénéré, comme des dévots en s’approchant d’un autel qu’on leur commanderait de renverser.
Nous sommes blasés sur les révolutions et dégoûtés des émeutes; mais, en 1830, la révolte plaisait aux plus pacifiques, comme un réveil après un cauchemar pénible, comme une liquidation forcée après de longues années de misère. Un appétit du nouveau, une avidité d’inconnu, transportaient les pensées au delà des barricades. La bataille était l’épreuve à subir pour mériter la récompense; et chacun, après les heures de scrupule légal, de trouble en quelque sorte physique, s’y précipitait résolûment.
La place de l’Hôtel-de -Ville fut pendant toute la journée du 28 juillet le théâtre principal d’un combat sanglant, acharné. Georges, Mussé et M. Soudin y ramenaient le peuple, chaque fois que la mitraille l’avait contraint de se retirer.
Au plus fort de l’engagement, pendant que les balles sifflaient et pleuvaient par les airs, comme dit A. Barbier, Georges qui faisait le coup de feu contre les Suisses, entendit tout à coup, derrière lui, une voix criarde, tombant d’une de ces jeunes bouches, égueulées par l’habitude de la balle, qui disait :
— Un SOU le tas ! un sou le las ! faites-vous servir !
Étonné qu’un industriel eût choisi l’heure de la bataille, pour étaler sa boutique au plein vent du canon, Georges se retourna vivement et aperçut un gamin de onze ans, la casquette sur l’oreille, les deux mains aplaties sur les hanches, soulevant de chaque côté de sa taille sa blouse en un gro^ pli , et qui, les yeux brillants, le teint pâle, la bouche ouverte par un rire hardi, semblait aussi insoucieux du danger que s’il se fût agi d’un jour de fête.
Georges regarda au pied du gamin pour reconnaître la marchandise qui pouvait prétendre à un débit, dans un pareil moment, et il aperçut deux tas de pierres.
— Qu’est-ce que cela? demanda-t-il.
— Cela 1 citoyen bourgeois, c’est mon fonds !
— Quel fonds ?
— Mon fonds de biscaïens.
— Que veux-tu dire ?
— Que je vends un sou chacun de ces tas-là. C’est pour jeter aux habits rouges. Avouez que ce n’est pas cher !
Pendant que Georges, obligé d’interrompre son interrogatoire pour riposter aux Suisses, chargeait son füsil, l’intrépide voyou reprenait son cri :
— Un sou le tas! un sou le tas I
— Va-t-en, lui cria Berroy, tu te feras tuer.
•— Ah bien ! oui, les balles des Suisses sont comme
350 J.A HONDB DE NOIT
le4r yulpéraire ; cela ne fait ni mai ni bien* Un sou le tas !
— Je t’en prie, gamin, va-t-ende là; tu me gênes et lu me troubles.
— A^lors, si vous n’y voyez plus, passez-moi votre fijsil I
Georges pe put s’empêcher de sourire. Il haussa les épaules, moins par dédain que par admiration, et, tirant de sa ceinture son dernier pistolet :
— Tiens ! lui dit-il, puisque tu veux jouer, voilà un joujou de circonstance, de la poudre et des balles. Mets-toi à côté de moi, et sois bien sage.
— Merci, monsieur; vous allez voir!... En attendant, surveillez mon étalage, et, s’il vient un client, ne le faites pas marchander.
Tout en parlant, Je gamin glissait la poudre dans une de ses poches, les balles dans l’autre, s’assurait que le pistolet était chargé, et disparaissait tout à coup dans la foule, comme une anguille dans le sable, se faufilant à travers les combattants.
Quand Georges songea à le retenir, l’enfant courait à travers la fumée, dans l’intervalle qui séparait les soldats des citoyens. On le vH,à travers le brouillard bleu que faisait La poudre, s’approcher d’un officier qui, à l’extrémité du premier peloton, commandait le feu, et, se campant avec l’insolence proverbiale des héros de sa race devant le capitaine, lui décharger tout à coup son pistolet en pleine poitrine. L’officier
LÀ ftOîïÛB Ï)E I^UÏT 35i
tomba; maiâ, avant que les soldats stüpéfàits eussent imprimé un mouvement oblique à letirs fusils; le gamin, en deux bonds, avait rejoint le gros des combattants, et repris sa place à côté de Georges Berroy.
— Tenez, bourgeois, lui dit-il, en lui rendant le pistolet tout chaud dit meurtre, voilà votre joujou. Il est bon; mais j’aime mieux les pierres : c’est plus naturel. Je n’étais pas fâché de m’assurer que je saurais, tout comme un autre, en jouer au besoin. J’ai fait l’expérience ; cela me suffit.
Tout fier, bien que revenu un peu plus pâle encore de cette expédition, riant du môme rire cynique, ouvrant la même bouche gouailleuse, le gamin reprit son cri ; Un sou le tas ! et resta sans broncher au plus fort de la mêlée.
On se battit toute la journée; on avait commencé avec l’aurore ; on ne s’arrêta qu’après la nuit close. La victoire en apparence n’était pas décidée ; mais, en réalité, elle penchait si Visiblement du côté du peuple, que les soldais, qui avaient fini par se maintenir dans l’intérieur de l’Hôtel-de-Ville, l’abandonnèrent à minuit, n’ayant plUs assez de cartouches et prévoyant bien qUe le renfort était impossible.
Georges et Mussé ne s’étaient pas épargnés.
M. SoUdin avait fait torrectement son devoir d’insurgé. Tous les trois, séparés par les incidents de la lutte, së rejoignirent dans la soirée, et se retrou-
vèrent lassés, mais confiants, sans blessure aucune et sans découragement.
Tous les trois eurent la même pensée : rassurer Emilie. Il était probable d’ailleurs que la lutte devait être concentrée le lendemain, aux alentours du Louvre, des Tuileries et du Palais-Royal. Il était donc urgent de regagner au plus tôt la rue d’Angiviller et l’angle de la rue des Poulies.
Le trajet fut difficile. Certaines rues étaient absolument obstruées. La place de l’Oratoire et la place du Louvre servaient de bivouac aux dernières troupes royales. L’appartement de M. Soudin et celui de Georges se trouvaient donc aux avant-postes de la Révolution et de la résistance. Il pouvait être fort utile de les occuper, mais il était bien dangereux de chercher à y pénétrer. Ce ne fut qu’avec des précautions infinies que les trois amis se glissant par la rue Bailleul, jusqu’à la rue des Poulies, et escaladant le mur d’une cour intérieure, purent enfin gagner Tappartement de Georges.
Au bruit des pas dans Tescalier, Émilie courut à la porte et l’ouvrit. Ce qu’avait été pour elle cette longue absence, on le vit au premier regard. Elle était pâle; ses yeux, qui avaient lutté contre les larmes, jetaient un éclat étrange. Elle souriait, et voulut accueillir les combattants par un mot de triomphe, en les voyant rentrer tous les trois sans blessure ; mais le courage lui manqua pour laisser
voir combien elle avait été brave, et, se jetant au cou de son mari, elle cacba dans son étreinte passionnée le petit sanglot qui allait la trahir, et les pleurs qui allaient la désarmer.
M. Soudin et Mussé eurent ensuite leur part dans cette hospitalité de l’âme. Depuis le matin, la table était dressée, servie. Pendant que les trois combattants, afTaraés, altérés, mangeaient et buvaient, Emilie, appuyée sur la table, rassasiée et avide, les interrogeait et leur faisait raconter tous les incidents de la lutte. Quand elle fut bien renseignée, elle alla chercher ses enfants, pour, qu’avant de s’endormir, ils eussent la vision, désormais ineffaçable, de ces trois mâles visages de citoyens, et pour que leurs baisers enfantins fussent une bénédiction pour ce père, cet oncle, cet ami qui retourneraient le lendemain à la bataille, à la victoire ou à la mort.
Il fut convenu que les trois amis ne se sépareraient plus, et qu’ils dormiraient ou qu’ils veilleraient dans le salon, prêts à descendre au moindre signal. Le lendemain, ils seraient plus à portée de choisir leur poste de combat et de défendre, en tout cas, la maison, si celle-ci était exposée.
La nuit fut orageuse ; mais l’orage rasait le sol. Le ciel avait la même sérénité que la veille ; la lune paisible dominait la ville soulevée et cette splendeur de la nature était une écrasante ironie pour la majesté royale près do sombrer.
A là tombée de la nuit, la duchesse de Berry était montée dans le parc de Saint-Clond, jusqu'à la lanterne de Diogène, et là, interrogeant l’horizon à l’aide d’une lorgnette, elle avait voulu obtenir de ses yeux qui franchissaient l’espace, du souffle de la brise, des oiseaux effrayés qui fuyaient le tumulte, des nouvelles certaines, des renseignements qu’elle n’osait atcepter de la bouche du roi et des émissaire affolés ou confiants.
11 lui sembla que le bruit dû canon cessait, que les nuages de poudre montaient moins épais ver le ciel.
^ ESt-cé que tout serait fini ? se dit-elle à demitoix.
N’en doutez pas, altesse, repartit uü officier du château qtii l’accompagnait; l’émeute est étouffée et les troupes rentrent dans leurs casernes.
La duchesse secoua la tête ; elle n'était {)as convaincue. Tout à coup un rayon de soleil couchant frappant les tours de Notre-Dame lui fit voir l’immènse drapeau tricolore. Elle allongea et raccourcit tour à tour éa lorgnette, craignant d’être le jouet d’une illusion.
— Qu’est-ce que cela ? demanda-t-elle.
Le courtisan balbutia Une explication qui n’expliqüait rien.
— Ah ! vous aviez raison, monsieur, reprit là princesse avec^unlong soupir et une larme Chaude de colère, tout est bien fini ! Aujourd’hui lé drapeau
tricolore est là ; demain il aufa traversé la Seine, et il sera ici.
En parlant ainsi, elle montrait le faîte du palais de Saint-Cloud, où le drapeau blanc pendait, comme replié le long de sa hampe, et elle redescendit vivement, l’àme en deuil, pour supplier le roi de tenter un dernier effort de réconciliation avec le peuple.
Charles X eût peut-être cédé ; mais le prince de Polignac, superbe, infatué, infaillible, déclara au roi qu’il répondait de tout ; la Vierge ne pouvait mentir; on touchait au dénoùment; et, sans aucun doute, le lendemain tout serait fini.
Charles X avait besoin d’être persuadé. Il se coucha tranquille, plaignant les pauvres gardes du Corps qui avaient tant de mal à mettre des étourdis à la raison, ordonnant qU’on doublât leur paye, et com* mandant une chasse pour le lendemain.
Ce fut la chasse de Rambouillet.
Le prince de Polignac ne mentait pas î lé dénoûment était proche, celui du drame des Bourbons, auquel se rattache celui du drame particulier que je raconte.
Pendant que la duchesse de Berry, dans une insomnie ardente, courroucée, invoquait le Ciel que compromettait le prince de Polignac, et rêvait peutêtre déjà à ses équipées vehdéehnes, Émille remerciait Dieu avec effusion de ce que son mari n’avâît pas été blessé et de ce que la victoire était assurée.
La prière de la petite bourgeoise monta plus vite au ciel, celte nuit-là, que la fière invocation de la princesse.
Mais, comme toutes les conquêtes dues à l’etfort humain, le triomphe devait coûter bien du sang et bien des larmes.
La bataille recommença au point du jour, dans des conditions différentes de la veille.
Paris entier était couvert de barricades.
Des chefs improvisés, depuis le général Dubourg, qui dut son titre au costumier, jusqu’aux élèves de l’École polytechnique licenciés dès la veille, allaient discipliner l’attaque. •
Les troupes royales, concentrées dans l’espace compris entre les Champs-Elysées et la place du Louvre, dans le long parallélogramme formé par le jardin, les Tuileries, le Carrousel et le Louvre, ayant la Seine à leur droite pour fossé, la rue et le faubourg Saint-Honoré à leur gauche, attendaient l’assaut du peuple.
Marmont, l’homme fatal, qui ne se méfiait pas des fatalités, se croyait dans une position inexpugnable : — a Je tiendrais là trois semaines », avait-il dit
la veille au soir. Il lui suHit de trois heures pour changer d’opinion.
Mussé avait passé la nuit sans dormir, sur une chaise, la tête dans ses mains. Quand Georges, en l’abordant, s’étonna de l’accablement étrange dans lequel il le trouvait :
— J’ai beaucoup pensé à Madeleine Martin, ditil, elle est bien morte; je voudrais mourir comme elle.
Berroy baissa la tête.
— Pauvre femme 1 reprit-il avec tristesse, peutêtre ne se fût-elle pas fait tuer, si je n’avais pas été là. Elle a voulu s’offrir en sacrifice pour ses torts imaginaires d’il y a vingt ans.
Et moi, Georges, qui vous ai entraîné, n’ai-je pas aussi des torts à expier? Âh I si je n’espérais pas attraper une balle à votre place, je ne descendrais pas. Je sens que je n’ai plus le droit de me battre à vos côtés, nous ne servons plus la même cause.
— Vous m’en voulez encore de mon exclamation... républicaine ?
— Je ne vous en veux pas, mon cher enfant, reprit Anthyme avec plus de vivacité, en regardant Georges avec tendresse, vous allez à l’avenir, vous voyez un idéal qui m’échappe. Moi, j’ai besoin de regarder en arrière pour trouver le mien. L’empereur est mort; n’est-il pas juste que je meure pour lui rester fidèle? Je suis une tache de deuil, un point noir
dans votre horizon. Quoi qu’il arrive, je h’ai rien à attendre. A quoi bon donner à un soldat dé Charles X l’ennui de me tuer^ et pourquoi tuerais-je quelquesiins de ces hommes en habit rouge, venus de leur pays libre pour se mettre au service de la royauté, comme je suis parti, moi, de Sairit-Domingue pour servir la France? Ils font leur besogne; je n’en ai plus à faire. La Révolution déchaînée fera son lit sans que je m’en mêle ; que deviendrai-je le lendemain de la victoire? Vous crierez tous : Vive la République 1 je serai, seul à crier : Vive l’empereur mort I Georges fut sérieusement alarmé de cet accès de tristesse.
-- Restons, dit-il à Anlbyme, nous avons eü nos journées ; que d’autres fassent comme nous.
— Non, non, s’écria Mussé en se redressant avec, éciergie, je ne peux pas rester oisif, quand on sé bat dehors, et je ne veux pas vous condamner àl’oisiveté. Je vous ai vil à l’œuvre, c’est pour des hoihmes de votre jeunesse et de votre talent que cette révolution s’accomplit. Il est juste que vous alliez à la peine, avant d’aller à l’honneur. Vous m’en voudriez de vous retenir. Après tout, il se peut que je me convertisse à la République, si vous vous chargez de la conversion. Je suis prêt, partons 1 M. Soudin entra au moment même où l’on commençait à s’étonner qu’il fût déjà sorti. Il avait parfaitement dormi, mais il s’était réveillé, avec son
IjA ronde PE NÜIT 35^
exactitudjB habituelle, au premier cljant du coq: et ce n’est pas une image, car il avait entendu réellement un coq chanter, dans le parterre du Louvre, entouré de planches, au bas de la colonnade. Un gardien élevait là des poules qui, dans l’après-midi, furent effarouchées et laissèrent libre le terrain dans lequel on devait enterrer les héros. Quant au coq, il s’envola sans doute de barricade en barricade jus; qu’au clocher de l’Hôtel-de-Ville.
M. Soudin avait moins d’ardeur belliqueuse que la veille, mais autant d’ardeur à assurer la victoire, et, de même qu’il avait cru devoir ménager les voies légales, au début, il songeait , au dénoûment, à ménager les voies parlementaires pour empêcher la batailie poutre Charles X de dégénérer en anarchie.
Il était donc descendu avant tout le monde, avait eu le temps de prendre des informations dans le quartier, d'en envoyer à ceux qui, ne poussant pas la logique aussi loin que lui, conseillaient la lutte, sans s’y résigner eux-mêmes ; et, ayant remis en ordre son uniformè de garde national, blanchi par la poussière de la veille, il revenait se concerter avec scs compagnons d’armes, aussi calme, aussi tran- (juille que s’il eût donné une consultation d’avocat ; formulant les mots avec ce grasseyement champenois qui était sa coquetterie dans les harangues posées, il di,t :
— J’ai toutàfait bon espoir, mes amis. L'Hôtel>de- Ville est libre, une commission municipale s’y installera bientôt, et, avant ce soir peut-être, un gouvernement provisoire. *
— Au nom de qui? demanda Anthyme.
— Au nom du peuple français, répondit M. Soudin avec un sourire, puisque c’est lui qui aura la victoire.
— Où sont les troupes? dit Georges à son tour.
— Il n’y en a plus derrière nous. Restons dans le quartier, nous sommes au centre de l’action, tout l’effort du peuple va se porter sur le Louvre; on parle de régiments campéssur la place Vendôme qui demandent à servir la cause du peuple, on cherche des généraux pour les commander. La bataille désormais n’est plus qu’une démonstration.
M. Soudin fut interrompu et contredit brusquement par une détonation qui fit trembler les vitres et qui envoya des balles dans les volets et dans le mur delà maison.
Avant que les trois hommes eussent eu le temps de regarder avec précaution dans la rue, sur la place du Louvre et d’expliquer cet incident, Emilie était accourue.
— Est -ce qu’on va se battre ici? demanda-t-elle d’une voix douce qui vibrait, mais sans terreur.
— Pas tout à fait, répondit M. Soudin, qui, en éca^ tant vn des matelas posés contre une fenêtre, s’était
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rendu compte de ce qui ce passait. Ce sont des étudiants qui débouchent par le quai de l’École et qui ont voulu tirer de biais sur la colonnade, sans se donner le temps de viser. Monsieur de Mussé, allons rectifier leur tir.
Ce conseil était bon, mais difficile à exécuter. M. Soudin, Georges et Anthyme furentobligés de passer par la rue Bailleul et par la rue Jean Tison, pour rejoindre la troupe en question, qui, un tambour en tête, conduite par un élève de l’École polytechnique, venait sommer les Suisses de la laisser passer. La fusillade devint alors régulière et très-vive, mais peu dangereuse, en somme ; car, d’un côté, les Suisses s’abritaient derrière les colonnes, et, de l’autre, les assaillants profitaient des palissades en planches posées devant les parterres, des maisons ouvertes, des angles saillants et rentrants de la rue des Prêtres- Saint-Germain-l’Auxerrois, pourenvoyer leurs coups de fusil qui ébréchaient plus souvent la colonnade qu’ils ne frappaient les Suisses. Sur ce point, la lutte se maintint pendant de longues heures dans un état d’innocuité réciproque.
Une de ces circonstances malheureuses dont Marmont fut toujours la victime et qui faisaient tourner au détriment de sa gloire et de son honneur les intentions qui devaient sauver l’un et garantir l’autre, changea tout à coup la face des choses.
Ayant appris la défection du 5* et du 53* do ligne.
qui s’étaient prononcés pour la révolution, il voulut offHr un armistice aux combattants et se donner ainsi le temps d’avertir le roi du péril qui croissait. Il ordonna donc qu’on fît cesser le feu. L’ordre, mal compris, mal exécuté, paralysa pendant quelque temps l’action de la troupe. Les Suisses qui soutenaient le siège, du haut de la colonnade, invités à rentrer dans la cour du Louvre, quittèrent leurposte, et le peuple tira quelques coups de fusil, sans s’apercevoir qu’on ne lui répondait pas. Un gamin, cet immortel et invincible gamin qui affronte tout, qui ose tout, qui fait tout crouler, tout réussir, fut le premier à comprendre que la colonnade était déserte. Une trémie qui servait à descendre des gravois et des pierres du haut du Louvre et qui touchait le sol lui parut un pont commode. Il monta par ce chemin rapide jusqu’à la galerie, alla regarder derrière les colonnes, s’assura que les Suisses avaient quitté la place, qu’ils n’étaient pas dans les salles ; revint, et au risque de recevoir un coup de fusil de la part des insurgés, se faisant un porte-voix de ses deux mains jointes, appela les combattants dans la place.
Qeorges entendit.
— On dirait la voix de mon gamin de l’Hôtel de Ville, dit-il à Mussé, qui était à côté de lui. Parbleul le voilà dans la colonnade.
— Comment ce moineau-là a-t-il pu se percher là-haut? répondit Mussé.
— C’est qu’il a des ailes autant qu'il a du bec.
— Ces enfants de Paris I murmura Anthyme avec admiration.
Les combattants accueillirent par des cris de joie la nouvelle de la retraite des Suisses.
Les uns couraient à la grille de l’entrée principale; d’autres cherchaient l’escalier, l’échelle que le gamin avait dû gravir.
Lui-même désigna la trémie; et, riant, sautant, gambadant, faisant la parade, sur cette galerie que Perrault n’avait pas édifiée pour que les enfants du peuple y prissent leurs ébats :
— Montez par là, disait-il, ne cherchez pas la rampe, il n’y en a pas. Casse-cou 1 La grille de la grande porte n’était plus gardée que par les gardiens ordinaires du Musée. Après un court débat, elle fut ouverte, et le flot des combattants s’engouffra dans l’escalier.
Le gamin, en attendant, voulant être le premier à jouir du palais qu’il avait conquis, pendant qu’on montait le rejoindre, s’était précipité à une des fenêtres du côté de la cour, et là, grimpant sur le rebord, agitant sa casquette, transformée depuis la veille en bonnet de police, il s’était mis à crier :
— Vive la Charte ! victoire I victoire!
Le bataillon des Suisses, descendu de la colonnade, était rassemblé dans la cour; il se reposait avec un vague effroi, n’osant croire au bonheur d’un
armistice; quand la voix glapissante du gamin se fit entendre et quand, à ses gestes, ils crurent comprendre que le peuple avait envahi les galeries, ces soldats étrangers, isolés, se souvinrent du massacre du 10 août 1792 et se précipitèrent en tumulte vers la porte du Louvre qui communiquait avec le Carrousel, sans oser se retourner pour tirer un coup de fusil.
L’enfant riait et se tenait les côtes. Il avait mis en fuite un bataillon entier : c’était bien plus drôle que d’avoir tué, comme la veille, un officier; aussi, quand il fut rejoint et entouré par les combattants de la place :
— C’est trop tard, bourgeois, leur dit-il, en leur montrant de loin le dernier habit rouge disparaissant sous le porche ; quand on veut dénicher des bouvreuils, il faut grimper plus lestement. Nous avons le Louvre ; il n’y a plus que les Tuileries à prendre. On va tâcher de vous faciliter la chose ; — et s’engageant dans les galeries du Musée :
— Qui m’aime me suive !
Tout le monde l’aimait et le suivit, cet insolent gamin qui acheva la royauté d’une nasarde et qui dédaigna de jeter son nom à l’histoire. Tandis que les uns s’engageaient sur les pas des Suisses et les refoulaient jusqu’à l’Arc de-Triomphe, devant les Tuileries, les lanciers, qui attendaient, stoïquement rangés sur la place du Carrousel, la fin de l’armis-
tice, furent tout à coup assaillis de coups de feu, tirés des fenêtres du Musée.
Une inexprimable confusion, un commencement de déroute, mais en môme temps un effort désespéré et suprême suivirent cette invasion.
Les citoyens en armes qui, dans la rue Saint- Honoré, à toutes les issues abouiissant au Carrousel, semblaient avoir fini par accepter l’armistice, crurent, en entendant les coups de fusil venus du Louvre, que la garde avait rompu la trêve et tirèrent à leur tour.
Marmont, qui avait braqué une pièce d’artillerie au coin de la rue de Rohan et placé des soldats à tous les étages de la maison d’angle dominant le Carrousel, fit retourner une partie de ses troupes du côté de la place, tandis que l’autre continuait à sur-
veiller la rue Saint-Honoré. Les soldats se battaient ainsi dos à dos, et tiraient dans deux directions différentes.
Georges et Anthyme avaient traversé la cour du Louvre, sans monter dans les galeries; ils s’exhortaient, tout en marchant avec rapidité.
~ Anthyme 1 c’est la victoire ! disait Georges.
— Je le veux bien, répondait Anthyme, et je vous la donne.
M. Soudin se trouva séparé de ses deux amis.
Après l’apparition du gamin sur la colonnade et l’invasion du Louvre, il crut la bataille à peu près finie.
et le moment venu de songer à l’action parlemen-
taire. Quelques députés étaient réunis en permanence. N’était-il pas à propos de les prévenir? Ces réflexions le retardèrent, l’isolèrent. Il s’imagina que Georges et Anthyme n'avaient plus de danger à courir et qu’il pouvait remplir enün son devoir individuel, sa tâche envers son opinion, pour le lendemain de la victoire.
U prit la rue d’Angeviller, afin de déposer chez lui son fusil désormais inutile; mais, sur le seuil du numéro 12, il s’arrêta tout à coup, stupéfait, épouvanté; la fusillade, longtemps interrompue, reprenait autour de lui, avec le fracas du- canon; des cris de fureur sc faisaient entendre; on criait à la trahison. M. Soudin fut saisi d’un pressentiment sinistre. Il reprit son arme et courut par la rue Saint-Honoré à la place du Palais-Royal, jusqu’à la rue de Rohan, où la garde royale venait de brûler sa dernière cartouche, où la Révolution venait de sceller son triomphe par le sang le plus pur et le plus généreux qu’elle pût oflrir à la patrie.
Voici ce qui s’élait passé :
Les Suisses, dans leur effarement, avaient entraîné avec eux les lanciers qui galopaient vers les Tuileries, et, traversant le pavillon central, se répandaient dans le jardin.
Georges et Anthyme laissèrent les plus empressés, les plus jeunes, les plus bruyants poursuivre
les fuyards, et le gamin fatidique qui avait servi d’estafette à la destinée se prélasser peut-être sur les fauteuils de la salle du Trône. Ils s arrêtèrent devant la rue de Aohan, et puisqu’on se battait encore par là, ils pensèrent qu'ils avaient encore un devoir sérieux à remplir.
Joyeux et haletants, ils s’unirent à une petite troupe qui arrivait par le quai, et qui voulait comme eux ouvrir le passage fermé par la garde royale, entre le Carrousel et la rue Saint-Honoré.
Au premier rang des nouveaux venus qu’ils rejoignirent, marchait un homme jeune, à la figure charmante, au grand front, à la lèvre expressive, aux yeux inquiets. Par un instinct rapide, Georges sentit une sympathie profonde pour ce compagnon d’armes qu’il n’avait jamais vu, mais qu’il reconnaissait, comme s’il l’eût rêvé, et qui s'avançait insouciant et dédaigneux au milieu des balles.
— Prenez garde, monsieur, lui cria-t-il, on tire du haut du balcon.
— Prenez garde vous-même, lui répondit le jeune homme inconnu avec un sourire. Pourquoi craindrais-je ce que vous ne craignez pas? Je suis orphelin, je ne suis pas marié. Ma vie n’est utile à personne ; je suis honteux d’offrir si peu à la liberté; et vous ?
Georges n’eut pas le temps de répliquer.
— Vous ôtes tous deux des enfants et des impru-
dents, dit à son tour Miissé en se plaçant devant eux; si vous voulez vous faire des conlidences, mettezvous au moins à l’abri.
Une décharge effroyable l’interrompit. Le mulâtre poussa un juron terrible, et, se retournant :
— Êtes-vous blessés ?
— Non, Georges.
— Non, dit l’inconnu.
— Eh bien ! rangez-vous le long des murs et laissez-moi tenir le milieu du pavé, repartit Anthyme avec une tendresse bourrue.
Il poussa les deux jeunes gens vers une allée ouverte ; mais en même temps il regarda en l’air, et, en découvrant au premier étage d’une maison qui faisait précisément face à cette allée, un balcon garni de soldats et des canons de fusils que le soleil faisait étinceler, abaissés sur Georges et sur l’inconnu, il se redressa avec un hurlement de bête fauve, ouvrit les bras qu’il étendit comme pour emplir la rue, et voulut se jeter sur les deux jeunes gens pour les couvrir de son corps.
— Feu ! dit une voix dans l’air.
Anthyme sembla attirer toute la décharge; il tournova dans la fumée et tomba.
Georges et son ami d’une minute ripostèrent, ainsi que tous ceux qui les avaient suivis. Le balcon se vida des vivants ; deux morts restèrent penchés sur la balustrade; mais en se retirant, les soldats répli-
quèrent. Georges s’élait agenouillé devant Anthyme, dont il soulevait la tête en pleurant. Les balles sifflèrent au-dessus de lui sans l’atteindre. Mais un bruit sourd sur le pavé le fit tressaillir : le jeune homme qu’il venait de rencontrer tombait à son tour, frappé aussi en pleine poitrine.
Mussé n’était pas mort, l’inconnu non plus. Un des compagnons de ce dernier, fronçant avec une pitié farouche ses noirs sourcils pour cacher une larme qui brûlait ses yeux, fit transporter le blessé dans la boutique d’un marchand de vin, à l’angle de la rue de Rohan et de la rue de Montpensier.
Georges voulut faire de môme. Jetant son fusil avec horreur, et soulevant Anthyme dans ses bras, appuyant contre sa poitrine la tête de son ami, tandis que deux gardes nationaux, que ses sanglots avaient appelés, soutenaient le corps, il le transporta dans la même maison que le jeune homme dont on venait de lui dire le nom, et qui s’appelait Farcy '.
Le trajet était court, mais il fut encore assez long pour que la fusillade recommençât une dernière fois. Georges se sentit atteint à l’épaule; il chancela» pâlit.
— Vous êtes blessé? lui cria-t-on.
— Ce n’est rien, répondit-il, puisque je puis marcher.
1. Le compagnon d’armes de Farcy, qui le releva, n’était autre que M. Littré.
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Roidissant son bras valide, tandis que l'autre pendait lourdement, il garda fièrement son fardeau et put atteindre la maison du marchand de vin. Dans la boutique seulement, pendant qu’on plaçait Anthyme sur une table, il se laissa tomber sur une chaise et s’évanouit.
Georges avait faibli sous le coup de la douleur morale, beaucoup plus que sous l’impression de sa blessure.
Son épaule le faisait moins souffrir que la poitrine ensanglantée de Mussé.
Quand il revint à lui, il sentit qu’on lui arrachait sa manche pour le panser; il voulut écarter la main qui le soignait, et chercha du regard le cadavre de son ami ; car le silence, les yeux formés, la respiration haletante d’Anthyme, pendant le transport, lui avaient fait croire qu’il ne déposait plus qu’un cadavre.
Il se trompait.
Mussé n’avait pas voulu mourir, sans emporter un adieu.
Accoudé sur le lit de camp qu’on avait fait avec deux tables, la poitrine couverte d’une serviette qu’il maintenait lui-même avec force, les yeux déjà fouillés par les doigts de la mort, son teint noir couvert d’une pâleur qui ressemblait à de la cendre, la bouche ouverte par une respiration entrecoupée, mais s’efforçant de tourner en sourire la crispation
de ses lèvres, Mussé contemplait Georges avec une ineffable expression de tendresse paternelle, de mar* tyr radieux et satisfait.
Tout ce que la vie avait déposé en lui de sombre et de farouche s’était envolé par sa plaie ouverte. Il était déjà hors de ce monde; et dans ses veines si longtemps dévorées par le feu des tropiques, il sentait avec une sorte de volupté le froid s’introduire et circuler, comme un avant-goût d’apaisement et de repos.
— Mon cher enfant, dit-il d’une voix saccadée, j’espérais avoir tout reçu... ; il paraît que je vous ai mal abrité.
Berroy, échappant à ceux qui lui mettaient une compresse sur l’épaule, vint s’agenouiller à côté d’Anthyme, lui prit une main et la baisa. Il suffoquait; quand il voulut dire une seule parole, il étouffa en sanglots.
— C’est mal de pleurer, Georges, reprit Anthyme en dégageant sa main pour la passer doucement sur les cheveux de son ami. N’ai-je pas la mort qu’un soldat peut souhaiter et qu’un père de famille m’envierait? J’ai été frappé, debout, en combattant et en voulant vous protéger. Je suis heureux, bienheureux.
— Vous ne mourrez pas, Anthyme. Monsieur, pansez-le donc, dit Berroy en se tournant brusquement vers un chirurgien, le docteur Log..., que le hasard avait amené là.
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— Monsieur sait bien que c'esl inutile, Georges, continua Anthyme, et je le savais avant lui^ ces blessures-là, je les connais... J’en ai pour un quart d’heure... Si je relirais cette serviette, j’en aurais pour deux minutes... Pas d’enfantillage ! Nous sommes des hommes; parlons eu hommes. Nous nous sommes connus dans des heures d’angoisse et d’espérance... nous nous quittons dans des heures pareilles... Vous savez bien, mon enfant, que je ne pouvais plus vivre. Qu’est-ce que j’aurais fait, avec mon entêtement et mes vieilles idées dans le monde nouveau qui se prépare? Tout est bien ainsi... Je n’ai qu’un regret... j’aurais voulu revoir une dernière fois celle à qui je vous laisse tout entier... Vous lui demanderez si elle se souvient de la petite Heur • que j’ai ramassée, il y a dix ans, dans le bois de Fouchy, à Troyes, quand je l’ai vue, quand vous me l’avez montrée pour la première fois... Je l’ai gardée, cette petite fleur; vous la garderez à votre tour, en souvenir de moi... On la trouvera dans mes papiers, avec mon brevet d’offlcier... Quant au reste, brûlezle, je n’ai rien à léguer.
Un spasme l’interrompit. Il pâlit affreusement; son visage se creusa, comme si une main invisible eût pressé sur sa face un masque rigide pour mouler dans sa chair l’effigie de son cadavre.
Georges se leva, se pencha sur le lit, en se défendant contre le désespoir, pour rester digne de ce
grand courage et pour ne rien perdre des derniers murmures de cette âme qui allait lui échapper. Mussé se ranima.
— Adieu, Georges, ou plutôt, au revoir. Il doit y avoir un monde où les braves gens se rencontrent et se consolent des misères de la vie. Je vais y retrouver l’empereur... Je vous y attendrai... mais faitesmoi attendre longtemps... Vive Tempe...
Un hoquet terrible étrangla le mot; il laissa retomber la tête, et à travers ses moustaches, on n’entendit plus, pendant quelques minutes, qu’un souffle rauque, haletant; puis la respiration s’arrêta, et Mussé devint immobile et fixe, comme un soldat qui prend son rang.
Le chirucgien, pendant cette dernière phase de Tagonie, avait fait à Berroy, sans que celui-ci en eût conscience, le premier pansement nécessaire.
— Monsieur, lui dit-il ensuite, voulez-vous qu’on vous reconduise ?
Georges secoua la tête en signe de refus. La bouche serrée, l’œil grand ouvert, il regardait Anthyme, dont les traits que la lumière intense de la rue colorait obliquement, reprenaient cette sérénité passagère qui est comme la coquetterie de la mort, avant l’anéantissement du cercueil.
En face du lit funéraire de Mussé, on avait étendu sur une autre table dans cette ambulance improvisée, le combattant renversé à côté de Georges, celui
que ses contemporains ignorèrent et que la postérité connaîtra sous le nom de Farcy.
Il avait reçu une balle dans la poitrine. L’art ne pouvait le sauver. Le chirurgien le sentait bien, et lui-même l’avait compris. Mais ce platonicien succombant pour la défense des lois, et auquel M. Cousin, dans un grand transport, devait dédier la traduction des Lois de Platon, assistait pour ainsi dire en philosophe au spectacle de sa mort et avait écouté avec une admirable lucidité d'esprit les adieux d’Anthyme, la douleur de Berroy.
Quand il devina que tout était fini pour Mussé.’
— Il est mort? demanda-t-il d’une voix haute et ferme.
Personne ne répondit.
— Pourquoi ne me dites-vous pas qu’il est mort? ajouta-t-il avec plus de vivacité et avec une nuance d’impatience. Craignez-vous que j’aie peur? Je voudrais seulement demander à l’ami qui le pleure de s’approcher un instant de moi. Nous causerions de celui qu’il regrette, et je le rejoindrais sans y penser... M’entendez-vous, monsieur?
Georges se leva et vint s’asseoir près de Farcy.
— Il s’est fait tuer pour nous deux, pour moi tout aussi bien que pour vous, dit le mourant avec un faible sourire d’ironie ; mais j’étais de trop dans son dévouement; et il n’a réussi que pour vous... Qui êtes-vous donc, monsieur, vous qu’on aime tant?
Georges se nomma et en quelques mots entrecoupés raconta sa vie, sa liaison avec Anthyme.
— Quel dommage ! reprit Parcy avec un soupir, que je ne puisse lui succéder. Il me semble que nous nous serions aimés aussi. Nous n’aurions pas été divisés d’opinion. Ce n’est pas pour l’empire que vous vous êtes battu?
— C'est pour la République, répondit Georges.
— Dites plutôt que c’est pour la liberté ! La liberté!
vais-je enfin la connaître? dit Farcy d’une voix lente. Quel mot superbe! quel rêve sublime! quelle réalité impossible !... Je crois avoir écrit quelque part, on trouvera cela dans mes paperasses si on les cherche... « être libre, c’est vouloir le bien et pouvoir le faire! » Souvenez-vous de ma définition, monsieur, et ne désespérez jamais d’être libre, tant que vous entendrez parler votre conscience !
Comme ces paroles l’avaient un peu fatigué, il s’interrompit, fit un signe de la main à Georges, pour que celui-ci respectât ce repos de quelques secondes, et quand il eut repris des forces :
— Il me semble, dit-il d’une voix plus faible, que nous nous connaissons depuis longtemps. Je vois votre âme en vous, et je veux vous montrer la mienne. Quelle étrange chose que ces sympathies soudaines, vaguement pressenties et qui éclatent tout à coup!... Vous avez conspiré, souffert et lutté. J’ai connu la servitude du besoin, l’exil de la médio-
crité. Je revenais plein d’espoir... Voilà une balle qui m’empôchera de trahir les illusions de mes amis. On peut me regretter sans scrupule ; je ne tromperai personne. Quant à moi, je ne regretterai rien. Je me suis toujours préparé au devoir que j’ai rempli aujourd’hui et au péril qu’il entraîne... Je vous dirai ce que j’ai déjà dit à un ami : « Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui-même sa statue pour son tombeau. » La mienne est inachevée. Cette balle a ébréché mon marbre. Bah ! elle est assez belle pour ceux qui m’ont connu, — n’est-ce pas? dit-il en se retournant vers l’ami qui l’assistait. Quant aux autres, que m’importe! Je serai une borne le long de la roule, une épitaphe vulgaire; je ne m'inquiète guère de ceux qui la heurteront en passant!...
Il s’arrêta; un grand bruit venait delà rue. On vit passer devant la boutique des gens qui couraient; on entendit des coups de fusil.
Farcy laissa voir de l’inquiétude. Une agitation fiévreuse le saisit :
— Que se passe-t-il donc? demanda-t-il... Je vous en prie, allez aux nouvelles !
Un des assistants — le marchand de vin — qui était resté muet et fort intimidé dans son comptoir, sortit sur le seuil de sa porte et rentra bientôt.
— Tout est fini, dit-il, le peuple est maître. Raguse, avec l’armée, est en roule pour Saint-Cloud ;
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les coups de fusil sont tirés par des gardes nationaux qui déchargent leurs armes pour ne plus s’en servir, et avant de rentrer chez eux.
— Tant mieux, dit Farcy. J’avais peur que le peuple n’eût le dessous. Adieu, monsieur; emportez votre ami... Moi, je sens que le soir arrive... La lumière me fatigue... La vie achève de m’user. J’ai besoin de me préparer au silence, par le silence. Adieu, monsieur. Quel est votre prénom ?
— Georges.
— C’est le mien aussi, dit-il avec un dernier éclair dans les yeux. Quand on vous.nommera, vous penserez à moi... Georges, mon frère d’une heure, adieu!
Ce furent ses dernières paroles. Il reprit, grave et ' recueilli en lui-même, l’attitude qu’il avait eue d’abord ; les yeux fixés au plafond de ce cabaret qui s’ouvrait devant lui jusqu’à l’infini, il attendit la mort.
Berroy était devenu stoïque, à force de tristesse ; la mort d’Anthyme lui avait fait toucher le fond de la douleur. L’agonie de Georges Farcy mettait une lumière dans cet abîme. Après avoir regardé, pour ne l’oublier jamais, ce visage touchant que la pâleur du marbre envahissait, il envoya des hommes de bonne volonté pour porter le corps d’Anthyme de Mussé, et, marchant tête nue à côté de la civière, il gagna la rue Saint-Honoré, pour rentrer chez lui, trouvant tout simple d y ramener son ami.
Sur la place du Palais -Royal, il rencontra M. Soudin, très-inquiet, qui le cherchait, et qui commençait à le chercher parmi les morts.
— Vous êtes blessé ? Georges.
— Oui, monsieur, là surtout, répondit Berroy avec cette solennité toute naturelle dans un pareil jour, en montrant son cœur, en dirigeant le regard de son oncle sur la civière.
— Où le portez-vous? demanda M. Soudin après un silence.
— Chez moi !
— Non, mon enfant, mais dans une salle du Louvre, où d’autres déjà sont étendus. Le palais reconquis par le peuple est aujourd’hui son Panthéon, et j’espère bien qu’on creusera la tombe de tous ces héros dans le parterre même, devant la façade : ce brave cœur qui vous a tant aimé reposera ainsi près de vous, presque sous vos fenêtres. Le voulez-vous?
Georges, très-ému, serra la main de son oncle; et le cortège continua sa route. Il fallait franchir à chaque pas des barricades. Le peuple victorieux les gardait encore, mais pour les pavoiser ; et devant les morts, on se découvrait et l’on portait les armes. Mais les cadavres qu’un chaud soleil enveloppait de lumière et qui traversaient une foule heureuse, enivrée de son triomphe, paraissaient moins des cadavres que des corps endormis. On les honorait pour la bravoure qu’ils attestaient; on ne les pleurait pas.
IjA rondr de nuit 379
La tristesse était impossible et le deuil s’apaisait, en s’épurant bien \ite, dans l’apothéose.
Geroges seul gardait un grand chagrin. La douleur rajeunit tous les souvenirs.
Georges retrouvait to il à coup en lui les tendresses de l’amitié que son grand amour avait involontairement diminuées pendant dix ans. Il se fût cru volontiers seul au monde, dans ce moment précis; il ne pensait plus ni à sa femme, ni à ses enfants, ni à la patrie. Pour quelques instants, il s’enfermait avec un égoïsme pieux dans ce regret de l’homme qui avait voulu le faire vivre de sa vie morale, et qui par désespoir peut-être, en tout cas par dévouement, s’était fait tuer pour lui.
Il voulut l’installer lui-même, à sa place, dans le bivouac de la mort. Il lui donna un dernier et filial baiser, et reprit ensuite avec mélancolie le chemin de sa maison.
Emilie savait qu’on ne se battait plus. Sa fenêtre était ouverte; les mains jointes, elle attendait. Quand elle aperçut Georges, la tête baissée, le bras en écharpe, s’appuyant sur M. Soudin, elle poussa un cri que les deux hommes entendirent de la rue. Elle avait tout deviné. Elle descendit en toute hâte l’escalier.
Elle connaissait trop bien le cœur de son mari . pour lui parler de lui d’abord; elle lui dit, pâle comme lui, et les yeux mouillés comme les siens ;
— Il s’est fait tuer, n’est-ce pas?
— Oui, dit Georges avec un regard de reconnaissance, en la bénissant de ce qu’elle partageait sa douleur d’ami, avant de songer à sa blessure.
Quand on fut monté dans l’appartement, quand Georges eut embrassé ses enfants, on s’inquiéta seulement de son épaule. La blessure était légère ; le chirurgien qui l’avait pansée avait annoncé que quelques jours de repos suffiraient. Il ne voulut pas se coucher. Il s’installa à son tour à la fenêtre d’où l’on apercevait la colonnade du Louvre, cherchant des yeux dans le parterre la place où l’on creuserait la fosse, si M. Soudin était écouté. Jusqu’à la nuit, il resta dans cette contemplation rêveuse. Emilie et ses enfants la respectaient ; et quand sa femme, à plusieurs reprises, pénétrant sur la pointe du pied dans le salon, s’approcha de lui sans le déranger, elle remarqua qu’il remuait les lèvres. Il priait, les yeux noyés dans les rayons du soleil couchant.
Deux heures après son retour, un grand bruit tira Georges de sa rêverie. Le quai de l’École était envahi. Des acclamations enthousiastes, des fanfares, un tambour, un poudroiement doré, des drapeaux tricolores qu’on agitait avec frénésie, puis un homme à cheval, vers lequel toutes les mains étaient tendues ; telle fut la vision lumineuse et bruyante qui l’agita.
— Ah 1 s’écria-t-il, en se tournant vers Émiliei ne dirait-on pas la ronde de Rembrandt, avec un vrai
soleil et une véritable fête patriotique? Je sais bien mais- ce que je ressentais devant le chef-d’œuvre d’Amsterâiia dam ; c’était le pressentiment de ce tableau d’aujourd’hui. Entends-tu les cris ?
ua' Ils écoutèrent : on criait :
1 iü- — Vive Lafayette ! vive Lafayette I
r,i C’était le général Lafayette, en effet, qui se ren-
iai- -daità l’Hôtel-de-VilIe, escorté, porté, étouffé par le tiu. peuple.
[iff — Pauvre Anthymel soupira Georges. 11 eût soufrai fert de ce beau spectacle. Son empereur est bien
jj, mort, et voilà la République qui passe i
a Emilie mit un long baiser sur le front de son mari.
— Voilà ton rêve qui se réalise, Georges. Est-ce que tu m’aimeras moins, maintenant que tu n’auras plus besoin d’espérer?