LA ROSI II \M II
race illustre ■ des yeux plu \;mt>
(jue ceux d'une Jeune 811e émue.
— J;un;iis, dit-il enfin , Jamais voix humaine ne m'avait fait sentir autant de bonheur et de souffi
mon cœur, c'est i en mourir de douleur et de bonté; si Je re, Je
serai méprisé.
Jl releva ses grand* yeux brillant «l'un feu sombre, et les tint ; surla douce Catherine, quifc iens,
ne pouvant soutenir un si éblouta éclat.
— Je ne veux pas que \<>i mal de moi, reprit-il après ce court cependant, je ne puis prononcer devunt vous un seul mot qui ne vous prouve que je suis un fou, sinon un imposteur.
— Et pourquoi? Est-ce donc si difticile à dire ou à croire? Qu'ôtes-vous à Warbeck? comment l'avez-vous connu?
LA ROSK BLANCHI
— Vous le voulez? répéta Perkin avec son étrange regard. Soit.
— On a parlé de Gonstantinople, interrompit Catherine embarrassée de cette soumission presque passionnée.
— Ce n'est pas à Constantinople que j'ai connu maître Warbeck, dit le jeune homme ; avant ce moment , bien des choses se sont passées, plus ou moins vraisemblables. Quand je dis qu'elles se sont passées, excusez-moi, madame, je les raconte, voilà tout, je n'affirme pas qu'elles aient eu lieu... Songez que c'est un esprit malade qui va vous parler. Pareil à ces vases précieux qu'un poison corrosif a rongés à l'intérieur, et qui conservent sur leur émail des traces de ces brûlantes morsures, ma mémoire a des taches, des lacunes; je crois raconter, peut-être inventé-je; seulement, à partir de ce moment, j'atteste Dieu
! \ Rus»: i:l. iv M!
qui est aux deux que je m dire la
vérité.
Catherine, effrayée de cette Incobéri de sentiments et d'i (laquelle per-
çait la plus manifeste candeur, se surprit tout d'abord à recaler devant mconfidi ta curiosité, l'intérêt, remportèrent : eQe s'assit, elle écouta.
— La premii [ue fe fis maître
Warbeck, dit le jeune homme du ton mystérieux d'un improvisateur qui s'éduniffiB au son de ses paroles, j'étais dans une tour carrée, bâtie en grosses pierres nota ne voyais que le ciel, une immense nappe d'eau bleue comme le ciel lui-même; à ma gauche, des montagnes splendidement brodées de neige; à ma droite, des collines vêtues de forêts vertes, des campa diaprées de fleurs et de petites maisons blanches; longtemps, j'ai vu ce magnifique tableau.
— Combien de temps? demanda Catherine.
— Je ne sais ; un enfant ne compte pas ses jours ; et, s'il y songeait , le sommeil et l'ennui effacent bien des heures dont il ne peut plus retrouver le compte!
— Vous savez, cependant, le nom de l'endroit où vous vécûtes ainsi?
— Non, madame : le pays m'était et m'est encore inconnu.
— Vous y êtes né, sans doute?
— Je ne sais ; je ne crois pas.
Catherine fit un nouveau geste d'incrédulité.
— Il est bizarre, dit-elle, qu'on ignore l'endroit où l'on est né; c'est peu vraisemblable.
— Daignez vous rappeler, madame, que je vous ai annoncé des ombres dans le passé; cette ignorance en est une; quand je remonte au delà d'une certaine époque,
.1.' mon séjour d d en-
touré d'eau, l'omit! t.l point,
(lue j'y chercherais vainement qm-iqu.* point lumineux pour attirer moi é
tion. Oui, je le répète, de mou séjour en ces noires pieu ma méflK
tout ce que j'ai vu par la aêtre
d'où je contemplai
montagnes, tout ce «pu* j'ai rencontré d'on jets ou de figures bumaines, tout cela J'en puis répondre, J'en pal |e ne ne
tromperai pas, je ne tromi celle
qui m'écoule, je m'appai de ce
moment-là. Le reste, oh! l peurs... abîmes... feux folletl trompeurs; le reste, madame, c'est la folie. Le vertige me prend quand mon Idée s'y pose; épargnez-moi la torture parler !
Catherine fixa son regard franc et sure sur le visage du malheureux Perkin.
LA ROSE RLANCIIE
— Contentez-vous alors, dit-elle, de raconter votre première entrevue avec Warbeck. Mais enfin, dans ce château si bien fermé, dans cette prison entourée d'eau, où vous ne sauriez dire comment vous êtes arrivé, il y avait des créatures douées de vie et de raison?
— Une seule : un vieillard dont je crois voir encore la haute stature, le regard perçant. Il est le premier être humain dont l'image m'apparaisse au réveil de cet épais sommeil où se perdent mes souvenirs. C'est lui qui m'apprit la langue flamande à la place de l'autre... de celle que vous avez parlée tout a l'heure, et qu'on m'avait forcé d'oublier, et qui m'a fait tressaillir de joie quand je vous ai entendue.
— On vous avait forcé d'oublier l'anglais?
— Ah!... c'est l'anglais, cette langue?...
le l'ignorais. ûtgi, madame, oh m"> i
fi'uiic mai i simple. Le grand vieil-
lard oe me comprenait pas ou feignait de ne me pas comprendre lorsque Je m*exprimaii dane cette il ne me par-
lai! que flamand; forée de parler
flamand comme lui, et alors, aprèi bien dee | d des jour-, j'ai oublié Pan-
glais pour cette lan
ravoir oublié du moins, maisjevoii bien que non, puisque je vous ai COmpli quej< à ra'cxprimer, ave< M
tion, c'est vrai.
— Avec un accent irréprochable, fac cent national.
— Vous croyez que Je se
s'écria Perkin avec une curiosité presque voisine de la folie. Oh!... peut-être!.. Obi si je pouvais le savoir!... si l'on m';n dait! si je parvenais à jeter un pont sur l'abîme noir qui sépare ma seconde vie
LA ROSE U.lM.lli:
de la première! abîme tellement large, que je ne distingue plus rien au delà ! Pourtant, si vous saviez, madame! si vous soupçonniez tout ce que j'y crois voir! C'est un rêve ; c'est un tableau menteur. Mille fois j'ai cherché à le construire pièce à pièce ; mille fois j'en ai rassemblé les atomes tremblants, espérant, decesnuages vains, me recomposer le ciel d'autrefois. Le ciel, ai-je dit? Oh!... c'est paradis qu'il faudrait dire. Ce pauvre abandonné, cet insensé qui fait rire les uns et trembler les autres ; cet inconnu que tous les bras repoussent . ce fils sans père , ce fils sans mère, celui qu'on va pendre tout à l'heure comme un chien, comme un juif... oh!... je ne suis pas juif!... cet infortuné a eu , comme tant d'enfants, une mère, des frères, de petits amis jouant autour de lui. Voilà pourquoi je n'ai pas reconnu dameWarbeck; j'ai dans l'esprit une autre
imago. Cette autre mère, je la vols, Je la dépeindrais; c'est celle-Hi qui est ma mère, madame, ils ont beau dire. Qa'on m*empêche d';! \ texte
(lue je suis fou, l'ima^ oins
vivante en mon 0 : 0 qui IM
sera pas g 'appellerai pas
ma mère. Haia pardon m'é-
gare, je i. el vous : is la
charité de me rap| tissez-moi donc, madai croyais si bonne; car peu à peu, sur cette pente fatale, je glisse et je rede\ fou.
Perkin s'arrêta épuis- M pu
ajouter un mot à l'hymne de douleurs qu'il venait de chanter en ; lan-
gage irrésistible lui avait conquis Catherine tout entière. Lille restait là, niinttr, éblouie. Elle le regardait, elle continuait le poème commencé; ses K\
LA UOSR BLANC]
vraient déjà pour le prier de reprendre le récit.
Mais aux deux extrémités de la salle, simultanément, par une bizarre coïncidence, deux auditeurs nouveaux qui guettaient depuis quelque temps, chacun de son côté, Fryon et la duchesse, firent entendre une sorte d'exclamation arrachée soit par la surprise, soit par un sentiment d'intérêt plus profond. Marguerite surtout, soulevant la tapisserie, demeurait pensive comme une statue. Fryon, qui l'aperçut de loin, échangea avec elle un étrange regard.
Au bruit de leur arrivée, Catherine tressaillit. Perkin, rappelé à la réalité, se drapa dans une majesté morne et dédaigneuse.
La jeune fille s'élança vers la duchesse, moitié pleurant le charme qui venait de se rompre, moitié suppliant l'austère souveraine de pardonner au malheureux prisonnier.
Ifl LA rosi; i
Marguerite, avec un sourire d'acqu cernent, o Elle
lui indiqua la grande cour, où l'attendaient p:i. . L'heure du départ était étaient ternis»
Catherine rougit d'un taquié
lude. Son regard cherchai! naïvement
lYrkin ; celui-ci, .1 i, lui 80
voya un adieu suprême el . une
de ces bénédictions
soulagée n'a plus rien à dire sur la V
11 pensait s;ms dont. tUtté, que
l'homme n'a pas à se plaindre lorsque Dieu lui impose les grandes peines après les grands bonheurs, et il se trouvait assez heureux d'avoir vu Catherine attendrie, pour tout accepter la mort. Il ne se troubla donc point, il ne
isa même pas un soupir quand guérite lit signe à son prcmiei gentil-
LA ROSE IJLA1VCHK
homme d'emmener celui qu'on appelait Perkin par la porte opposée à celle que Catherine venait de prendre pour sortir.
La duchesse et le secrétaire semblaient en ce moment animés de la môme vie.
Tous deux regardaient le jeune homme; tous deux s'oubliaient dans cette contemplation; tous deux suivaient en chacun de ses mouvements une pensée qu'ils croyaient se cacher l'un à l'autre.
Mais, au premier choc de leurs regards, ils sentirent qu'ils s'étaient compris.
— Voilà un enfant sans famille, inconnu à tous, inconnu à lui même, dit la duchesse la première.
— Et dont la ressemblance avec le feu roi Edouard est merveilleusement frappante, répliqua Fryon bien bas. Oh! si Lambert Simnel eût ressemblé au jeune comte de Warwick, comme ce Perkin ressemble au dernier roi d'Angleterre, jamais
180 M I H II Oi.RI
Londres n'eût cru à son impostni Simnel régnerait peut la place
dflonri vu.
— Ce sont de vaincs paroles, murmura mérite, d impraden
messire Fryon ; et je m
vous parliez, d'entendre un nomme n
connue vous les pronoi il liant.
— J'espérais, dit humblement taire, émouvoir la pitié de Von
en faveur de ce malheureux, et voilà pourquoi je mentionna: blance.
— Vous avez raison, interrompit la duchesse. Il y a la quelque chose qui doit me rendre sacrée la vie de ce Jeune homme. Je vous le confie, Fryon... je veux qu'il vive et devienne très-heureux.
Fryon s'inclina sans que son œil i trant eût cessé de poursuivre chez la duchesse la trace de ses pensées.
LA ROSK BLANCHE
— Votre Altesse, dit-il, me permettraitelle d'obtenir de ce jeune homme la suite du récit que nous avons interrompu?
— Et de lui rafraîchir la mémoire? Oui, certes, car je suis certaine que, si l'on voulait rouvrir les portes de cette mémoire rebelle, on y trouverait...
— Tout ce qu'on voudrait, n'est-ce pas, madame?
— Beaucoup de choses, Fryon... 11 l'a dit lui-même; c'est un vase vide qui attend ce qu'une main habile y saura verser. ~ A
— Warbeck lui avait bien fait croire et dire qu'il était son père...
— En cherchant bien, Fryon, vous lui trouverez un père plus digne que Warbeck de cette royale ressemblance...
— C'est l'idée qui m'est venue, madame, quand je me suis rappelé l'imprudence du roi Henri VII.
LA ROSE CI. in in
— De quelle lmprud< parti
— Ne répand-Il ; dl qu'il e un fils d'Edouard!
— La dépêche du roi dl dit positivement r.ii b
— Eh bien, mad ! m du même accenl mystérieux et Ins]
H \ il eûi osé répand brait s'il eût vu en face la I notre
Perkin, et calculé l'effet qu'elle produirait sur le peuple d'Angleterre?
Marguerite éteignit d'un coup d'œfl l'inspiration de son conlid
— J'ai dans la c de Tournai, dit-elle, une petite maison de chasse. Vous y conduirez ce jeune homme; inutile qu'on le voie, n'est-ce pas?
— Zebée, Jean et les magistrats l'ont vu pourtant, madame.
— Tant mieux! puisqu'ils savent qu'il
n'est pas le fils de Warbeck, et pourraient en témoigner au besoin.
— Je comprends. Combien de temps Votre Altesse m'accorde-t-elle pour avoir ressuscité complètement la mémoire de Perkin ?
— Vous êtes un maître habile ; prenez le temps qu'il vous faudra. Mais que je sois la première, la seule à juger les progrès de l'élève.
— Je l'amènerai à Votre Altesse aussitôt que l'éducation sera faite.
— Eh bien, je vais expédier des ordres à mon trésorier. Attendez la nuit pour partir, et ne comptez que sur vous pour la route.
— Comme pour le reste, dit Fryon, qui prit congé de la duchesse.
Marguerite, restée seule, acheva le plan d'un seul trait, d'un seul mot, comme les grands génies.
184 LA ROSK IL.IMIIK
— Jecroi> maintenant avec i-'ryui, unir mura-t-elle, que le Bage Henri \ il , le Salomon de l'Angletei i ;
ii;in. muis j'ai la t:int;iisic de dire
commi- lui qu'il i nr le
rosier blanc d'York!
Le temps s'écoula. La duchesse était retournée dans ses États de Flandre. Elle amassait des matériaux en silence.
Un jour, elle reçut de Fryon l'avis suivant par un courrier sûr.
« Un véritable trésor s'est révélé, préparez-vous à une joie immense; mais je ne suis pas sans inquiétude. Des hommes suspects ont été vus rôdant autour de la maison de chasse. S'il fallait que nous perdissions ce que la Providence a daigné
186 LA RO*E BLANCHB
>r tomber entre m<
mieux mille morts; et VOUS, ma!
vous si éprou\
naître le malheur pour la ;
J'attends <i raifort
d'hommes et dech
eonduire moi-même l'illust . En-
core une fois, louez Dieu, el pré| votre cœur à l'excès de la pn allez recevoir un duc d'York bon à présenter aux amis et aux enn<
— Que veut-il dire' mal Mar-
guerite; mais d'abord i 4e,
Elle fit mon Uletnrs
hommes d'armes, leur nomma pow< le capitaine éprouve qui la servait dans les grandes occasions, et qu'elle cha de ramener, du château de < I ryon
et sa merveille, ce jeune homme pa l'état d'illustre.
Plus elle réfléchissait, plui
nait de l'enthousiasme du secrétaire.
Perkin avait-il donc dépassé toutes les espérances de ses instigateurs? Ce jeune homme, bien instruit par un des plus subtils politiques de ce siècle d'intrigues, était-il devenu l'infaillible instrument des vengeances futures de la fille d'York?
Que faire sans nouvelles, sans preuves, sans détails? Attendre, attendre en se rongeant d'impatience, ainsi qu'il arrive quand la fièvre des passions brûle le sang, comme une mèche de lampe dévore l'huile. Marguerite se mit à calculer les jours, les heures, les minutes qui s'écouleraient avant l'arrivée de cet élève phénomène dont le rôle allait bientôt commencer.
L'escorte envoyée par Marguerite fit diligence et revint à Gand, au palais ducal, quatre jours après son départ.
Le bruit des pas de chevaux, des voix,
188 LA IOH M \ii:M
armes, émut la souvi raine. Elle
ntii- battre ao oorar étouffé
depuis si loi par i«j poids des
déjà du bonheur, i promettail de
on, quand capitaine
entra dans son or endre
compte de Pexpédii
Le digne gentilhomme semblait md troublé. Il n'apportait pus ce iverl
sur lequel les grands aiment à lire nu heureux présa
— Où est Fryon?... dcmanda-t-Hlc.
Le capitaine secoua sa tète blanchie.
— Dieu seul le sait, dit-il. Dans la nuii qui a précédé mon arrivée, comme il Taisait une ronde aux alentour^ de sa petite forteresse, il a été enlevé avec deux gai qui l'accompagnaient. On a entendu cris bien vite étouffés, et tout a disparu dans Tépaisseur de l'ombre.
— Enlevé !... s'écria Marguerite... est-ce possible !...
— J'ai vu de mes yeux, au matin, les traces de l'embuscade, le piétinement des chevaux, les vestiges d'une lutte.
— En sorte, poursuivit Marguerite, qu'habile chasseur comme vous l'êtes, vous savez, d'après ces traces, à quoi vous en tenir sur le rapt?...
— Parfaitement, madame.
— Et vous connaissez les ravisseurs ?
— A n'en pas douter. Votre Altesse, je suppose, les connaît, et les connaît encore mieux que moi.
— Pas d'énigmes de chancellerie, messire; faites votre rapport en soldat.
— Eh bien, madame, la troupe qui a saisi et enlevé messire Fryon est composée d'hommes exercés à la guerre. Chevaux et cavaliers sont Anglais. Ce sont des émissaires du roi Henri VII, qui se venge
LA AOSK BLINCHI
a ancien jOUta
nerrier, j-1 l'avais bien prévu, la trahison appelle tût ou tard la u
— Mais le j manda la
ducii les.
— Oh! le jeune homi
indiiléivnee le B 06
l'a pas enlevé, lu tinsi;
une brebis gm ; la proie
du loup,
ger.
11 était loin de E QOête
homme d'armes, combii lomniétenaitaucœurdesa i maî-
tresse.
— VOUS l'avez amené? dit-*
— D est là, quelque part, toujours aussi
stupide que quand Votre Altesse le cueillit à Tournai.
— Qu'on l'introduise dans mon cabinet.
Il a, m'a écrit Fryon, une révélation Un-
portante à me faire, et je veux l'écouter au plus vite. Attendez-moi près d'ici.
Le capitaine s'inclina et sortit en murmurant :
—Pauvre Fryon ! son voyage en Flandre le mènera plus loin qu'il ne pensait.
Et, de fait, l'auteur de cet enlèvement ne pouvait être que le roi d'Angleterre.
Henri Vil avait un intérêt trop puissant a reprendre Fryon et ses secrets à la duchesse de Bourgogne.