LA ROSE BLANCHE. X
être qu'en marchant bien longtemps, on finit par être seul ! »
— Pas sur le pont d'un bateau à vapeur, » dit Hélène avec un sourire pâle. Chez cette nature délicate, la joie même était craintive.
Honoria, qui croyait Flavio à trois cents lieues d'elle, ne songeait guère à surveiller sa pupille : elle savait qu'une jeune fille est bien gardée par son chagrin et son amour. Cependant sa sollicitude "se réveilla quand elle eutfini son thé, et qu'elle éprouva le besoin d'aller prendre l'air. « 11 faut pourtant, dit-elle au capitaine, que je voie ce que devient ma nièce. » Max lui donna le bras pour monter sur le pont. Flavio tournait le dos à l'escalier; Honoria ne le reconnut pas tout d'abord.
« Eh mais ! dit-elle au prince, je trouve que la chère Hélène cause bien familièrement avec un inconnu. 11 parait que l'intimité marche vite sur un bateau à vapeur de douze cents chevaux... Pauvre Flavio ! ajouta-t-elle avec un sourire dé pitié ironique. Sans doute en ce moment il adresse quelque sonnet à la lune... Ah! doit-elle rire, la lune, de tout ce que les amoureux lui chantent! »
En entendant marcher de son coté, Flavio avait quitté la main d'Hélène; il se retourna. Honoria le vit; mais elle était si loin de s'attendre àsaprésence, qu'elle crut plutôt à quelque ressemblance étrange. Elle fit encore deux pas, et arriva tout près de lui.
M. d'Auriac se leva et lui fit un salut d'une politesse cérémonieuse, auquel Honoria répondit par une belle révérence. Au fond de l'âme, c!!e était vivement irritée de cette présence importune; mais le théâtre est une assez bonne école pour apprendre à feindre : il vaut presque le grand monde. Honoria avait sur elle-même un empire absolu : elle faisait sa physionomie comme une autre fait sa taille. Tout se passait en dedans, et elle ne montrait jamais que ce qu'elle voulait bien laisser voir. Si vive que fût l'impression, l'expression était toujours à ses ordres. Elle sourit donc gracieusement au poète et lui tendit le bout de ses doigts effilés.
« Voilà, dit-elle, une charmante surprise et tout à fait inattendue I... n'est-il pas vrai, chère Hélène? Et son œil scrutateur s'arrêta sur le visage de la jeune fille.
— Il est vrai, répondit Hélène, que je n'espérais pas revoir sitôt M. d'Auriac...
— Eh parbleu ! très-cher, s'écriait à son tour le prince Max, qui s'était arrêté une minute près de la corde goudronnée que les matelots appellent brûletoujours et à laquelle chacun sur le vaisseau allume sa pipe ou son cigare, vous voilà ! j'en suis fort aise : mais d'où diable venez-vous?
— De Paris.
— De Paris I . . . mais autant dire que vous venez de la lune!... »
Et le prince regarda autour de lui, comme s'il se fût attendu à voir quelque vaisseau naviguant de conserve avec le Fulton... On n'apercevait que le ciel et l'eau, deux miroirs bleus inondés des molles clartés des étoiles.
« J'ai renvoyé ma voiture, dit Flavio en riant.
— Ah çà ! mais il est donc venu à la nage? fi^ Max en se retournant vers Honoria.
— Il n'est cependant pas mouillé ! dit la chanteuse. Et maintenant, ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, serait-ce une indiscrétion de demander à M. d'Auriacce qu'il va faireen Amérique? initier les jeunes Yankees aux charmes de la poésie française ?
— Comme vous allez, madame, leur révéler ceux de la musique... Je serais heureux, en vérité, de travailler à quelque chose avec vous, fût-ce à la civilisation des sauvages : la collaboration me serait infiniment précieuse! .Vais vous n'y êtes point! et ce n'est pas cela qui m'amène. Je suis revenu de la poésie. »
Hélène le regarda tristement.
« De celle qui s'écrit, reprit-il en lui souriant. Quant à l'autre...
— On ne l'oublie pas si vite, dit Honoria en montrant la rose blanche qu'Hélène tenait encore à la main.
— Oh ! celle-là, dit-il, c'est la poésie en action ! c'est la vie !
— Et vous allez la cultiver au nouveau monde?
— Je ne crois pas que le terrain soit très-favorable; mais, puisque vous voulez parler sérieusement, je vous dirai que j'ai un engagement à New-York.
— Pour jouer les premiers rôles, ou les amoureux?... Je vous préviens que j'irai à vos débuts;
^je veux une avant-scène.
— C'est vous, chère madame, qui m'enverrez une première loge pour les vôtres, car je suis rédacteur en chef du Courtier français des États-Unis.
— Vous êtes beau joueur, dit Honoria en se penchant à son oreille, et vous liez bien la partie; mais j'ai les atouts dans la main, vous perdrez!
— Bah! reprit-il, nous sommes en Amérique; je ferai sauter la coupe ! »
La traversée fut rapide et sans incidents. Flavio se fût assez volontiers accommodé d'une petite tempête, pas trop loin du port, pour avoir le plaisir de sauver des flots sa chère Hélène. 11 n'eut pas cette innocente satisfaction, et, neuf jours après le départ de Liverpool, le Fulton entrait à toute vapeur dans la rade de New- York.
Quelques navires en partance laissaient flotter aux vent les bandes et les étoiles du pavillon américain : « On a pavoisé pour nous! » disait Honoria. Quelques jeunes gens l'attendaient au débarcadère, et un cocher à grande livrée était déjà sur le siège d'une calèche attelée de quatre alezans brûlés, d'un assez beau
sang pour des chevaux américains. On lui montra beaucoup de politesseettl empressement, mais peutêtre moins d'enthousiasme qu'elle n'avait espéré.
« Est-ce qu'ils ne vont pas dételer? demandat-elle en riant au prince, qui la mettait en voiture.
— Je ne crois pas, répondit-il; mais tenez-vous tant à un équipage de sénateurs? J'avoue que pour mon compte je partage le goût du poète, et
Pour aller où je veux, j'a nie mieux des chevaux! »
On n'avait pas sablé les rues, et beaucoup de maisons avaient oublié de tendre leurs murailles de Gobelins et d'Aubussons. Mais il y avait îles arbustes en fleur sous le vestibule ; quelques voyageurs s'étaient mis aux balcons, et les choristes du Grand- Théâtre attendaient la première chanteuse. Honoria se pencha vivement à la portière en agitant son mouchoir pour saluer le peuple. Jamais nouvelle princesse n'avait été mieux disposée à boire dans une coupe vide les enivrements d'une popularité factice.
Elle chanta dès le lendemain de son arrivée, et i hanta bien; mais sans faire tourner autant de têtes qu'elle l'aurait voulu; elle avait trop de correction et d'élégance pour des négociants, qui sentent toujours le besoin des topiques les plus violents. Il n'y
eut pas d'engouement, môme le premier soir; au bout de quinze jours, on l'applaudissait avec une modération désespérante. On était accoutumé à son jeu. Elle plaisait; mais c'était tout, et ce n'était pas assez. Elle résolut d'aller chercher un grand succès à la Nouvelle-Orléans, où l'enthousiasme doit s'épanouir avec plus d'éclat sous un soleil plus chaud.
« Faisons nos malles, dit Flavio. Je suis bien partout, et ma patrie est où vous êtes!
— Vous nous suivrez donc jusqu'au bout du monde?
— C'est mon intention.
— Vous êtes un homme insupportable ! mais il faut enfin que nous ayons une explication.
— Eh ! je vous la demande depuis quinze jours; mais vous semblez prendre plaisir à m'éviter.
— Vous faites la cour à ma nièce?
— C'est évident !
— Mais pourquoi? dans quel but? Elle n'est pas riche!
— La fortune n'a rien à démêler avec l'amour!
— Je vous croyais trop d'esprit pour débiter des lieux" communs... Mais Hélène est ma nièce, je l'aime comme une fille, et ne veux pas faire son malheur en mariant la faim et la soifl Oh! vous n'avez pas besoin de faire de geste tragique... Je n'ai pas compté avec vous, mais on assure que vous n'êtes pas millionnaire... »
Et comme Flavio fit un geste : « Si vous Têtes, il faut le dire, continua-t-elle; il n'y a pas de honte à cela; c'est très-bien porté. Si Hélène ne vous en aime pas davantage, il est certain qu elle ne vous en aimera pas moins.
— Écoutez! dit Flavio, j'aime Hélène, sincèrement, ardemment, et je la veux pour femme... et vous savez que, lorsque je veux, je veux bien ! Je ne suis pas riche, c'est vous qui l'avez dit, et je ne serais pas assez fou pour épouser une femme pauvre, coquette et frivole. Mais Hélène est aussi sage qu'elle est belle, et elle a, j'en suis sûr, autant de raison que de grâce... Je suis jeune, on dit que j'ai du talent, je sens que j'ai du courage, on peut encore vivre de la littérature.
— Cela me parait difficile !
— Enfin, si Hélène y consent, laissez-nous être pauvres...
— Et heureux 1 dit la jeune fille, qui venait d'entrer sur la pointe du pied, le sourire aux lèvres, un doux éclair dans les yeux, et tendant à Flavio une de ses mains et l'autre à Honoria.
— Allons ! dit celle-ci en haussant les épaules, je vois bien que je n'ai plus qu'à vous donner ma bénédiction. Embrassez-moi, mes enfants! »
Le lendemain, à l'heure du déjeuner, qui se faisait toujours en commun, le mariage fut officielle-
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ment annoncé au jeune Russe. Max se montra bon prince.
« Vous deviez triompher, fit-il à l'oreille de Flavio, car \ous aviez le bon droit pour vous. Vous me permettrez, ajouta- t-il tout haut, de faire mon cadeau de noces à la fiancée. J'espère que la jeune femme acceptera ce que la jeune fille avait refusé. » * Et il lui présenta la parure de diamants bleus.
« Je ne vous promets pas, dit Hélène, de les porter souvent, mais je vous promets de n'en point porter d'autres. »
On célébra le mariage, en abrégeant tous les délais, dans la petite chapelle catholique de Saint-John's- Street. Honoria remplit son rôle déjeune mère avec la dignité d'une femme qui avait l'habitude de jouer les princesses. Hélène, comme toutes les fiancées passées, présentes et futures, portait la traditionnelle couronne de fleurs d'oranger; mais les élégantes de New- York,- qui étaient venues pour admirer la toilette des Françaises, s'étonnèrent de voir dans le bouquet du corsage une petite rose flétrie dont la feuille jaune et ridée faisait paraître encore plus éclatante la blancheur du bouton virginal. Cependant les deux époux la regardaient avec une tendresse infinie, pendant que, sous les yeux du prêtre, ils échangeaient avec leurs anneaux ces promesses d'amour éternel que les anges écoutent et que Dieu bénit.
M* Alfred deTalv.. n'est qu'un avocat de province : il passe sa vie à plaider pour le fossé commun et le mur mitoyen, mais il estdigned'un meilleur sort. M e Alfred a de la littérature, et je suis certain qu'il ferait bien un petit livre de temps à autre, s'il ne craignait de se faire lort près de MM. les avoués. Tout son style se réfugie dans ses mémoires, où il met beaucoup de réthorique. La femme du président dit tout haut que c'est un poète; il est abonné à trois revues, et on l'écoute comme un oracle à la sous-préfecture.
L'existence monotone et calme de la province a du bon. Elle seule offre encore à l'écrivain des types dontrien n'altère l'originalité native, et, si elle lui fournit moins d'idées, elle lui accorde en revanche le loisir de les creuser davantage : il no faut tu 5
pas y vivre toujours; il est bon d'y demeurer quelquefois.
C'est du moins ce que je m'efforçais de persuader Tan passé à mon ami Alfred de Talv.. pour le consoler de ce qu'il appelle les rigueurs de la destinée.
« C'est peut-être vrai, me répondit-il; vous ne pouvez pas soupçonner lout ce que j'ai vu de drames autour de moi.
— Écrivez-les, dis-jeâ mon tour.
— C'est déjà fait, » reprit- il avec le geste de triomphe de l'espiègle Rosine montrant à Figaro, entre ses doigts tachés d'encre, le billet qu'elle vient de griffonner pour le comte Almaviva.
Et courant à son secrétaire, M e Alfred prit dans un tiroir un vieux sac à procès, et entrouvrit la chemise d'un dossier, où quatre ou cinq manuscrits étaient rangés, cotés et paraphés par première et dernière, comme des pièces d'avoué.
« Tenez ! me dit-il, voici ma dernière œuvre, elle n'a qu'un mérite, c'est sa sincérité. C'est une histoire vraie : je n'ai eu que la peine de l'écrire. Je vous la donne : faites-en ce que vous voudrez; seulement, si vous l'imprimez jamais, ne me nommez pas : je perdrais la confiance de MM. les huissiers, et, en province, on a besoin de tout le monde. »
J'emportai le manuscrit, et je le livre tel que je l'ai reçu. J'ai seulement retranché les points d'exclamation, un peu trop multipliés, et deux
ou trois tirades dont l'éloquence de première inbtmice gâtait à mes yeux la simplicité d'un récit assez touchant.
Ceci dit en guise de préface, voici le manuscrit de M e Alfred.
Je suis depuis longtemps l'avocat des religieux de Soligny. « Qui terre a, guerre a ! » dille proverbe, et, malgré leur vœu de pauvreté, les bons frères possédant de beaux domaines, ils sont obligés de plaider quelquefois contre leurs voisins. Ce sont, du reste, d'excellents clients, et chez lesquels je suis allé plus d'une fois.
La Trappe de Soligny est située à trois lieues de Mortagne, au pied d'un coteau, sur la lisière d'une foret. Je ne connais point de site plus solitaire ou plus calme. Ni les gorges embrasées du Taunus, ni les clans des Higlands, cachés dans les replis des montagnes, ne donnent l'idée d'une paix plus profonde.
En approchant des hautes murailles qui forment l'enceinte du couvent, on est saisi de je ne sais quel respect mêlé d'effroi. On sent que ce n'est pas là une demeure comme une autre, et, quand on fran-
chit le seuil austère de cette maison de Dieu, involontairement l'on parle tout bas,eomme si l'on entrait dans un temple, comme si l'on craignait de troubler la méditation et la prière du cloître, aussi bien qufe le silence et le recueillement de la nature !
. Dans un de mes voyages, je passai une semaine à la Trappe; je voulais oublier le monde, me reposer de mes latigues qui sont des ennuis, et puis aussi étudier la vie et suivre les exercices des reli- . gieux. Comme eux, je me relevais la nuit pour descendre à la chapelle. Placé dans la tribune de * l'orgue, j'apercevais devant moi deux longues iiles de moines aux têtes rasées, drapés dans leurs grandes robes blanche, qui retombaient à plis droits et rigides, comme le vêtement de marbre des statues.
Us restaient là pendant des heures, graves et immobiles dans leurs stalles de chêne, tantôt plongés dans la prière muette, tantôt, d'une voix mâle et sonore, chantant ces belles lamentations des prophètes, où la douleur est si émue, que tous ceux qui souffrent croient y retrouver comme un écho de leur cœur. Parfois, au contraire, une hymne de l'Eglise triomphante, ou bien un cantique à la Vierge, exhalé par des voix fraîches et suaves, montait jusqu'aux cieux, emportant dans son vol toutes nos pensées bien loin de la terre.
En dehors du chœur, appuyés à la grille, se te-
naient les frères convers, religieux- illettrés, ou trop humbles, qui ne se croient pas dignes d'entrer dans le sanctuaire, et qui se contentent d'offrir à Dieu la prière murmurée tout bas par leur foi tremblante.
J'en remarquai un parmi eux que l'on nommait \r Frère Jean.
Le Frère Jean avait trente-cinq ans à peine. On eût pu le citer dans le monde comme un type accompli de la beauté de l'homme. Il était de grande taille et de fière tournure. La règle inflexible du cloître ne l'avait point courbé encore, et à son insu il prenait parfois sous la robe du moine l'attitude hautaine et impérieuse de celui qui s'est fait obéir. Ce n'étaient là, pour ainsi dire, que de rapides éclairs. Son visage, habituellement pâle et souffrant, était comme illuminé par son regard, d'où s'échappait une lumière bleue, humide, et sympathique jcomme un regard de femme. C'était tout à la fois la dignité magistrale des grands moines espagnols de Zurbaran, et la mélancolie rêveuse et la délicatesse toute française des têtes esquissées par Le Sueur.
Le père abbé savait choisir les hommes avec ce tact exquis qui est une des vertus du commandement : il avait attaché frère Jean au service des étrangers, en qualité d'hospitalier.
Le frère hospitalier est affranchi, en faveur des hôtes du couvent, de la règle du silence absolu: il
les accompagne en tous lieux, veille à leurs besoins, " et satisfait môme à lcurcuriosité. Tous les visiteurs de la Trappe de Soligny s'en retournaient enchantés du frère Jean. On aimait son exquise douceur, et sa parole qui charmait, bienveillante et réservée. Il répondait toujours avec une obligeance parfaite, mais il était facile de voir qu'il eût préféré qu'on ne l'interrogeât point autant. Cependant sa voix vous allait au cœur : il v avait dans son timbre nerveux quelque chose qui vous remuait. On sentait en lui les émotions d'une Ame encore troublée. En le voyant, je pensais à l'Océan, le lendemain des tempêtes. Comme nous tous, enfant d'un peuple inquiet, il cherchait la paix sans pouvoir la trouver. On ne la trouve pas toujours au cloître. Depuis deux ans qu'il avait prononcé ses vœux, frère Jean édifiait tout le couvent : il eût édifié les saints.
«Celui-là, me disait quelquefois le père abbé sera la gloire de notre ordre, à moins, ajoutait-il tristement, que Dieu ne le rappelle à lui avant le temps. »
Je pressentais une histoire curieuse comme un roman, et je faisais au frère Jean une foule de questions. Il y répondait toujours, mais très-brièvement, et avec cet art suprême, si nécessaire et si vile acquis dans le monde, de peser ses paroles et de ne dire que ce que l'on veut bien dire.
In soir d'automne, après une longue et mélanc< »
lique promenade dans la forêt jaunissante, où le vent roulait déjà des feuilles mortes, nous travérsàmes, pour rentrer à l'hôtellerie, le cimetière du couvent. Comme nous passions auprès de la fosse creusée d'avance qui attend toujours un d'entre eux.... sans qu'on sache lequel : « Frère I il faut mourir! lui dis-je en touchant son bras.
— Je Je sais bien, me répondit-il avec un sourire tranquille; mais ne croyez pas que nous nous donnions jamais cet avertissement lugubre. Il est bon tout au plus à fournir une déclamation à quelque faiseur de roman; mais il serait bien inutile ici. Ce n'est pas au cloître qu'il est nécessaire de rappeler la pensée de la mort. La mort ! on y pense toujours.
— Et peut-être on la désire? repris-jc en m'arrétant.
— Quelquefois ! »répondit-il en regardant le ciel. Je crus l'occasion bonne; je comptai sur un de ces entraînements de causerie et de confiance dont les plus réservés ne se défendent pas toujours, el, après un exorde qui me parut insinuant, je lui demandai par quel concours de circonstances on de malheurs il avait été amené à quitter le monde, où il devait occuper une si belle place.
« Parlons de vous, s'il vous plaît, me réponditil avec une froideur marquée; moi, je ne suis plus, je ne veux plus, je ne dois plus être du monde. t .,
m FRÈRE JEAN.
même par mes pensées, même par mes souvenirs». . . >> Et comme s'il eût craint une nouvelle demande, il posa sa main sur la mienne, qu'il serra doucement, en médisant: « Je vous en prie! plus un mot làdessus ! »
Je rencontrai son regard : il avait une telle expression de tristesse, que je rougis de mon insistance. Elle venait peut-être de rouvrir une blessure profonde. Je me tus : nous sortîmes du cimetière.
Le lendemain, frère Jean entra dans ma cellule.
J'écrivais. L'adresse d'une demeslettres le frappa. Involontairement il avait lu : A Madame la comtesse de Langeac.
Il devint tout pâle, et appuya ses deux mains sur sa poitrine. J'avais peur de le regardôr, tant il y avait d'angoisse sur son visage. Je devinai alors une partie de ce qu'il me cachait.
« La comtesse de Langeac! murmurait-il, mais si bas que je l'entendais à peine. Mon IJieu! c'était sans doute ma dernière épreuve ! Il y a deux ans que je n'avais entendu ce nom. »
Je lui pris la main sans rien dire.
« Vous saurez tout, reprit-il, oui, tout! Mais pas à présent, pas aujourd'hui! plus tard! oh! bientôt, allez! »
' Je voulus écarter la lettre qui lui avait causé une émotion si pénible. Il me la redemanda et lut encore l'adresse.
« Il ne faut pas avoir peur d'un nom! dit -il d'une voix déjà plus calme; je me croyais à l'abri de ces rechutes soudaines ; sans doute j'ai péché par orgueil, et Dieu me punit! »
Je lui demandai alors s'il connaissait depuis longtemps la comtesse de Langeac.
— Pas celle-là, répondit-il, pas celle à qui vous écrivez. Celle que j'ai connue m'attend au ciel. Tenez ! continua-t-il , hier , quand vous m'avez demandé quelles douleurs m'avaient jeté dans un cloître, je n'ai pas voulu, ou plutôt je n'ai pas pu vous répondre. Aujourd'hui, vous avez la moitié de mon secret ; je ne vous refuserai pas le reste : il me semble que Dieu permet que vous le sachiez. Quand vous reviendrez ici... je n'y serai plus... Allez chez le curé de Soligny... je n'ai rien de caché pour lui, il vous apprendra tout ce que vous voulez savoir... et maintenant, adieu! Je sais que vous partez demain... nous ne devons plus nous revoir dans ce monde... Je vais prier Dieu pour vous et pour moi... »
11 me pressa la main et sortit.
Je n'ai jamais revu le frère Jean.
L'automne suivant, j'allai m'agenouiller sur sa tombe pour pleurer et pour prier, puis je me fis conduire au presbytère de Soligny.
Le curé «Hait un homme jeune encore, grand cl maigre, avec des traits anguleux. C'était le fils d'un paysan : sa figure avait dû être commune et vulgaire ; mais la sainteté de sa vie et l'élévation de ses pensées, toujours tendues vers Dieu, lui avaient donné je ne sais quel caractère de dignité simple qui commandait le respect. On reconnaissait en lui un de ces robustes enfants du peuple, que la foi va prendre à la charrue pour les conduire à l'autel : l'onction de l'huile sainte l'avait visiblement sacré; l'homme nouveau avait tué le vieil homme. Pour moi, j'aime dans les prêtres de nos campagnes ce mélange de rusticité native et de sainteté acquise.
Je me nommai.
« Je sais ce qui vous amène, me dit-il en me faisant asseoir au coin du feu dans son grand fauteuil de chêne noir. 11 l'a voulu. J'obéirai. Laissezmoi seulement rappeler mes souvenirs... »
Il prit, dans les rayons dépareillés de sa bibliothèque, un gros livre qui lui servait de portefeuille, et en tira quelques papiers qu'il posa sur la table:
puis il demeura un instant pensif, et continua bientôt en ces termes :
«Vous vous doutez déjà, me dit-il, que l'histoire du frère Jean est une histoire d'amour. J'ai peur de vous la raconter bien mal, car je ne sais pas parler cette langue-là. Je ne connais rien à ces grandes passions, comme vous dites, qui troublent les âmes et bouleversent la vie. Dans mon ministère, surtout ^ ici, au fond de ces campagnes, on ne connaît de l'amour que le côté prosaïque ; la poésie ne demeure plus aux champs... Vous me reprendrez quand je dirai mal. »
Le bon curé toussa, comme il faisait le dimanche dans sa chaire, entre chaque point de son sermon ; et, posant ses deux mains sur ses genoux croisés :
— Le frère Jean, dit-il, s'appelait dans le monde Henri de Simiane : il était le cousin de Georges de Simiane, qui eut en Suède une aventure romanesque avec une grande dame de Stockholm, dont je n'ai jamais pu retenir le nom.
— La comtesse Christine de Rudden, lui dis-je ; j'ai connu cette histoire. Mais continuez, de grâce.
— La branche des Simiane à laquelle appartenait Henri est une des plus anciennes, des plus riches et des plus considérables familles parlementaires du Bordelais. Son père, qu'il eut le malheur «le perdre jeune, avait occupé sous la Restauration un poste important dans la magistrature. 11 restait
le seul enfant d'une mère qui était une sainte : ces mères-là, monsieur, prient pour nous et nous sauvent.
« Quoiqu'il fût issu d'une noble race, et que je sortisse d'une humble souche de vignerons , nous fûmes cependant élevés pour ainsi dire ensemble. 11 y avait des siècles que notre chaumière et son château se touchaient. Nous eûmes d'abord pour maître le vieux 'curé du village, qui eut bientôt fait, le . digne homme! de nous apprendre ce qu'il savait. Nous partîmes pour Bordeaux, toujours ensemble. Malgré la différence de nos positions, il me traitait comme un ami, comme un frère. Moi, je l'aimais • tendrement : avec Dieu et ma mère, c'élait tout ce que j'aimais. Nos études terminées, nous vînmes à Paris tous deux : lui, pour faire son droit ; moi, pour entrer au séminaire de Saint-Sulpice : c'était ma vocation. Pour la première fois depuis notre enfance, nous nous séparâmes : le monde l'appelait? je fuyais le monde. Ses relations ,*sa fortune, son esprit, sa figure, lui assuraient ce qu'on est convenu de nommer des succès,... c'est-à-dire de nombreuses occasions de pécher! Malgré ses dissipations, il trouvait toujours le temps de venir chaque semaine passer une heure ou deux au parloir du séminaire. C'étaient là mes bons jours.
« J'avai^beau faire , malgré moi , il me disait tout... même ce que je ne voulais pas savoir. Le
o^jeur aimant des très-jeunes hommes est comme un vase trop plein : les aveux en débordent. Je le grondais un peu, et je lui donnais de bons conseils ; il s'excusait de si bonne grâce, que, si le prêtre gémissait quelquefois, l'ami pardonnait toujours.
« Son droit terminé, Henri revint à Bordeaux, où
demeurait sa mère, et plaida quelques causes avec assez d'éclat. Il avait la fortune et la considération, ce lustre de la jeunesse : rien ne manquait à son bonheur. Mais les joies de ce monde durent peu, et l'homme a bien vite compté ses jours heureux.
« Henri avait trente ans, lorsque le comte et la comtesse de Langeac vinrent se fixer à Bordeaux. La comtesse était une Simiane et cousine d'Henri. Henri avait été son ami d'enfance. Puis ils s'étaient perdus de vue l'un et l'autre, quand Henri reçut un billet de part qui lui apprenait le mariage de sa cousine avec le comte de Langeac. « Cette chère « Aline 1 » dit- il en froissant un peu le billet. Puis il était retourné à ses plaisirs et à ses affaires.
Lorsqu'il revit sa cousine, mariée à un antre, perdue pour lui, et dans tout l'éclat de sa beauté, il éprouva comme un vague regret; il se dit qu'elle était bien belle, meilleure encore... et qu'elle eût pu être à lui ; il se dit qu'il avait tenu son bonheur dans sa main et qu'il n'avait pas su le garder... Henri était d'ailleurs dans cette phase critique do J'existence où le travail ne suffit pas encore, et où
ilO FRÈRE JEAN.
le plaisir ne suffit plus. A trente ans, l'homme est dans la plénitude de sa vie ; il a porté la main à l'arbre de la science, et il sait distinguer le bien et le f mal; ses lèvres désabusées se détournent des joies faciles ; la coupe n'est pas vidée, mais il en devine déjà, s'il ne les goûte pas encore, les amertumes secrètes. C'est alors que le cœur, qui ne s'est point donné à Dieu ou à quelque noble amour permis, se demande si tout n'est point vanité et mensonge dans ce monde ! Et alors il se pétrifie dans l'égoïsme, ou bien, s'il peut aimer encore, il se rattache à ses passions avec une énergie désespérée. L'expérience du passé lui répète tout bas que ce nouvel amour est encore une illusion. Une autre voix, une voix plus chère, lui répond que c'est la dernière de ses illusions, el il aime avec je ne sais quelle ardeur raisonnée et quelle folie sérieuse , dont n'approchent point les passions en fleurs de la première jeunesse. C'est son existence tout entière qu'un homme de trente ans, qui aime véritablement, met entre les mains d'une femme, c'est toute son âme... et il a tort! »
Je regardai le bon curé, qui soutint mon regard avec une impassibilité sereine.
a Oui, reprit-il doucement, je crois qu'il a tort ! Quoi qu'il en soit, la comtesse Aline deLangcacfut bientùt aimée par Henri.
— Était-elle belle? lui demandai-je.
— La femme qu'on aime est toujours belle, me répondit-il. Du reste, vous en jugerez vous-même. »
En achevant ces mots, le curé se leva, passa devant moi, pour me montrer le chemin, me dit-il, et me fit entrer dans une petite chambre à côté de la sienne. Un tableau était suspendu à la muraille nue. Le curé l'avait recouvert d'un rideau,- comme s'il eût craint d'amollir l'austérité de ses pensées par la contemplation d'une image trop charmante. Mais le mérite n'est-il pas égal à fuir la tentation ou à la vaincre?
J'enlevai le rideau, cl je vis le portrait. Il était d'Ary Stheffer.
Rarement le peintre de Marguerite et de Mignon avait transporté sur la toile, avec plus de bonheur, cet idéal de la femme, que nul en ce siècle n'a plus poétiquement rêvé. La comtesse Aline était assise dans un de ces grands fauteuils gothiques, dont les artistes du moyen âge sculptaient, pour les châtelaines, le dossier armorié; elle avait, sans la chercher, trouvé ^me de ces poses mélancoliques , qui semblent être l'abandon de la douleur. On ne décrit pas la beauté de la femme, surtout quand cette beauté vient de l'expression de la physionomie plutôt que de la correction des traits : c'était l'âme visible qu'Ary Schefler avait peinte ; c'était l'âme sur ces lèvres entr' ouvertes à peine par un demisourire; l'âme dans ces yeux tournés vers le ciel ;
l'àme dans ce front aux courbes délicates, tout plein de rêveries et de pensées. Deux larges tresses de cheveux d'un blond argenté, relevées sur les tempes, lui faisaient comme un diadème. Mais un petit nuage rose, qui s'arrêtait sur ses pommettes un peu saillantes, révélait, hélas! qu'elle était de celles qui meurent jeunes ; ses longues mains effilées, où l'on voyait courir, dans la transparence de la peau, le réseau bleu des veines, étaient si blanches, qu'elles semblaient diaphanes. Je comprenais en la voyant qu'il devait être difficile de la connaître sans l'aimer.
« La voilà, dit le curé d'un ton grave en s'apercevant que je ne pouvais détacher mes yeux de ce portrait qui devenait un tableau pour moi, la voilà telle qu'elle était !
— Vous aviez raison , lui dis-jc, elle était bien belle.
— Et si bonne! reprit-il. Les malheureux l'appelaient leur sœur ou leur mère, non-seulement parce qu'elle répandait sur eux toutes ses* épargnes en bienfaits, mais parce qu'elle les visitait, les soignait et les aimait; elle faisait l'aumône du cœur, celle qui touche le cœur I Quand elle n'avait plus rien à donner, elle trouvait encore une parole, un sourire, %
. un regard, et on l'aimait pour ce regard, pour ce sourire, pour cette parole I
« Cependant son mari , fatigué de la vie de fa-
mille, et, qui le croirait? de l'amour d une honnête femme, quitta un jour le château de ses aïeux, et vint se fixer à Bordeaux pour s'abandonner plus librement aux caprices qui naissent du désœuvrement et de l'ennui chez ces pauvres riches. Bordeaux, vous le savez, était alors une ville de plaisirs.
«Mais ne nous arrêtons point surde tristesdétails. Vous les retrouverez dans plus d'une histoire comme celle-ci ; un mot, d'ailleurs, vous dira tout. Le comte de Langeac devint l'amant d une femme de théâtre. »
Le bon curé prononça ce mots-là avec une sorte d'indignation mêlée d'un étonnement vertueux.
« Oui, monsieur ! une danseuse ! continua-t-il en voyant que je n'interrompais pas. Elle a même fait quelque bruit en son temps. Le comte en devint fou à lier... C'est à penser que ces espèces ont des sorts pour se faire aimer !
« >1 . de Langeac s'observa cTabord et respecta les convenances; mais il paraît que ce n'était pas le compte de la dame : elle prétendait l'afficher. Il eut bientôt bu toute honte ; il ne se donna plus la peine de cacher ses désordres: H ne daignait pas même tromper sa femme : il la délaissait. C'est à peine s'il reparaissait de temps à autre aux heures du repas, où l'impatience et l'inégalité de son humeur ne trahissaient que trop la préoccupation, et déjà, peut-être, les remords de son âme.
« Il en esjl souvent ainsi.
« On réserve pour les autres le charme du sourire, la séduction des manières, la grâce de l'esprit, et l'on n'apporte au foyer de la famille qu'un visage froid, un maintien roide, un front chargé d'ennuis.
« La comtesse fut blessée au cœur ; mais elle voulut faire jusqu'au bout son devoir de femme et de chrétienne. Elle tenta de ramener son mari par l'affection, le conseil ou la prière. Tout fut inutile. La prière l'ennuyait; il n'écoutait point les conseils ; les larmes glissaient sur ce cœur de bronze. Pour échapper à ce qu'il appelait des scènes, il rompit tout à fait avec la vie intérieure, passant ses journées au club et ses nuits chez sa maîtresse. Une fois, il resta trois jours sans reparaître à l'hôtel. La comtesse prit le parti de lui écrire.
« Henri de Simiane m'a légué cette lettre avec le portrait de sa cousine.
« Edouard, écrivait-elle, voici trois jours passés « que je n'ai eu le bonheur de vous voir. Je suis in- « quiète et je souffre. Que devenez-vous? et que vou- « Icz-vous que je réponde à votre petite Marie, qui e nie demande chaque matin et chaque soir où est « son père?... Que cette lettre ne vous effraye pas! « elle sera courte, et je tâcherai de l'écrire sans « phrases et sans larmes... Mais, vous, Edouard, « lisez-la sérieusement et jusqu'au bout. Une expli- « cation est devenue nécessaire entre nous : je vous « l'ai demandée souvent; vous l'avez toujours évi-
« tée... Celle-ci, vous le savez, est la première... « Je vous jure qu'elle sera la dernière aussi.
« Vous ne m'aimez plus, Edouard. 11 ne m'est «'plus permis de me faire illusion... Oh! ce n'est « pas un reproche que je vous fais. Non! Voilà « bientôt onze ans que nous sommes mariés... ce « n'est pas ma faute ; mais c'est un grand tort à vos c yeux... Cependant je n'ai que vingt-sept ans... «J'espérais que ma vie ne finirait point sitôt... « Edouard, pourquoi ne m'aimez-vous plus?...
« Pardonnez-moi cette plainte qui m'échappe « malgré moi... Si vous n'avez plus d'amour, vous « avez du moins de l'estime... peut-être quelque
« amitié Permettez-moi donc de vous parler
« comme à un ami. Vous avez porté ailleurs un « amour que vous m'aviez donné.... Vous êtes le « maître... et l'on dit que c'est toujours la faute de " « celle que l'on n'aime plus ! Dieu sait pourtant « que je n'avais pas une pensée qui ne fût à vous. « Vais je ne vous écris pas pour vous parler de « moi... Un mot seulement : vous auriez dû res- « pecter assez la mère de votre fille, et le nom que « vous lui avez donné, pour cacher des amours qui « l'offensent. Votre fille 1 ah! mon ami, songez « qu'un jour peut-être elle saura tout... Tout ne « se sait-il point ici? et ne sentez-vous point que « nos fautes tuent l'avenir de nos enfants? Son- « goz-y donc, vous qui êtes bon père ! Autrefois,
lift FRÈRE JEAN.
« pour elle, pour moi aussi, vous aviez de l'am- « bition... n'en avez-vous plus? Nous sommes déjà « sortis de la jeunesse : nous entrons (vous voulez « bien que je dise encore nom?) nous entrons dans « la vie sérieuse... soyons de notre âge... On ne « pardonne pas à trente-cinq ans les écarts et les « folies qu'on excuse chez un jeune homme...
« Voilà, mon ami, ce que l'on dit autour de vous, « et ce que je devais vous écrire. Soyez-en bien « convaincu : je n'espère plus de bonheur ici-bas ; « ce que je fais aujourd'hui, je le fais pour ma « fille... et pour vous... Je ne vous dirai point, a hélas! reprenez les affections d'un temps bien « loin déjà, qui fut peut-être le meilleur de votre « vie... mais reprenez, je vous en prie à genoux, « les habitudes et le respect de la famille... Ne a nous perdez pas ! Sauvez-nous tous ! »
« Le valet de chambre du comte, qui seul savait toujours où le trouver, lui remit cette lettre, comme il entrait dans le salon du club.
« Il la prit avec un geste brusque, fit sauter l'enveloppe et la lut d'un regard, l'œil sombre et le sourcil froncé. « Elle me persécute ! » dit-il en passant la main sur son front, avec un geste brusque et nerveux, comme s'il eût voulu chasser avec ses cheveux une pensée importune. Mais l'homme n'est jamais tout à fait méchant. Il relut la lettre d'Aline, et il se sentit gagné par une pitié attendrie. « Pauvre
«femme! miiniiura-t-il tout bas, elle méritait « mieux. »
« Au même instant, deux de ses amis, le baron de Vérac et Félix de 'Reuil, entraient dans le salon.
« Tiens! fit le baron, Edouard est aujourd'hui « sombre comme Othello. On a pourtant bien dansé « hier au soir!
« — Admirablement! continua M. de Reuil, et « Y on a porté deux fois à ses lèvres un certain ea- « mélia que nous avions vu à six heures à la bou- « tonnière de ce mauvais sujet.
« — Tout n'est pas roses dans la vie ! reprit le baron avec un sourire moqueur; « et, si notre « Taglioni aime les camélias de I.angeac, elle aime . « aussi les sonnets de ce petit poëte parisien, qui « écrit de si jolis vers sur l'album de la préfette... «Ah! mon cher comte, souvent femme varie!
« Pourquoi ne sais-tu pas rimer?
« — Après cela, lit M. de Rueil, je la trouve un « peu bien pâle, ta Gisellc !
« — Vous déraisonnez tous deux, » dit le comte d'un ton assez cassant ; « l'infante est plus belle « que jamais, et nous roucoulons tous deux le « parfait amour!
« — Ainsi soit-il ! » lit le baron en entrant dans la salle de billard, où son compagnon le suivit.
« La bonne pensée du comte était déjà loiu. Sa sécheresse habituelle avait chassé son attendrisse-
1JX FRÊ11E JEAN.
nient passager, et ce fut avec un mouvement de méchante humeur qu'il prit la plume pour répondre à sa femme. Voici son billet :
« Je vous renvoie votre lettre , ma belle prè- « eheuse, lui disait-il , vous verrez avec quelle at- « tention je l'ai lue. J'ai souligné les mots à effet. « Vous avez trop de style, ma chère Aline! et cela « vous pousse à exagérer toute chose. Un grave in- « convénient, je vous assure, dans la vie réelle ! « C'est votre seul défaut, j'en conviens ; mais c'est « un défaut, convenez-en. Voyons, Aline, de quoi « vous plaignez-vous?... Vous avez toute mon es- « time... vous avez aussi toute mon affection... « Mais, après onze ans de mariage, peut-on s'ai- « mer comme au premier jour?... Je vous le de- « mande à vous-même. Je ne vous parle pas des « glaces de l'âge, ce serait faire une phrase, quoi- « que vous preniez soin de me rappeler assez soute vent que mes tempes blanchissent. Je vous re- « merciede votre ambition pour moi ; mais le temps « de ces choses-là est passé. 11 n'y a plus de place « en France pour les hommes de race sous ce roi « des bourgeois. Quant à ma petite Marie, que je « baise sur ses beaux veux, rassurez-vous! elle vous « ressemblera trop pour manquer de prétendants.
« .... Il s'en rencontrera, gardez-vous d'en douter!
KHÈRE JEAN. MO
« Et pourquoi donc, grand Dieu ! ferais-je peur à « yn gendre? Voyez donc la vie comme elle est, ma « chère amie, et prenez les hommes comme ils sont. « Vous avez trop d'esprit pour n'être pas indulgente.
« Adieu 1 J'aurais voulu aller vous dire tout cela « moi-même et solliciter mon pardon.... j'ai inal- « heureusement donné parole pour une grande « chasse qui me retiendra trois jours. Le temps me « paraîtra plus long qu'à vous. « E. d. L. » •
« Vous êtes encore jeune, monsieur, reprit le bon curé; vous comprendrez les sentiments d'Aline en lisant celle lettre. C'était l'arrêt de mort de son bonheur. Elle avait joué et perdu sa dernière partie. Son mari venait d'anéantir sa dernière espérance. Il ne lui restait plus même une illusion.
« La comtesse de Langcac achevait à peine sa . lecture, quand la porte de son boudoir s'ouvrit. La femme de chambre annonça M. Henri de Simianc.
«Madame de Langcac n'eut que le temps de jeter dans un tiroir la lettre de son mari, et de passer son mouchoir sur ses yeux et sur ses joues, où roulaient de grosses larmes.... Elle tendit la main à son cousin et s'efforça de sourire. Connaissez-vous rien déplus navrant que ce sourire à travers les pleurs? L'émotion de la jeune femme ne put échapper à M . de Simiane. Il s'assit auprès d'Aline, et garda sa main qu'il avait prise en entrant.
« La comtesse de Langeac, en arrivant à Bordeaux, avait jétê vraiment heureuse de retrouver son ami d'enfance : elle avait accueilli Henri de Simiane comme un frère. De son côté, le comte parut charmé de cette intimité renaissante. Madame de Langeac sortait peu . Presque chaque soir Henri venait passer quelques heures*avec elle. A peine étaitil assis, que le comte, ravi d'avoir une excuse pour sortir sans laisser sa femme seule, s'esquivait rapidement, en promettant de revenir bientôt.
« Aline s'affligea d'abord de ces continuelles absences du comte, dont elle commençait à soupçonner la cause. Mais Henri ne se sentait jamais plus heureux que quand il se trouvait seul avec Aline. Ce sont là de dangereuses intimités quand la femme est belle et quand l'homme est jeune. Qu'est-ce doncsi la tendressede l'homme se trouve justifiée et comme excusée à l'avance par le malheur et l'abandon de la femme? Ils ne s'étaient cependant rien avoué l'un à l'autre. Peut-être ne s'étaient-ils rien avoué à eux-mêmes. Mais Aline était une àme tendre et Henri un cœur délicat. Plus il voyait souf
FRÈRE 'JEAN.' \n
frir sa cousine, et plus il l'entourait de soins, de prévenances et d'affection. Sans le savoir, il l'aimait déjà. La comtesse n'avait pas encore le soupçon du danger, et ils continuaient à vivre ainsi l'un près de l'autre, et déjà l'un pour l'autre, dans une intimité douce et pure, dont le charme croissait chaque jour. Henri était devenu nécessaire à la comtesse. Déliez-vous de pareilles liaisons, monsieur, elles sont toujours dangereuses. Elles commencent bien, mais elles finissent mal ; c'est pour elles que le sage a dit : « Qui aime le péril périra! » Il est difficile
qu'un jeune homme et une jeune femme, qui se voient tous les jours, se défendent jusqu'à la tin contre eux-mêmes et ne laissent point incliner leur cœur vers un sentiment coupable; et je parle ici, sachez-le bien, des meilleurs entre les bons.... Qu'est-ce donc pour les autres?
« Madame dcLangeac voulut dégager ses mains qu'Henri tenait toujours dans les siennes. Ces pauvres petites mains fluettes, un peu amaigries déjà, étaient moites et tremblantes.
« Il la regarda fixement.
« Aline, lui dit-il, vous avez pleuré?...
« — >on î » répondit-elle en détournant ses yeux.
« Deux larmes en jaillirent, roulèrent sur ses joues et s'arrêtèrent au bord de ses lèvres.... Henri porta la main à son front avec un geste d'une violence sauvage....
« Qui donc vous a fait pleurer ? lui demamlatril d'une voix vibrante d'émotion.
« — Personne ! ce n'est rien.... De grâce, laissez- « moi! » lui dit-elle, mais si bas, qu'il l'entendait à peine.
« — Vous pleurez, et ce n'est rien 7 » reprit-il en Rapprochant encore. Cette voix d'Henri, passionnée et tremblante ; ce regard hautain, plein de menaces quand il s'adressait à d'autres, plein de prières quand il se tournait vers elle, la remuèrent profondément. Elle eut comme une révélation soudaine qui la bouleversa. Elle comprit tout, et elle eut peur.... Elle baissa la UWe sans répondre.
« Aline, Aline ! vous voulez donc me tromper, que « vous ne me regardez plus? » dit Henri avec un mélange de douceur et de violence, qui prouvait mieux que des paroles tout l'égarement de son àme.
« La comtesse, vaincue enfin par ses émotions, incapable de contenir plus longtemps sa douleur, cacha sa tète dans ses mains et pleura longtemps.... Henri s'agenouilla à ses pieds.... la rosée amère el brûlante des larmes tombait sur son front et sur ses mains.
a II y a dans ces larmes de la femme qu'on aime je ne sais quelle irrésistible puissance qui dompte les plus vaillants cœurs. Henri, qui était resté fort contre son amour, se trouva faible contre cette douleur» »
Et comme le curé vit avec quelle attention inquiète j'écoutais son récit : « H n'est pas bon, dit-il sévèrement, de s'appesantir sur de tels détails. Finissons. Les aveux lui montèrent aux lèvres, repritil; il était trop ému pour ne pas être éloquent; elle était trop malheureuse pour ne pas être persuadée. 11 y eut chez lui les entraînements d'une sympathie douloureuse et passionnée, et chez elle ceux d'une reconnaissance attendrie. Hélas ! nous savons faire des périls même de nos vertus 1 Que vous dirai-je? Ce fut chez tous deux comme une surprise du cœur!
« Aline raconta sa vie, doucement d'abord, peu à peu, comme si elle eût craint sa parole et le son de sa voix. Elle dit ses premières années de mariage, paisibles, presque heureuses. Henri baissait les yeux, sans oser la regarder; il se sentait déjà des jalousies inavouables. On va vite sur le chemin des passions. Puis elle raconta aussi les jours mauvais, et ses douleurs de chaque instant, et comment son mari avait tué les unes après les autres toutes ses illusions. Elle avait tort, monsieur; la femme chrétienne ne doit montrer ses tristesses qu'à Dieu. Lui seul peut la consoler. Henri était bon; mais il y a toujours un* secret égoïsme dans la bonté de l'homme. Plus d'une fois, en écoutant le récit d'Aline, il éprouva une joie involontaire à la savoir malheureuse. Son rôle à lui commençait. Mais il avait toutes les délicatesses des sentiments vrais ; il ne
voulait point effrayer cette pauvre aine souffrante et pure qui bientôt peut-être allait regretter ses aveux; il Tendormit dans les eâlineries innocemment dangereuses de l'affection fraternelle. Mais cette soirée marqua dans lem* vie à tous deux.
« Le lendemain, le comte de Langeac arrivait d'assez grand matin chez Henri de Simiane. Il était pâle et agité. Si maître qu'il fut de lui-même, Henri ne put se défendre d'un premier mouvement de surprise. H reçut son cousin avec la réserve froide de l'homme qui se tient sur ses gardes. Il vit bientôt qu'Edouard n'avait aucun soupçon.
«Décidément! je n'ai pas de chance, » dit le comte en se jetant dans un fauteuil. « Voilà cinquante « mille francs que je perds en trois nuits. Le baron « de Vérac vient de me décaver trois fois. J'ai tout « donné, et je lui dois encore dix mille francs.... « Comprenez-vous?
« — Oui, dit Henri en allant à son secrétaire, je « comprends. »
« Vous savez les lois du monde, monsieur; on fait attendre, ou l'on ne paye pas, c'est môme du bel air !
celui qui nous habille ou qui nous meuble; mais les dettes de la dame de trèfle et du valet de carreau, dettes d'honneur! monsieur, voilà qui est sacré! Henri remit son portefeuille à Edouard, et CDmme celui-ci voulait le remercier : «Une misère,» lui dit-il; « est-ce qu'on parle de cela entre gens « comme nous?... »
« M. deLangeac lui serra la main et prit son chapeau. Henri eut un bon mouvement, et qui sans doute lui comptera là-haut.
« Edouard, dit-il à son cousin, je ne suis pas « scrmoneur de ma nature, et le moment serait « peut-être mal choisi. Vous êtes bon, et votre « femme souffre ! Voilà tout ce que je voulais vous « dire.
« — Bast ! » fitle comte, qui avait retrouvé toute sa légèreté en retrouvant son argent, « des plaintes de « femme jalouse, des soupirs de belle Ariane, qui « n'est pas aussi abandonnée qu'elle en a l'air. Soyez « donc raisonnable, mon cher ! que manque-t-ilà la « comtesse pour être heureuse? de le vouloir! Elle « ne le veut pas.... est-ce ma faute? Ah ! mon cher « Henri, si vous saviez comme le mariage est mono- « tone et ennuyeux ! Vous qui avez de l'esprit et mon « expérience, ne vous mariez donc jamais. Ce conseil « vaut bien.... les dix mille francs que je vous em- « porte. »Etfe comte disparut en fredonnant un air dç dprçsc. La Mariette avait sayté sur cet çd^Ui,
« J'ai fait mon devoir! » dit Henri en rentrant dans son cabinet.
« Vous devinez le reste, monsieur; toutes ces histoires ont une ressemblance fatale. Aline et Henri se virent tous les jours. D'abord ils se parlèrent peu de leur amour, mais ils le sentaient grandir dans > leur cœur.
« Une cousine de Madame de Langeac, châtelaine des environs, confinée dans une triste campagne toute l'année, vint passer la semaine à Bordeaux. Il fallut la conduire à l'Opéra. On donnait une première représentation. Toute la ville était là. Au milieu du second acte, la porte d'urte avant-scène s'ouvrit avec fracas, et laMarietta, c'était le noiri de la maîtresse du comte, vint s'asseoir sur le devant de la loge. Elle avait une toilette de reine et des diamants à éblouir toute la salle. Il courut dans les loges comme un murmure et un frémissement. Le monde a de temps en temps sesjours de vertu.
« Il parait, » dit à demi-voix un des voisins d'Aline, qui ne la connaissait point, « il parait que « le comte de Langeac est généreux comme un « nabab.
« — r II est si riche I reprenait-on.
« — Ce qui n'empêche pas qu'il ruine sa femme.
« — Il a bon goût, le comte, » reprenait un troisième interlocuteur; « il faut convenir, » ajoutaitil avec cette liberté d'expression que les hommes se
permettent maintenant vis à vis des femmes, « quelle « vaut bien l'argent. »
« Aline rougit et pâlit tour à tour. Elle jeta un regard à Henri, un regard où se lisaient toutes les douleurs, toutes les angoisses de ces dernières années.
« Henri chercha sa main et la pressa dans une silencieuse étreinte.
« Cependant M. de Simiane fut retenu trois jouis au palais pour une grande affaire, une de ces affaires d'assises, qui sont comme les batailles de la vie civile, et où deux rivaux, l'avocat et le procureur général, se disputent un prix d'éloquence qui n'est autre chose que la téte d'un homme.
« Quand il revint chez madame de Langeac, il trouva en elle un changement qui l'effraya. Ce n'étaient plus seulement les traces des souffrances de l'âme: tout en elle avait souffert, et I on devinait du premier regard les ravages d'un mal profond . Il l'attira
vers lui, et, s'apercevant qu'elle avait pleuré : « En- « core cet homme! murmura-t-il; il a donc juré de « vous tuer?... Que je le hais!... »
« Aline fit de la tôte un signe qui voulait dire non, et elle posa une de ses mains sur la bouchedu jeune homme.
« Oh ! » reprit-il avec une explosion d'amour et de douleur, « quand je penseque c'est à lui que vous « sacrifiez votre vie et mon bonheur !... car vous
«m'aimez, Aline I oui, je sens que vous mai- « mez! »
« Elle ne répondit rien, mais elle laissa tomber sur l'épaule d'Henri sa belle tôte accablée. Henri la serra contre son cœur.
« Aline se dégagea doucement, et, le regardant avec une tristesse infinie :
« Oui, dit-elle lentement, je vous aime.... plus « que ma vie ! et pourtant je ne serai jamais à « vous. »
« Alineprononça ces paroles avec une telle fermeté etd'unaccentsi net, que M. de Simiane ne put réprimer un geste de douloureux étonnement. II tomba à ses pieds et prit sa main qu'il couvrit de baisers et de larmes. Mais elle, le relevant et le faisant asseoir à ses côtés :
«Monami, lui dit-elle, écoutez-moi bien, car je « vais vous faire de bien graves aveux. »
« Elle sentit un frisson passer dans la main qui tenait les siennes.
« Du courage, cher, » dit-elle, rqaisbien bas et en
se rapprochant do lui,
« Du courage, cher Henri ! oh ! je sais qu'il vous « en faudra, mais je tâcherai de vous en donner, » continua-t-elle avec un sourire pâle.
« Il pencha sa tète jusque sur les mains d'Aline, et ne répondit rien.
« Mon ami, reprit-elle, oubliez-moi si vous le a pouvez, car bientôt vous ne me verrez plus.
« — Eh ! qui donc, chère âme, pourra jamais nous « séparer?
« — Celui qui peut tout, » répondit-elle en relevant ses yeux, «Henri, je suis une femme morte!... « pas un cri, pas un mot, pas une larme, je vous « en prie.... vous ne le saviez pas, mais je souffrais «depuis longtemps.... Depuis deux jours j'ai eu « trois crises; le mal a tout d'un coup redoublé de « violence; hier au soir j'étais tout à fait abattue. J'ai « fait venir votre médecin et le mien : ils se sont « regardés, ils m'ont répondu que je pouvais être « tranquille... Je n'avais rien qu'une toux ner- « veuse. Ils m'ont prescrit des potions calmantes « et des distractions. Le docteur Blandin, votre
« médecin à vous, m'a même dit, en reprenant sa « canne : Ma belle malade , il faut être heureuse, c'est « là le meilleur des remèdes, celui que je conseille « toujours, il vous guérira ! Moi cependant, je leur « ai trouvé un air singulier. Il m'est venu je ne « sais quel soupçon.... Vous connaissez les détours « de l'appartement. J'avais épié leurs regards.
« J'ai guetté leur sortie. J'ai surpris leurs gestes... « Ah! mon ami, j'ai entendu leurs paroles... si « vous saviez ! Lambert disait à Blandin :
« Elle est perdue!
« — Assurément! a répondu l'autre.
« — Il y a un poumon d'attaqué !
« — Les deux.
« — Pauvre femme !
« — Oui, elle est fort intéressante.
« — Combien pensez-vous qu'elle puisse traîner?
« — Heu ! peut-être deux mois.
« — Au plus !
« — C'est le chagrin qui l'aura tuée....
« — Et un vice d'organisation, mon cher confrère. « Je ne crois pas au chagrin comme maladie.
« — Si fait ! puisque vous ordonnez le bonheur « comme remède.
« — Dinez-vous ce soir chez le préfet?
a — Non. On donne un ballet; je veux voir les « chœurs.
« — Mauvais sujet !
a — Heu ! heu ! »
a Vous pensez bien que je n'en entendis point a davantage. Ils sortirent de l'antichambre après « avoir prononcé mon arrêt. Henri, jugez si je vous « aime!
« Ma tille, ma pauvre fille, que je vais laisser « seule, n'a eu que ma seconde pensée.
« Allons, mon ami, » continua-t-elle en s'efforçant de sourire, « parlez-moi! donnez-moi du «courage!... J'ai deux mois; c'est encore long! « Faites-moi mes derniers jours bien beaux et bien « doux, je vous le permets, je. vous en prie ! Xous « sommes en mars... ce sera pour mai ou juin, le « mois des fleurs. » ■
« Henri ne disait rien. Il était tombé dans un muet désespoir.
« Tenez, mon ami, reprit Aline, Dieu est bon. « Il me sauve. Si j'avais eu la santé, la force et les- « pérance, une longue vie devant moi. . . Mais je suis « cruelle de vous parler ainsi; pardonnez-moi, « cher, et surtout aidez-moi à mourir... Sans vous, « ce serait trop triste I »
« Elle lui prit les mains et lui jeta un regard d'angoisse désespérée. Mais lui, avec le geste égaré des passions folles, il voulut la prendre et remporter. '
« Son ! dit-elle, il faut que vous gardiez de moi « une image adorée et pure. »
« Henri ne répondait plus rien : il était incapable de trouver une parole; il s'abîmait dans sa douleur. Cette douleur, je n'essayerai pas de vous la peindre. Vous la comprendrez en vous souvenant, si jamais vous avez perdu un élrebien-aimé, en qui vous ayez mis l'espoir et toutes les complaisances de votre vie.
« Henri sortit de l'hôtel de Langeac à moitié fou . . . Il courut chez son médecin, qui était aussi son ami.
Digit
Il il il i i
m FUÈRE JÉAN.
Le docteur Blandin voulut faire de la diplomatie et de l'habileté, comme ils font tous :
« Où il y a delà vie, disait-il, il y a toujours de « l'espoir... La nature casse chaque jour les arrêts « de la science, » et mille autres inepties non moins banales.
« — Je sais toutcela, » réponditM. de Simianeavec emportement... « Je sais tout cela aussi bien que toi; « mais voyons, par pitié! dis-moi, sans phrases, « brutalement, cequetupenses...cequiest vrai...
« — Eh bien! c'est une femme morte! »
« Il y a dans la pensée de la mort prochaine je ne sais quel calme qui apaise les passions les plus fougueuses. Sachant qu'il allait perdre Aline, Henri eût regardé comme un crime de troubler son âme prête à partir. La mort la lui rendait sacrée. Il l'entoura de ces soins affectueux, de cette tendresse préve- " nante, qui sont la grâce de l'amitié et le charme de l'amour. Mais il veillait sur ses regrets et sur ses paroles. Sa passion s'était absorbée dans sa londresse. »
«Le comte de Langeac allait toujours au club et s'occupait moins que jamais de ce qui se passait chez
lui. Un soir, comme il allait entrer dans la salle de billard, il entendit le baron de Vérac et M. de Reuil " qui riaient en prononçant son nom. La Marietta avait rendu ses nerfs délicats : il était devenu fort susceptible, et peu scrupuleux : il écouta.
«Il parait, disait Raoul, que cette fiôre puritaine « s'est adoucie...
« On n avait jamais appliquél epithète de puritaine à la jrarielta : le comte respira plus librement.
«-L'ange blond n'était qu'une femme ! » reprit le baron.
« Marietta avait des bandeaux d'un noir bleu.
« Et ce pauvre comte! qui ne se doute de rien, »
ripostait M. de Reuil.
« — Avouez qu'il ne Ta pas volé.
« — Ma foi non! mais ce n'en est pas moins drôle.
« — Du tout! je trouve cela dans l'ordre... Un « cousin! »
« Tous deux se mirent à rire.
« 11 avait donc connu la comtesse avant son * mariage ?
« — Oui! ils avaient été élevés ensemble.... Paul « et Virginie! »
Les deux jeunes geiis passèrent ensemble dans la salle de jeu, où se trouvaient peut-être trente ou quarante membres du club. . . . Edouard fit deux pas pour se jeter à leur suiteet leur demander immédiatement raison de leurs méchants propos. Mais n'était-ce
point redoubler encore l'éclat du scandale?... 11 descendit, s'élança dans une voiture et cria au cocher : « Chez M. de Simiane...
« — Avez-vous encore perdu ? » lui demanda Hènri en le voyant entrer.
« — Non! répondit-il; maintenant je dois être « heureux au jeu. »
« Henri lui présenta un fauteuil. 11 sassit une seconde, puis se relevant brusquement :
« Vous êtes un infâme! lui dit-il tout à coup; a vous m'avez indignement trompé, vous êtes l'amant « de ma femme! ...
« — C'est vous qui vous trompez, Edouard, »
répondit M. de Simiane avec une dignité triste et sévère. «Je ne suis pas, je n'ai jamais été l'amant de « madame de Langeac. Pourquoi nous insulter en « même temps tous trois? J'aime Aline comme un « frère.
« — Vous voulez dire comme un cousin ! » reprit le comte avec une ironie affectée. « Au surplus, que « m'importe? niez tout à votre aise... vous êtes « dans Votre rôle. Ce n'est point au mari qu'on fail . « ses confidences... mais on se bat du moins avec «le mari, ajoula-t-il d'un air sombre... et vous « vous battrez avec moi !
« — Jamais I
« — Vous vous battrez I je le veux 1 « — Et moi je ne le veux pas!
« — 11 ne sera pas dit que j'aurai été la risée du « baron de Vérac qui chante partout votre victoire. »
« Henri était devenu extrêmement pâle.
« Vous battrez-vous, maintenant? » reprit le comte.
« — Pas avec vous. »
« Le comte de Langeac jeta son gant à la figure d'Henri en lui criant :
« Vous êtes un lâche ! »
« Henrit sourit dédaigneusement.
« Je vous ajourne à deux mois, lui dit-il; si, à « cette époque, vous voulez encore vous battre, vous « saurez encore où me trouver! »
« M. de Simiane prononça ces mots avec un tel accent de franchise et d'autorité, que le comte sortit, sinon convaincu, du moins incertain.
« Henri courut au club.
« Le baron de Vérac était assis à une tabled'écarté. 11 venait de passer trois fois. Henri prit la place du perdant : le baron lit quatre points en deux mains; c'était à lui de donner, il tourna un roi.
a Gagné! s'écria-t-il.
« — Vous gagnez bien souvent avec ces cartes- « là, » dit Henri.
« Le baron ne comprit pas tout d'abord.
« Henri s'empara du jeu, et, isolant les figures, les examina avec une attention insultante. Il les rejeta sur la table avec un sourire de défi, en disant :
130 FRÈHE JEAN.
« Je ne joue plus. »
Le baron se leva et voulut demander une explication.
« Vous êtes payé, je ne vous dois plus rien, » dit Henri avec une hauteur insultante.
« Des amis voulurent s'interposer et demander une explication.
C'est inutile, dit Henri, je n'en donne pas.
« — Et moi je n'en accepte point, » fit le baron.
« Une rencontre fut arrêtée pour le lendemain, mais personne au club ne fut dupe de cette vaine dispute; on connaissait trop bien la loyauté de M. de Vérac, la modération etlaparfaiteurbanité d'Henri. Les témoins comprirent que c'était là une de ces affaires dont on dit qu'elles ne peuvent point s'arranger. On choisit le pistolet.
« Les deux adversaires se rendirent sur le terrain, au point du jour, c'est l'heure des duels, et firent feu en même temps. Le baron frappé d'une balle en pleine poitrine, tomba mort sans avoir pu prononcer une parole.
* a M. de Simiane se constitua immédiatement prisonnier. Le docteur Blandin venait le. voir tous les jours et tous les jours lui apportait des nouvelles de la comtesse. Elles étaient mauvaises. Les derniers événements avaient fait éprouver à la pauvre femme une secousse cruelle; elle avait été vivemeentémue à la pensée du danger qu'Henri venait de courir pour
elle ; elle était plus inquiète encore de l'issue toujours douteuse d'un procès criminel. Il y a des moments où il semble que tout se fait l'auxiliaire du mal contre nous. La maladie, chez Aline, faisait de rapides et visibles progrès. La veille du jour où Henri devait paraître devant ses juges, le docteur Blandin vint à la prison.
« Du courage! mon ami, lui dît-il ; tu as voulu a être averti de tout, eh bien, la comtesse ne pas- « sera point la nuit. »
« Henri serra convulsivement la main du docteur; mais il ne trouva ni une parole ni une larme. Enfin, se remettant un peu, l'œil sectt la voix brisée :
« Mon ami, répondit-il, préviens toi-méme Aline, « avec tous les ménagements de l'amitié, que je « serai chez elle à onze heures. Je sais que c'est sa « nourrice qui la garde ; qu'elle m'attende à la port tite porte du jardin. »
« Henri fit appeler le geôlier, qui lui était tout dévoué; c'était un ancien serviteur de sa famille, et il avait été placé là par le père de M. de Simiane.
« Salomon, lui dit-il, vous savez que je serai « jugé demain? »
« Le geôlier s'inclina sans répondre.
« H faut, continua le prisonnier, que je sorte « cette nuit! »
« Salomon recula jusqu'au m,ur en regardant }\ 9 de Simone,
« N'ayez pas peur, mon brave Salomon, reprit « celui-ci, je ne veux ni vous perdre ni vous cor- « rompre ; je sortirai d'ici à dix heures, je serai « rentré à minuit.... Vous avez ma parole.
a — Monsieur Henri, » reprit le geôlier en ^inclinant, « c'est l'honneur d'un pauvre homme et la « vie de toute une famille que vous allez emporter « avec vous.
« — Ma fortune tout entière, Salomon, si votre « position est compromise par moi.
« — Monsieur de Simiane, je ne vous demande « que votre parole ! »
« A onze heures, Henri entrait dans la chambre d'Aline.
« Comme il arrive trop souvent dans ces maladies perfides, qui tuent sans prévenir, la mort prochaine avait rendu à la pauvre Aline un reflet de sa beauté passée. Son œil brillait d'un vif éclat; les derniers battements du cœur envoyaient aux joues des rougeurs trompeuses comme le fard. Sans le crucifix, doux et muet témoin des agonies chrétiennes, sans l'eau bénite et les cierges, que l'on voyait sur une
table, non loin du lit, on ne se fût pas cru dans la chambre d'une mourante.
« Henri s'agenouillasilencieusementdevant Aline, qui lui donna ses deux mains.
« Henri, lui dit=elle, je comprends que l'heure « est venue, puisque je vous revois. Vous avez voulu « m'aider à mourir; merci! Voyons, mon ami, « soyez fort et calme.... Je ne regrette pas la vie.... « Ne me regardez pas ainsi! non, je ne la regrette « pas ! elle ne pouvait rien pour nous. Notre « bonheur eût été coupable.... Ce n'eût plus été « du bonheur.... Oh! la mort ouvre les yeux... « Mon pauvre ami! j'ai troublé votre existence, j'ai « interrompu votre carrière, j'ai brisé votre ave- «nir.... Je ne vous dis pas de me pardonner, « Henri; vous êtes si noble et si bon, que vous « m'aimerez, je le sais, pour tout le mal que je « vous aurai fait.
« — Oui, Aline, oui, chère Aline, je vous aimerai, « je vous aime. . . doucement. . . Je serai votre frère. . . « Mais vous vivrez.... Je veux que vous viviez.
« — Et Dieu veut que je meure ! Henri ! il est le « maître.... Un jour, nous nous retrouverons près « de lui, dans ce monde où survivent les affections, « purifiées pour être éternelles ! Demain, » ajoutat-elle avec un sourire doux et triste, en lui montrant un petit crucifix attaché à son cou, « demain « on vous remettra ce petit crucifix. C'était celui
« de ma mère, et il aura reçu mon âme.... Et « maintenant, ami ... . quitlez-moî. ... il le faut. .. . Le « comte va rentrer.... et mes derniers instants doi- « vent appartenir à Dieu.... Au revoir, cher Henri, « au revoir! »
« Aline mourut dans la nuit.
« Cependant Henri était rentré dans sa prison à l'heure dite. On le jugeait le lendemain. Il avait annoncé qu'il se défendrait lui-même. Un nuage, que la curiosité publique n'avait pu encore percer, planait sur toute cette affaire. Aussi l'attention de la ville était-elle vivement surexcitée. ... On avait littéralement assiégé le palais. Tout Bordeaux était à la cour d'assises. Le procureur général portait la parole. Son éloquence fut embarrassée, et, quand il fit tonner la morale et les droits de la société, il ne rencontra pas d'écho dans son public, qui regardait la mort récente d'Aline comme une des péripéties mystérieuses de ce drame judiciaire. Quand ce fut au tour d'Henri à prendre la parole, il se fit un mouvement dans toute l'assemblée. Les hommes, qui le connaissaient chevaleresque, ne pouvaient se résoudre à voir en lui un coupable ; les femmes, qui le trouvaient beau, étaient sûres de son innocence; avant qu'il ne parlât, déjà elles se suspendaient à ses lèvres. L'accusé se leva, promena un long regard sur le public, la cour et le jury, et d'une voix lente, niais calme et assurée, il prononça cette phrase ;
KKÈRE JEAN. 141
« Le baron de Vérac avait joué loyalement. Je le « reconnais et je le proclame.
« — Alors pourquoi l'avez-vous tué? » demanda le président.
« — Vous êtes maîtres de ma vie, mais non de « mon secret, » répondit Henri en s'asseyant.
« 11 y eut dans toute la salle un mouvement d'indescriptible émotion. On s'attendait à un discours, et l'on n'avait qu'une phrase.... 11 est vrai qu'elle avait été bien dite. Les jurés, qui s'étaient arrangés pour écouter au moins une heure, avaient l'air assez désappointés. Évidemment Henri jouait un jeu dangereux. Le président posa les questions. La délibération du jury lut longue et orageuse. Le coup de sonnette qui annonça son retour retentit dans toutes les poitrines., M. de Simianc fut acquitté.
« En rentrant chez lui, il trouva une lettre du comte qui lui annonçait la mort d'Aline.
« Vous m'avez ajourné à deux mois, disait M. de « Langcac, et vous aviez raison. Aujourd'hui je sais « tout.... Je suis le seul coupable.... et Elle n'est « plus là pour me pardonner.... Je vous envoie « son portrait et ses dernières paroles, qui furent « pour vous. »
Un mois après, Henri arrivait chez moi. Il avait abandonné son patrimoine aux pauvres. 11 me laissait, à moi, le secret et les reliques de son cœur.
« Vous savez maintenant toute son histoire. M. de Simiane passa huit jours au presbytère, puis il entra à la Trappe, qui est l'expiation des grands crimes ou le refuge des grandes douleurs.
— Oui, lui répondis-je, c'est le suicide du chrétien. »
LES AJHOURS DE CH1FFONNETTE