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LES AMOURS DE CH1FFON.NETTE

Lord Henri Roebuck, grand et beau jeune homme de vingt-cinq ans, lieutenant aux horse-guards de Sa Majesté la reine Victoria, fouettait du bout de sa cravache les fleurs roses et bleues d'un massif d'hortensias, capricieusement semés au bord d'un bowling-green, dans la cour d'honneur de Roebuck- Park.

De temps en temps il jetait un coup d'œil impatient sur le cadran de pierre d'une horloge monumentale qui s'élevait au fronton de la façade du château, accosté d'une licorne bleue et d'un léopard armé.

a Toujours en retard ! » murmurait-il en sifflant un petit air de chasse ; et il alla caresser deux magnifiques chevaux, que tenaient par la bride des grooms en petite livrée ; les nobles bétes hennissaient et

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piaffaient ; leur robe alezan brûlé miroilait au soleil.

Une jeune femme descendit lentement les marches du perron, relevant les longs plis de sa jupe noire, avec cette grâce nonchalante que l'on retrouve assez souvent chez les Anglaises de haute race.

« Enfui! dit lord Henry en faisant quelques pas au-devant d'elle.

— Oh ! fit la jeune femme, est-ce un reproche, cousin?

— Non, chère Arabelle, cfe n'est qu'une plainte.

— A la bonne heure 1 Je vous pardonne....

— De vous avoir attendue, » fit-il en riant. Et il secoua dçux fois la main que lui tendait lady Arabelle; puis, avec la souplesse et la force d'un écuycr rompu au manège, il enleva la jeune femme et la mit en selle. Lui-même sauta à cheval, rendit la main, et tous deux partirent, bercés par celte molle et facile allure que l'on appelle le galop de chasse. Bientôt ils franchirent la grille en fer doré de la cour d'honneur et disparurent sous une sombre avenue de châtaigniers, mêlés de grands ormes et de platanes aux larges feuilles.

On eût pu voir, au même instant, un petit rideau de mousseline, une minute entr'ouverl, se refermer ;i une fenêtre du troisième étage. Une jeune fille, qui venait de quitter sa table à ouvrage, se rassit tranquillement, et l'aiguille, voltigeant de ci et de là, reprit sa course infatigable.

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« Est-ce que miss Chiffonnette voudrait aussi monter à cheval? demanda la voix joyeuse, mais un peu vulgaire, d'un homme encore jeune, qui se tenait debout sur ie seuil de la porte.

. — Je n'ai pas dit cela, William ! reprit la jeune fille en souriant.

— Et vous avez raison, répondait-il ; il a fait soleil trop matin, il pleuvra avant midi; et puis, continuat-il en lui prenant la main, il vaut mieux finir votre robe de noce ! Comme le blanc doit vous aller ! Vous serez ravissante en mariée, madame William.... car à partir de demain vous ne vous appellerez plus Chiffonnette ! » La jeune filte baissa la tête et rougit, comme doit faire toute miss bien élevée à qui on parle d'amour ou de mariage.

Elle ne s'était jamais appelée Chiffonnette. Son vrai nom était Mary, un nom bien anglais, et je n'ai jamais trop su pourquoi on lui avait donné l'autre, car elle n'avait pas le petit œil éveillé, le nez fripon * et la bouche mutine des minois chiffonnés. C'était au contraire une beauté calme, modeste et sentimentale. Elle était née dans ce comté de Middlescx,

oùlcSaxonetle Normand ont mêlé leur sang pour former un des plus beaux produits que l'on puisse jamais envoyer à une exposition universelle de la race humaine. Nulle part les femmes n'ont les cheveux plus longs, les yeux plus grands et la bouche plus petite; et Mary était belle comme la plus belle fille du Middlesex. On eût admiré, sur les feuilles de vélin d un album aristocratique, sa peau transparente et veloutée tout à la fois, son front qui avait toujours Fair de rêver , ses yeux d'un bleu un peu trop pâle, mais ombragés de grands cils qui semblaient adoucir leurs regards en les voilant. Quand elle souriait (elle ne riait presque jamais), on apercevait entre ses lèvres des lueurs blanches, humides, toutes nacrées, comme il arrive quand on ouvre un écrin de perles. Sescheveuxblondsflottaienten mille boucles légères, le long de ses joues et sur son cou ; on eût dit un nuage d'or mouvant. Dès qu'elle parlait, de petites fossettes se creusaient au coin de sa bouche et au bord de son menton, comme les légères rides qui frissonnent au matin sur le miroir d'un lac. Ajoutez qu'elle avait des mains trop jolies pour rien faire, et que cependant elle travaillait toujours, car elle était pauvre, Chiffonnette! C'était, du reste, son seul défaut. Avec une dot, c'eût été une fille accomplie !

Son père, feu George Ashburnt, avait eu le tort de ne lui en point laisser.

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George Ashburnt était, de son vivant, vicaire de la petite paroisse de Roebuck. Veuf à trente ans d'une charmante créature, plus belle que riche, et qu'il perdit après l'avoir adorée six ans, il resta chargé de sa fille, qu'il éleva fort mal.

Cet excellent George n'était pas du tout ce que l'on appelle un homme positif : il avait l'habitude de répéter le proverbe consolant : A chaque jour suffit son pain ! et celui du lendemain ne le pré- j occupait jamais. Du reste, il était fou de sa fille | et l'habillait comme une poupée; le plus clair de ; sa cure y passait ; rien n'était trop beau pour eMc. Elle était aussi bien mise que la fille d'un lord. Mais il eut- du moins la sagesse de ne pas lui j donner ce que l'on appelle vulgairement de l'éducation ; je veux dire qu'il ne gâta point par une demi-science son naturel charmant; il n'en fit point un bas-bleu : il la laissa femme. Mais il ne put évi- 1 ter un tort que pour tomber dans un aulre : s'il n'en j fit point une savante, il en fit une tôle romanesque. Presque toutes les Anglaises sont romanesques.... j jusqu'à vingt ans. 11 est vrai que le plus souvent t elles écrivent le mot : Mariage à côté du met : Fin, sur la dernière page de leur roman. j

Mary aimait passionnément la lecture. Les in-folio de la bibliothèque paternelle n'étaient pas fort réjouissants . ils étaient d'ailleurs écrits presque tous en latin. On les échangea contre de bon an-

glais. Peu à peu la théologie quitta la maison de la cure. Les paroissiens ne songèrent point à s'en plaindre ; ils n'en avaient guère besoin ; un peu de simple morale, le dimanche, faisait bien mieux leur affaire ; et la morale ne se trouve pas seulement dans les gros livres : elle est partout où on sait la voir.

Mary eut bientôt lu les dix-huit ou vingt volumes achetés à la ville voisine; elle en demanda d'autres : qui a lu lira. Son père prit un abonnement à ces bibliothèques ambulantes que les Anglais appellent Circulating libraries. Pour quelques shellings par mois, on recevait au presbytère toutes les nouveautés de Londres. Oh! le beau jour quand les livres arrivaient àRoebuck ! Comme Mary savait choisir ! . . . elle devinait un auteur, rien qu'en voyant la couver ture ; certaines nuances l'attiraient : elle avait été si heureuse avec un in-octavo lilas ! ses pressentiments ne l'avaient presque jamais trompée. 11 était rare qu'elle fît fausse route ; rien qu'avoir un titre, elle devinait si le héros était sympathique. Quand elle avait fait son choix, elle s'en allait au bout du jardin, sous la tonnelle de chèvrefeuille, par une belle matinée bleue, une matinée de printemps, et elle lisait, en respirant le parfum des fleurs.

Les bouvreuils et les fauvettes, qui babillaient dans les haies, voltigeaient de branche en branche autour d'elle, et, penchant la tête, la regardaient de côté.

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Ou bien, si déjà c'était le soir et l'hiver, assise dans le petit parloir, à côté de son père, près du poêle qui ronfle et de la bouilloire qui chante, les coudes sur ses genoux, la tète dans sa main, le livre sur la table, à moitié cachée par ses grands cheveux qui pendent, elle lisait. Elle lisait avec une ardeur, une passion et, si j'ose dire, une conscience sans égale. Elle se mettait à la place de l'héroïne et devenait infailliblement amoureuse du héros ; elle se réjouissait de leurs succès, s'affligeait de leurs revers, tremblait au milieu de leurs catastrophes, saulait vingt pages quand l'action marchait trop lentement, ou la suspendait par ses réflexions quand elle courait trop vite, et, après mille péripéties, qui lavaient touchée, émue, affligée ou ravie, ne manquait jamais de se marier au dénoûment. Puis, quand le livre était fini, pendant que les deux jeunes époux h savouraient en Suisse ou en Italie le premier quartier de la lune de miel, elle recommençait l'histoire avec mille variantes, et gardait son cœur fidèle au Lionel de Dickens, jusqu'au jour où il devait être détrôné par un Oswald de Thackeray, qui céderait à son tour cette charmante conquête à quelque beau cavalier de lady Fullerton. Toute la littérature y passa, et chaque matin, quand miss Mary bouclait ses cheveux ou polissait ses ongles roses, c'était toujours dans l'attente de quelque beau jeune homme qui ne venait jamais. Mais il pouvait venir !

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et cela lui suffisait. Ainsi se faisait-elle une sorte de vie en dehors de la vie réelle. C'était une existence en partie double. Elle avait un petit monde intérieur dans lequel personne n'avait jamais pénétré, pas môme son père ; le digne homme s'y fût trouvé dépaysé, et ce n'était vraiment pas la peine de lui faire faire le voyage.

Mais tout cela n'empêchait point miss Mary d'être une excellente petite ménagère, de veiller à ce que la vieille Marthe tint la maison en ordre et, au besoin, de lui donner un coup de main, quand il le fallait : il est vrai qu'alors sa main était gantée ; mais l'cuvrage n'en était pas moins fait. L'honnête vicaire, à l'heure du lunch, trouvait toujours sa chope de bière fraîche et couronnée de blanche écume, et, à l'heure du thé, ses quatre tartines égales, ni trop larges, ni trop étroites, ni trop minces, ni trop épaisses, ni trop courtes, ni trop longues.

Nulle part on n'avait le pain plus blanc, le lait plus pur, le beurre plus fin. Et ainsi, à tout prendre, dans leur médiocrité, qui cependant n'était point dorée, ils étaient heureux, le père avec sa fille, la fille avec ses romans. Mais la mort frappa • pour la seconde fois à la porte du presbytère : elle enleva le vicaire.

Mary resta orpheline : orpheline, belle et pauvre, trois dangers! je dirais bien trois malheurs. Cn vendit les meubles. 1) y eut à peine de quoi payer

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les dettes courantes et l'abonnement du dernier trimestre à la Circulatuuj library. Les gens de loi ne laissèrent pas même le lit de sa mère à la triste Mary. Le nouveau pasteur était un père de famille ; il avait une femme acariâtre et beaucoup d'enfants. La maison était petite : il n'y eut point de place pour Mary ; elle partit, emportant quelques chemises, trois robes, un rouleau de rubans, un flacon A'ess-bouquet, et un bel exemplaire, relié en maroquin rouge, du Vicaire de Wakefield^ le premier roman qu'elle eût jamais lu.

Où aller maintenant ?

Si la jeune miss eût su l'italien et le français, l'histoire et la géographie, le piano et l'arithmétique, un peu d'allemand et beaucoup de grammaire, elle eût pu entrer chez un baronnet pour achever l'éducation de trois grandes fdles rousses, soigner le dernier baby, faire des reprises au linge de table et surveiller les domestiques, le tout à raison d une guinée par mois. Mais, en fait de mathématiques, elle n'était jamais allée plus loin que la soustraction ; elle ne connaissait pas une note de musique, et, à l'exception de l'anglais maternel, toutes les langues lui étaient également étrangères. Elle avait donc le bonheur de ne pouvoir pas être institutrice, la pire des conditions pour une jeune fille qui a un peu de beauté, quelque délicatesse dans l'Ame et quelque fierté dans le cœur.

Mais, de ce qu'elle ne peut pas être institutrice, il ne s'ensuit pas qu'une jeune fille soit tirée de tout mauvais pas , et sans lady Roebuck Mary se fût trouvée assez embarrassée.

Roebuck-Park est situé sur la paroisse que desservait George Ashburnt. Depuis qu'elle ne voyageait plus sur le continent, milady venait y passer les neuf mois de l'année consacrés par la fashion à la vie hoi*s de Londres. Souvent, le dimanche, quand du haut de la tribune d'honneur qu'elle occupait avec milord et ses enfants elle promenait sur ses vassaux un regard satisfait, milady avait aperçu, toujours au pied du même pilier gothique, réservée, modeste et recueillie, belle sans même se douter qu'elle le fût, Mary, la fille du pasteur.

Aussi, quand le desservant mourut, la première pensée de milady fut pour l'orpheline, Elle se sentit touchée de son malheur et préoccupée de son avenir : elle eut un bon mouvement.

« Milord, dit-elle, il faut prendre cette petite à Roebuck-Park.

— Vous le pouvez, milady. »

Ce fut ainsi que Mary passa d'un humble presbytère dans un des plus magnifiques châteaux des Trois-Royaumes. Elle y fut accueillie avec une certaine grâce hospitalière. On voulut lui cacher le bienfait pour en doubler le prix. 11 fut convenu

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qu'elle surveillerait les toilettes de milady et donnerait de temps en temps un coup d'œil aux chemises de milord. C'était une sorte de surintendance de la garde-robe que l'on créait pour elle ; elle avait les femmes de chambre sous ses ordres, et vivait dans la famille de l'économe. Pour une héroïne de roman, c'était une position modeste ; pour une orpheline abandonnée, c'était une fortune dont il fallait remercier le ciel à deux genoux.

Mary pleura beaucoup son pére, et un peu la Circulating library, à laquelle il fallut renoncer. Elle relut le Vicaire de Wakefield, le soir, dans sa chambre, et s'accoutuma du reste assez facilement à sa nouvelle vie.

Elle était active et soigneuse ; penchée sur sa tâche comme une brave fille qui veut gagner son pain, elle tirait l'aiguille, que c'était un plaisir de la voir. Ses petites mains couraient dans les étoffes soyeuses, ballonnaient une jupe ou plissaient un corsage avec l'habileté que les contes d'autrefois prêtaient toujours aux doigts délicats des fées.

Un jour, en la regardant travailler, le vieux lord, qui émaillait volontiers sa conversation de quelques mots de français, l'appela miss Chiffonnette ; le mot resta, et ce fut le petit nom d'amitié que lui donnèrent désormais les gens du château.

Cependant Mary venait de voir fleurir les roses

pour la dix-huitième fois. Ses beaux cheveux blonds cachaient une tête ardente...

Désir d'Anglaise est un feu qui dévore î

a dit je ne sais plus quel poète. Depuis que Chiffonnette ne lisait plus de romans, elle en inventait. On ne se corrige pas tout d'un coup.

Le fils aîné de milady, lord Henri, sous-lieutenant aux horsc-guards, vint passer quelques semaines à Roebuck-Park. Henri avait vingt- trois ans. Il était beau comme le rêve d'une jeune fille. Pour Mary, le voir, ce fut l'aimer. Quant au jeune lord, ce fut à peine s'il prit gardeà Mary : c'était une jolie fille de plus au château ; mais il respectait la maison de sa mère.

Un jour, pourtant, il rencontra Chiffonnette dans un corridor. Elle portait sur son brasunede ces jupes empesées pour lesquelles nos architeclessont obligés d'élargir les habitations modernes. Henri dut se ranger contre le mur pour la laisser passer ; il était poli comme Louis XIV, et saluait toutes les coiffes, qu'elles fussent de dentelles ou de linon. Il porta la main à son chapeau ; Chiffonnette voulut répondre par une belle révérence, et, pour éviter aux longs plis blancs tout contact dangereux, en même temps qu'elle s'inclina, elle souleva sur ses bras la robe de milariy. De sorte que le jeune homme n'aperçut plus

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qu'une tête blonde au-dessus des flots de mousse • line empesée. H se mit à rire, et redoubla l'embarras de Chiffonnette, qui s'appuya au mur en rougissant jusque dans ses cheveux.

Henri lui donna un léger coup sur la joue, et passa en murmurant :

« Bonjour, mon petit bouton de rose ! »

Puis il monta à cheval, et poussa jusqu'à Grecn- Manor, pour aller serrer la main de sa cousine Arabelle.

Chiffonnette rentra dans sa chambre tout émue; elle se regarda au miroir, c'est toujours par là que les jeunes fdles commencent, et se trouva très-pâle.... Elle voulut se remettre à l'ouvrage; ses mains tremblaient. Elle rejeta la broderie commencée et rêva. . . . à quoi révent les jeune filles ! « Son petit boulon de rose ! disait-elle; je suis son petit boulon de rose ! Oh ! il m'aimera.... car je l'aime. »

Enfin le roman de Chififonnetle prenait un corps. Le personnage s'animail, respirait, parlait. Il sorlait du livre et entrait dans sa vie, et il était plus beau qu'Ûswald ou Lionne) j le rêve était vaincu par la réalité.

Tendant les quinze jours qui suivirent, le jeune lord ne lui adressa pas une seule fois la parole; c'est à peine. si elle l'entrevit. Elle était heureuse pourtant, car elle aimait, et le bonheur vient moins* de l'amour que nous inspirons que de celui que nous éprouvons nous-mêmes. Mary n'avait pas de confidente et vivait en elle. Joie ou douleur, tous ses sentiments se doublaient en se concentrant. ÏVe pouvant pas dire à son idole : « Je vous aime ! » elle lâchait de le lui prouver, mais par des moyens, hélas ! trop détournés pour qu'il s'en aperçût. Elle parfumait ses chemises de marjolaine, préparait ses mouchoirs à l'iris, et enveloppait dans des peaux d'Espagne, fines et odorantes, la cravate qui devait toucher son cou.

Henri jouissait de tous ces petits bonheurs de la vie sans y prendre garde, comme nous jouissons nousmêmes du soleil, du printemps et des fleurs.... en ingrats I

Cependant il arriva certains bruits de Crimée à Roebuck-Park. On parlait beaucoup de guerre. Le régiment de Henri fut désigné : on fixa même l'époque de rembarquement. Pendant les derniers jours, le jeune lord promena ses adieux de château en château. Chiffonnette était dans de mortelles angoisses : elle ne vivait plus que pour cacher ses tourments, car elle n'avait pas même la permission d'être malheureuse à son aise. Il ne fallait point que

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sa douleur fit de bruit. Avec un peu de raison, elle se fût dit tout de suite qu'elle prenait beaucoup de peine pour rien, et que lord Henri , depuis bientôt un mois, n'avait pas honoré de la moindre attention son petit bouton de rose.

« Est-ce qu'il pourrait quitter Roebuck-Park sans m'avoir revue?» se demandait la pauvre enfant, le matin même du jour où lord Henri devait partir. Une force la poussait: elle descendit dans les jardins, elle parcourut les allées , elle s'enfonça sous les massifs que Henri préférait. 11 parut bientôt, marchant à pas comptés, triste et visiblement préoccupé. Il avait quitté la veille au soir sa cousine Arabelle, et, comme avait dit un baronnet du voisinage, scholar distingué d'Oxford, il y a toujours des larmes dans les adieux de Mars et de Vénus.

Tous deux se rencontrèrent au détour d'une allée; le hasard sans doute avait ainsi arrangé les choses. Mary poussa un petit cri, noté sur la gamme de la surprise et de l'effroi. Henri la regarda. S'il l'eût comparée à une rose, c'eût été cette fois à une rose blanche, car elle était extrêmement pâle. C'est à peine s'il restait une ligne de carmin sur ses lèvres; mais le bord de ses paupières était rouge, comme si elle eût pleuré longtemps. Elle avait une de ses petites robes du presbytère, un peu trop élégantes peut-être; mais, puisqu'elles étaient faites, il fallait bien les porter. Elle tenait à la main une branche

de lilas en fleur. Henri élait jeune „ il ne put s'empêcher de voir que la jeune fille était charmante, et, comme en l'apcrrcvant elle avait involontairement fait quelques pas en arrière, il marcha vers elle, et lu ditqueîques mots aimables. Une touffe de roses s'épanouit sur la neige de ses joues; elle releva ses grands yeux, où roulaient encore des larmes mal essuyées.

« Vous pleurez? lui dit Henri.

— Vous partez! » reprit Mary.

Il s'empara de sa main, et, avec douceur et force tout à la fois , il l'attira vers lui et la fit asseoir sur un banc rustique au pied d'un chêne, derrière les charmilles. Puis il la regarda. Un rayon de soleil, tamisé par les feuilles en traversant les rameaux, baignait son front de lueurs molles et tièdes. Elle ne parlait pas; mais, au soulèvement trop accentué de sa robe, on pouvait compter les rapides battements de son cœur. L'image d'Arabelle s'effaça peu à peu devant les yeux du jeune homme; il serra sans rien dire la petite main qu'il avait gardée. Mary répondit en rougissant par une aulrc étreinte, en murmurant d'une voix faible comme un soupir :

« Lord Henri, cher lord Henri! »

On entendit un bruit de pas derrière les charmilles. Instinctivement les deux jeunes gens s'éloignèrent l'un de l'autre.

« Avez-vous vu lord Henri ? demandait à l'un des

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jardiniers la voix de l'intendant, William Pcrkins; milady fait demander notre jeune maître. »

Les pas et la voix se rapprochaient.

« Adieu, my Lord, » dit Mary, en donnant à ces deux mots un accent que nous ne saurions ni rendre ni traduire.

Elle brisa en deux la branche de liias, lui en donna une moitié, cacha l'autre dans son corsage. Henry regagna le château ; Mary resta cachée une heure ou deux dans les charmilles.

Lord Henri quitta Roebuck-Park le soir môme.

A partir de ce jour, le Times et le Morniny-Post remplacèrent la Circulating librory, et Chiffonnette ne lut plus d'autres romans que les bulletins de lord Hardinge.

Après la charge d'Inkermann , où les horseguards, pareils à une volée de boulets, firent un trou à travers l'armée russe , la dépêche télégraphique la rendit à peu près folle, et elle ne retrouva sa raison qu'en entendant lire une lettre de lord Henri, datée du quartier général, le lendemain de la victoire.

William Perkins, que nous avons nommé tout à l'heure, n'était rien moins qu'une tête romanesque. C'était un intendant ; mais il n'en était pas moins sensible à ses heures, et il se croyait capable d'une belle passion tout comme un autre ; seulement il n'avait que des passions raisonnables. Quoiqu'il eût pris trente-cinq ans aux dernières prunes, il ne s'effrayait pas des dix-huit printemps de Chiffonnette, et il l'aimait en tout bien et tout honneur, en vue du légitime mariage. 11 avait vu l'inclination naissante de la jeune fille pour Henri : « Cela se passera, disait-il ; c'est une fleurette de mai, il y en aura pour un déjeuner de soleil... Milord s'en ira, et je resterai... Quant aux... inconvénients d'avoir unesi jolie femme, c'est un peu fou, cette jeunesse, mais c'est honnête... et puis, d'ailleurs... je suis là! »

Après le départ deHènri, Roebuck-Park fut assez triste. Les fils qui s'en vont à la guerre emportent la joie de la maison. On n'ose pas rire près des mères inquiètes.

Cependant, au bout de quelques mois, les vacances commencèrent pour le second fils de milady ,

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Arthur, qui sortait (Tun collège de Londres, et qui se reposait dans la famille avant d'entrer à l'université d'Oxford.

Arthur a seize ans ; sa jeunesse hésite incertaine sur le seuil de l'adolescence, et il ne devine pas encore cette énigme de la vie que proposent aux nouveaux venus les sphinx en robe de satin. Il a grandi trop vite : c'est ce que les Anglais appellent un long garçon; mais déjà l'amour, le plus poétique de tous les amours, celui qui s'ignore, l'amour sourit et s'attendrit dans ses grands yeux bruns De tous ceux qui portent encore la veste sans basques et le col rabattu, aucun n'a plus de cœur: et savezvous rien de charmant comme un cœur de seize années qui s'éveille dans la fraîcheur matinale de son printemps?

Chez Arthur, tout était jeune : rien n'avait encore parlé ; il commençait à vivre. Pendant son séjour au collège, le beau sexe ne fut représenté à ses yeux que par l'épouse de son portier, qui était borgne, et sa trop respectable aïeule, lady Roebuck, qui le faisait demander deux fois chaque semaine à la grille, au grand dommage de ses parties de cricket. Il n'avait pas encore une idée bien arrêtée de ce que voulait dire le mot femme.

Mary fut pour lui comme une révélation. Le réve vague de la première jeunesse continua tout éveillé, mais avec un nom, une forme, un corps, une réalité.

Ifil LES AMOURS

Elle fut pour lui ce que son frère avait été pour elle. Ce sentiment naissant, nouveau, inconnu, avait un charme douloureux. 11 en souffrait avec délices, mais il en souffrait. Des orages grondaient sourdement dans sa poitrine soulevée; il recherchait la solitude pour y retrouver sa constante et chère pensée, et fuyait tous les yeux comme s'il eût craint de voir deviner son trouble et sa cause trop aimée. Il abandonnait son poney isabelle, à crinière noire, petit monstre né dans les montagnes du pays de Galles, et qui faisait son bonheur depuis deux ans; il négligeait la ligne volante et la mouche artificielle, cette mouche d'or aux ailes d'azur qui provoque la truite quand elle fait miroiter au soleil de midi ses écailles tachetées. Milady, pour le jour de sa fête, lui fit la surprise d'un joli fusil à bascule, ardemment désiré, vrai bijou, ciselé dans le chêne d'Écosse et le fer de Birmingham. Arthur descendit dans le paie, tira deux hirondelles, les manqua, remit le fusil dans son étui d'acajou et recommença ses promenades dans les allées solitaires. Il avait étudié la topographie des jardins avec la minutieuse attention d'un ingénieur. Les arbres élaient ses observatoires ; il savait de quel point on apercevait la tourelle où travaillait Chiflbnnelte; il changeait ses positions pour n'être pas remarqué des gens; et puis la jeune fille était tantôt à une fenêtre et tantôt à l'autre. Arthur connut bientôt ses habitudes; il avait

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