‹ La rose blanche, frère Jean, les amours de chiffonnetteChapitre 13 sur 17 · DE CHIFFON NETTE · texte numérisé non relu

DE CHIFFON NETTE

son poste pour chaque heure du jour, et l'on était certain de l'y trouver. L'héliotrope sentimental est moins fidèle à tourner sa face d'or vers le point du ciel où rayonne son glorieux amant. Le parc était, du reste, merveilleusement disposé pour ces petites stratégies de l'intrigue innocente, et le dessinateur l'avait semé de massifs épais et coupé de haies vives qui favorisaient les marches et contre-marches, et ménageaient des embuscades à chaque pas.

Arthur eut deux ou trois belles matinées.

Chiflbnnette travaillait à sa fenêtre ouverte , et chantait en travaillant. Je ne prétendrai pas qu'elle eût la méthode de l'Alboni, ou la passion de la • Malibran ; mais la voix de la femme qu'on aime n'est-elle pas la plus douce des musiques? Celle de Chiflbnnette avait d'ailleurs un timbre charmant, et clic chantait certaines ballades avec une simplicité touchante et je ne sais quelle grâce qui vous prenait lame.

Quand Arthur l'entendait, il se laissait tomber sur un banc de gazon et s'abandonnait à d'ineffables ravissements. De grosses larmes, épanchées des sources trop pleines du cœur, coulaient alors sur ses joues.

Mais tout à coup le sable craquait sous un pied lourd , les feuilles froissées semblaient se plaindre clans les charmilles. C'était William Perkins qui recommençait sa troisième ronde. Il avait du moins

la discrétion de ne pas trop s'approcher du jeune homme ; mais Arthur l'avait vu : il rougissait, se jetait dans les massifs, buvait ses larmes, et fuyait la maison pour le reste du jour.

Tout le monde au château remarquait ses préoccupations et sa tristesse. Déjà quelques-uns en devinaient la cause.

« Il faut bien que jeunesse se passe ! » disait milord.

— La sienne n'est pas encore commencée, » reprenait milady.

« Qu'as-tu donc? dit-elle un jour à son fils; tu ne m'embrasses seulement plus !

— Autrefois vous disiez que je vous embrassais trop! répondit Arthur en lui baisant la main.

— Alors, cher enfant, tu t'es bien corrigé. » Et, prenaa| sa téte bouclée, elle l'appuya contre

sa poitrine, et par de bonnes paroles, ces paroles de mère qui sont douces comme des caresses, elle essayait d'adoucir un peu cette humeur de farouche Hippolyte.

Arthur se laissait faire, comme le petit enfant que sa nourrice berce pour l'endormir; mais, dès que milady voulait l'interroger, il se redressait, la regardait fixement, ne répondait rien, et prenait la fuite, boudeur et inquiet.

Que faire? Attendre. La patience et le temps, voilà les plus sûrs remèdes à toutes les folies des

DE CHIFFONNETTE. 167

hommes, ces grands enfants, et des enfants, ces petits hommes.

Peu à peu cependant Arthur s'enhardit. Au lieu d'éviter Chiffonnette comme par le passé, il la rechercha ; il ne lui parlait pas encore beaucoup, mais il ne cessait pas de la regarder. Bientôt il se hasarda jusque dans la chambre où elle travaillait; mais furtivement d'abord, et aux heures où il savait qu'elle n'y était pas.

Un jour, elle trouva un gros bouquet de roses sur .sa table. Elle sourit. Toute femme est coquette et flattée du moindre hommage, fût-ce celui d'un enfant! Elle mit les fleurs dans un verre d'eau. Mais bientôt leur parfum lui monta à la tétc, et elle posa le verre sur la fenêtre.

« Elle accepte mon bouquet elle prend soin de mes fleurs, » se dit Arthur, qui épiait de loin la tourelle.

Le lendemain, Chiffonnette, en rentrant chez elle après le déjeuner, trouva une botte de jasmins et de mimosas ; elle en respira les vives senteurs avec une fiévreuse avidité, plongeant sa petite tête dans les parfums.

Ce n'était plus la saison des lilas; mais Arthur en avait pris un rameau sans fleurs pour relever son bouquet par leur feuillage élégant et leur verdure aimable.

Jlary se rappela le déparlde lord Henri, la matinée

des adieux et leur causerie, leur première et dernière causerie, si brusquement interrompue. Elle arracha une feuille au rameau et la mit entre ses lèvres. C'était un baiser qu'elle envoyait en Crimée.

Elle rie trouva rien le lendemain ; Perkins avait fait bonne garde. Mais deux jours après Arthur, pour se venger, fourragea dans les serres, et les plus belles orchidées de la réserve de milady durent prêter à son jeune amour l'éloquence orientale de leurs couleurs et de leurs parfums.

« 11 est un peu fou, dit la jeune fille en prenant le bouquet; je vais lui renvoyer ses fleurs... mais comment? et par qui? »

Elle prit le bouquet.

« Dieu ! sont-elles jolies ! fit-elle en les regardant encore; et comme on est heureux d'être riche pour avoir de belles choses!... et comme elles sentent bon I ça embaume! Tiens ! un billet; qu'est-ce qu'il peut m'écrire ? »

Et Chiflbnnette enleva avec précaution un mince papier, plié en six ou huit doubles, qui s'était glissé là, comme un petit serpent sous les fleurs.

Chiflbnnette poussa le verrou , et, curieuse comme une fille d'Eve, lut bien vite sur un papier satiné, aux armes des Roebuck, les deux lignes suivantes :

« Chère miss Mary, ne mettez pas ces fleurs sur la fenêtre, comme celles d'hier, je vous en supplie !

zed by Googl

DK CHI1 FONÎSETTE. 169

Portez-les seulement un jour, si vous aimez un peu quelqu'un qui vous aime fort.... et pour toujours : oui, miss Mary, pour toujours ! Arthur R.

« Il commence bien, »ditChiffonnette enserrant le billet.

Et un demi-sourire plissa le coin de ses lèvres fines, sourire un peu malicieux, celui de toute jeune fdle recevant la déclaration brûlante d'un collégien trop précoce. Elle compara les deux frères. L'aine fit du tort au plus jeune. L image de Henri, séduisante en sa grâce virile, repassa devant ses yeux ; elle crut entendre sa voix sonore et douce qui lui disait à l'oreille : « Bonjour, boutonde rose! » Arthur ne lui avait jamais rien dit, et puis on ne peut pas aimer les deux frères à la fois, et n'aimait-elle pas Henri? Cependant, depuis qu'elle avait lu le billet d'Arthur, elle n'en était plus tout à fait certaine. Pourtant tous les héros de roman qu'elle avait connus avaient au moins vingt ans ; Arthur n'en avait

que seize C'était trop tôt pour aimer, trop tôt

pour souffrir ! — Aimer, souffrir! n'est-ce point la même chose? et puis comme ce serait mal à elle de porter le trouble dans cette famille, qui l avait si noblement accueillie !

Elle prit donc un parti courageux et ouvrit brusquement la fenêtre, bien résolue à lancer la touffe d'orchidées dans le petit parterre, au pied de sa

tourelle. C'était une réponse un peu dure ; niais elle avait du moins le mérite d'être claire, et son novice soupirant ne pourrait pas s'y tromper.

Mais il arriva qu'Arthur, en ce moment, se promenait sous les balcons de la belle, dévoré d'impatience et ne pouvant plus supporter l'attente. 11 voulait à tout prix savoir l'effet qu'aurait produit son billet.

Chiffonnetle l'aperçu t.

« Mon Dieu! dit-elle, je ne puis pourtant pas lui jeter ses fleurs à la tète ; ce ne serait pas convenable. Un peut dire non ! mais il faut le dire poliment. »

Et elle referma la fenêtre plus vivement qu elle ne l'avait ouverte.

Rien n'avait échappé au jeune homme. Il avait

vu la belle Mary son bouquet à la main Elle ne

l'avait point mis sur la fenêtre, elle l'avait gardé, elle le port ut sans doute.... comme il l'en avait priée.... C'était sa réponse.... elle l'aimait.

C'est maintenant plus que jamais qu'il avait besoin d'être seul. Tout le inonde n'allait-il pas deviner son secret? l'amour lui mettait toutes ses flammes dans les yeux, son front rayonnait. 11 s'enfonça dans les taillis du parc, comme un jeune cerf dans les huiliers épais, jusqu'à ce qu'il ne vit plus que le ciel et les arbres. 11 arriva bientôt à la lisière d'un petit bois, sur le bord d'une rivière serpentine, qui s'endormait entre les joncs et les roseaux. Nulle

Page 1