DE CHIFFONS ETTE
part la rêverie n'eut de plus cher asile; le gazon discret étouffait le bruit des pas et se relevait pour cacher leur empreinte. Au milieu, les fontinales cl les cressons, les nénufars à la corolle d'or, lis flottants des eaux, étalaient leurs larges feuilles; les libellules aux ailes de gaze venaient boire la resée dans leur calice ; mille insectes invisibles bourdonnaient dans l'air chaud, et, au milieu du silence de midi, on entendait sourdre et germer la terre. Arthur se coucha dans les grandes herbes vertes, et regardant le ciel bleu là-haut :
« Dieu! dit-il, qu'il fait bon vivre ! et qu'on csl heureux d'aimer ! »
Il eût donné dix belles années de sa vie pour dire à miss Mary tout ce qu'il pensait d'elle. . . quand elle n'était pas là, car il sentait bien que sa présence l'intimidait un peu. Il se releva bientôt, cueillit un gros bouquet de ces petites (leurs bleues que les Allemands appellent Vergiss-Mein-Nicht et les Anglais Forget-me-not, puis le jeta dans l'eau, et tirant de sa poche un couteau de Shettield, dont la pointe coupait comme un diamant, il choisit l'écoree la plus unie de ces beaux trembles qui poussent au bord des ruisseaux, et dont la nature enveloppe le tronc d'un fourreau lisse de satin blanc, et il entailla un M majuscule qui pénétra jusqu'à l'aubier profond.
L'arbre devint son confident, et il ne fallut rien
moins que le troisième coup de la cloche du dîner et la crainte d'inquiéter sa mère pour l'arracher à ce tète-à-tête innocent.
Une heureaprès son départ, Perkins faisait disparaître la lettre amoureuse, et cicatrisait avec l'argile fraîche la blessure de l'arbre, qui répandait sa sévc comme du sang ou des larmes.
Arthur et miss Mary ne s'étaient point encore parlé, et, si le jeune bachelier portait une fleur séchée dans un médaillon, c'est à coup sûr qu'il l'avait volée, ainsi que le ruban qui faisait une tache bleue à son cou. Il boutonnait, pour le mieux cacher, sa veste jusqu'au menton.
Arthur vécut toute une semaine avec ces menus larcins de l'amour. Mais bientôt ce ne fut plus assez et il voulut davantage. Il n'eut plus qu'une idée; mais elle prit chez lui la force de l'idée fixe : parler à sa chère idole! Le prétexte lui manquait, mais l'amour est ingénieux.
Chiffonuette occupait la chambre haute de la quatrième aile du château. Les étages inférieurs étaient abandonnés à l'intendant William Perkins et à sa sœur, qui remplissait les fonctions de femme de charge. Notre héroïne s'était pratiqué un petit
DE CHIFFONNETTE. 47.-
réduit poétique, comme tout nid de jeune fille, n côté de la vaste pièce où s'empilaient, dans des armoires de chêne et des bahuts ciselés, les trésors de la lingerie de Roebuck-Park\ Deux chaises, la table à ouvrage et le lit obligé, composaient tout le mobilier de la fille du pasteur ; une ou deux têtes de Lawrence, accrochées à la muraille, montraient cependant qu'on n'avait pas systématiquement négligé de sacrifier aux Grâces. Quand on voulait d'autres tableaux, on ouvrait la fenêtre, et alors on apercevait cette belle campagne anglaise, soignée comme un jardin, entrecoupée de parcs, semée de villas, décorée de châteaux, et çà et là de jolies rivières dont les eaux, qui chatoyaient au soleil, brodaient sur le velours vert des prairies des arabesques de moire frissonnante; tout à côté, l'or des moissons ondoyait sous le vent ; plus loin, comme un rideau flottant, la cime des forêts reposait doucement les yeux en arrêtant les lignes molles de l'horizon. La fenêtre même de Chiffonnette avait sa grâce rustique : des jasmins et des clématites, plantés sur la terrasse du second étage, escaladaient la muraille avec l'escadron léger des pariétaires, et tous ensemble suspen daient alentour leurs festons et leurs guirlandes. Quand Chiffonnette penchait au milieu de ses fleurs son frais et doux visage, jamais cadre plus charmant n'avait enfermé dans une bordure vivante une plus délicieuse figure.
Arthur donna un coup de ciseau dans la manche de sa chemise, et déchira largement la fine batiste du poignet ; puis il prit le chemin de la lingerie et enfila l'escalier en sautant quatre marches à la fois. Arrivé à la dernière, devant la petite porte de la chambre où travaillait Chifîonnctte, il s'arrêta : le souffle lui manquait, et sa poitrine battait comme s'il eut fait trois fuis le tour du parc en courant.
La clef était sur la porte. 11 avança la main comme pour ouvrir, et n'osa même pas frapper.
« Quel enfant je suis de trembler comme je fais! » dit-il en essayant de voir à travers la serrure.
On ne voyait rien; il reprit son courage h deux mains et frappa un seul coup, mais si faible, qu'on eut pu croire qu'il avait peur de l'entendre.
On ne répondit pas.
H s'enhardit et frappa plus fort.Une chaise effleura le parquet qui gémit, et l'on entendit le bruit de deux petits pieds mutins qui trottaient menu. Us approchaient rapidement, et l'on devinait maintenant qu'ils étaient tout près de la porte. Arthur eût bien voulu s'en aller. Il fit trois pas en arrière, et alla s'appuyer contre le mur en face.
Cependant les petits pieds se rapprochaient toujours, le parquet criait contre la porte, la porte s'ouvrit, et Chiffonnette parut.
Les deux enfants rougirent tous deux à la fois. « Miss Mary, dit Arthur d'une voix brève et entre-
DE Cil 1 FF0 N NETTE. 175
coupée.... je ne voulais pas venir; niais c'est ma manche qui est déchirée ! « Et il montra son poignet d'un air piteux.
«11 faut prendre un autre... vêtement, dit Chiffonnette, trop Anglaise pour se permettre de prononcer le mot chemise ; le valet de chambre est venu ce matin chercher de pareilles... choses; vous en trouverez chez vous. » Et, déjà rassurée en le voyant si timide, Chiffonnette se mit à rire.
Quand Chiffonnette riait, elle avait au milieu de
la joue la plus admirable petite fossette du monde. Arthur, en la regardant, oublia de répondre, et, comme la jeune fille riait plus fort :
« Miss Mary, dit-il, je voudrais garder celle-ci : ne . pourriez-vous pas y faire un point? »
Elle lui prit la main pour mieux juger l'accident. Arthur frémit au contact de cette peau douce et satinée ; mais il poussa la porte assez résolument, et il entra.
Ce fut au tour de Chiffonnetlc d'avoir peur.
Depuis deux mois qu'il était au château, Arthur avait beaucoup changé. Il entrait, à son insu, dans
cette crise qui fait les hommes. Sa voix de soprano perdait ses cordes d'or, et, comme celle d un oiseau qui mue, elle devenait gutturale et rauque. Son œil, si limpide, qu'en le regardant on pouvait lire jusqu'au fond de son âme, comme en se penchant sur une source qui n'a pas été troublée on aperçoit la mousse et les cailloux de son lit, son œil avait maintenant comme une flamme agitée, qui parfois s'éteignait dans une larme. Ses cheveux, moelleux et doux comme un duvet de soie blonde, devenaient plus rudes au toucher: un fin coton estompait la fleur de pèche de sa joue velouté?, et projetait comme une ombre transparente sur l'arc délié de ses lèvres. Arthur devenait homme. Il s'en apercevait aux orages de son cœur.
Je ne sais à quoi Chiffonnette avait pensé le matin, maiselle avait mis ce jour-là une petite robe de toile des Indes, qui lui allait à ravir. Du reste, depuis qu'elle était au château, elle ne faisait rien comme tout le monde. Jamais elle n'était plus simple que quand elle sortait de sa chambre, ni plus coquette que lorsqu'elle y rentrait. On eût dit qu'elle s'habillait pour son miroir. Elle travaillait plus gaiement et d'un cœur plus léger quand elle avait fait un bout de toilette ; elle cherchait bien moins à plaire au monde qu'à «Hre belle pour ses chères pensées. 11 y a des femmes qui mettraient leurs diamants au désert : elles iraient se regarder dans les fontaines.
DE CHIFFONNETTE. 177
Chiffonnettese contentait d'une fleur ou d'un ruban, mais que personne ne savait poser mieux qu'elle.
Arthur s'était assis de l'autre côté de la table à ouvrage.
« Que vous êtes jolie, miss Mary ! dit-il en joignant les mains.
— Monsieur Arthur est bien jeune pour dire ces choses-là, répondit miss Mary en tirant d'un petit étui d'ivoire une aiguille, qu'elle essaya par deux fois d'enfiler.
— Pas si jeune que vous croyez, miss Mary, reprit Arthur en redressant sa taille ; j'ai seize ans et demi.
— C'est respectable ! dit ChifTonnette en riant.
— Je ne retournerai plus au collège.
— Mais vous irez à l'Université...., c'est la même chose.
— Non!
— Je ne vois pas la différence.
— Au lieu d'avoir un maître d'étude, j'aurai un domestique.
— C'est plus agréable, et je conviens maintenant que milord est un personnage; je suis ravie, puisque c'est le plaisir de Sa Seigneurie, d'avoir l'honneur de faire un pointa sa manchette.... »
Tout cela fut dit très-gaiement, et le fil d'Irlande, après avoir hésité deux ou trois fois, s'engagea enfin dans le trou de l'aiguille.
I ' ' I I "'" t IIL ! .
Miss Mary fit au jeune homme un signe de la main, qui voulait dire : « Approchez ! »
Arthur bondit bien plus qu'il ne marcha, et vint s'asseoir tout près d'elle sur un petit banc, où d'habitude on déposait les longues robes et les jupes à volants de milady.
« Vous n'êtes pas à ma main, » dit la jeune fille en essayant de coudre.
Arthur, qui était à gauche, se mit à droite.
« C'est encore plus mal, fit-elle avec un petit mouvement d'impatience.
— Mon Dieu! dit-il d'une voix qui priait, où fautil donc me mettre pour être bien ?
— Tenez, ici ! »
Et, avec le bout de son petit pied cambré, elle lui montra un tabouret.
Il s'agenouilla devant elle et lui tendit la main. « Ètes-vous contente maintenant?
— Oui, si vous ne bougez pas.... Dieu! a-t-il le poignet mince, et quel bras potelé ! c'est comme une femme.... Si je le piquais, c'est du lait qui en sortirait.
— Je ne sais pas, miss Mary, mais il est moins blanc que le vôtre. »
Son regard se glissait sous la manche.
Chiffonnette travailla sans parler davantage. Les deux têtes se touchaient, mêlant les boucles de leurs cheveux ; on n'eût pu dire laquelle était la plus
DE CHIFFONN ETTR. 179
blonde. La robe de Chiffonnette sentait la violette et l'iris. Arthur rougissait et pâlissait tour à tour. Vingt fois sa pure haleine effleura le front de la jeune fille sans qu'il osât la toucher de ses lèvres. Enfin, il prit une de ses boucles soyeuses et la baisa.
« Que faites-vous donc, monsieur Arthur / ditelle en se rejetant vivement en arrière.
— Miss Mary, je vous aime.... »
Les mains de Chiffonnette tremblèrent, l'aiguille se trompa de chemin, et, au lieu de piquer la batiste, elle s'enfonça dans le satin de la peau.
Une goutelelle rose s'arrondit au bout de l'aiguille. Arthur pâlit un peu et regarda la jeune fille avec un sourire qui disait : « Je souffre par vous, merci ! »
Chiffonnette lui prit la main avec une brusquerie presque sauvage, et elle étancha sous ses lèvres le sang qui coulait.
Arthur se leva, et retira sa main comme si ce baiser l'eût brûlé. Tous deux se regardèrent : leur jeunesse leur montait au cerveau. Un nuage passa devant leurs yeux ; leurs mains se cherchaient et ne se trouvaient pas.
C'est par une heure pareille que Paolo cueillit le baiser fatal sur le sourire de Francesca.
Les oiseaux chantaient dans le parc, et un grand jasmin, dont les étoiles d'argent riaient parmi le feuillage sombre, entrait par la fenêtre dans la chambre exhalant ses effluves capiteux
Peut-être allaient-ils épeler en balbutiant les premières lettres du livre de l'amour, quand un vigoureux : Rnle, Britannia! chanté d'une voix sonore et pleine, fit retentir la tourelle. Bientôt les marches de bois du dernier étage craquèrent sous un pas bien rhythmé.
Us femmes, si jeunes qu elles soient, se remettent plus vite et mieux que les hommes.
« C'est William Perkins i dit Chiffonnette en reprenant son aiguille.
— Oh 1 je le chasserai, fit Arthur en fermant le poing.
— Et pourquoi donc?
— Parce qu'il vient sans qu'on l'appelle.
— C'est une raison, » dit la jeune fille en riant.
On frappa un coup sec, et la porte s'ouvrit. Perkins parut sur le seuil. Il sembla surpris de rencontrer Arthur, qui ne dit pas un mot.
« Miss Mary, dit-il ens'adressant à Chiffonnette, ma sœur voudrait bien vous demander un petit service.
— Je descends tout à l'heure, » répondit la jeune fille en arrêtant ses derniers points.
Arthur sortit sans ajouter une parole, mais in petto maudissanU'intendant.
William s'assit en face de la jeune fille et la regarda dans les yeux.
Le brave Perkins était peut-être trop gros pour plaire à première vue à une miss sentimentale. A