‹ La rose blanche, frère Jean, les amours de chiffonnetteChapitre 3 sur 17 · U ROSE BLANCHE ♦ H · texte numérisé non relu

U ROSE BLANCHE ♦ H

Hélène travaillait à sa broderie depuis dix mi nutes, quand tout à coup elle la rejeta sur un fauteuil, alla jusqu'à la cheminée, pour regarder si le rosier avait fleuri... Elle enleva délicatement quelques feuilles étiolées, coupa une branche inutile, et rattacha au tuteur la tige frôle qui tombait. Comme elle se retournait pour revenir à sa place, elle aperçut Honoria, qui se tenait debout sur le seuil de la porte , le sourire aux lèvres, mais un sourire douteux, où il y avait pour le moins autant de malice que de gaieté.

« Curieuse! dit Hélène.

— Dissimulée! reprit Honoria.

— Tu veux m'épier?

— Tu veux me tromper! -Non!

— Si ! »

Honoria leva un doigt d'un air de douce menace, et lit quelques pas vers sa nièce. Hélène sentit que les larmes lui venaient aux yeux, elle se jeta dans les bras d'Honoria, et posa sa tète pâle et brune sur l'épaule de la chanteuse.

n LA ROSE BLANCHE.

« I ourquoi ne me dis-tu rien? reprit Honoria.

— Farce que tu me demandes tout!

— Ah! c'est une raison! » <.it Honoria en souriant.

Elle ramena le front d'Hélène jusqu'à ses lèvres, et, avec une càlinerie de jeune mère, elle lui montra le rosier, et murmura à demi-voix a son oreille :

— Pour lui ! n'est-ce pas?

— Oui!

— Tu l'aimes donc bien? »

Hélène regarda la rosier, puis Honoria, puis le rosier enenre... et ne repondit rien.

« Folle petite tète, reprit la chanteuse, ce n'est pas cela que je voulais pour toi ! ... »

Et lui passant un bras autour de la taille, elle la ramena gaiement au salon en faisant deux tours de valse à trois temps.

Mariette, une caméristc au minois chiffonné, au nez retroussé, à l'œil chinois, enirait par l'au're porte dans la chambre d'Hélène : el e regarda le rosier d'un aiç assez dédaigneux, et haussa les épaules, en femme de chambre trop gâtée, qui voit passer sous ses yeux, tous'es malins, les plus beaux bouquets de Paris. File le prit bientôt et l alla mè tre sur la terrasse, avec les autres fleurs d'Honoria.

Le nouveau venu se sentit toul honteux et mal à l'aise en si be le compagnie ; une tulipe atfecta de

lui tourner le dos: une tubéreuse le regarda de haut en bas, et deux héliotropes se moquèrent de son unique bouton. Il regretta la cheminée d'Hélène : j'aurais fait comme lui.

Quand le soleil eut tourné l'angle de la maison, et que la fraîcheur du soir commença de descendre avec l'ombre allongée, Honoria, suivie de sa nièce, vint faire le tour de son jardin suspendu comme celui de Sémiramis.

« Sais-tu, chère belle, disait la chanteuse, que, si ces fleurs voulaient être indiscrètes, elles auraient bien des histoires à raconter? Heureusement, ajouta-t-clle en mettant une rose rouge dans ses cheveux blonds, que les fleurs ne parlent pas.

— Le; fleurs parlent tout bas de la femme qu'on aime!

dit Hélène à voix basse.

— Tiens ! tiens I fit l'autre; lu apprends donc les vers de Flavio par cœur à présent?

— Je ne les apprends pas, je les sais !

— Ah ! voilà qui est trop subtil pour moi, dit la chanteuse en riant... Je n'ai pas assez d'esprit pour comprendre la différence... Je ne vois pas les nuances, comme dit ce M. Flavio.

— Tu es bien méchante aujourd'hui, reprit Héline assez tristement. Est-ce que tu as tes papillons bleus?... »

li LA ROSE DUKCHE.

Et la jeune fille prit le petit rosier cl le reporta dans sa chambre.

« Tu le trouvais ici en mauvaise compagnie? dit llonoria avec une pointe d'aigreur... Tues difficile, ma chère... Toutes ces llcurs sont de bonne maison. Ce jasmin du Cap s'appelle le vicomte deLéry.

— Un fat!

— Ce camellia est le marquis de Rochebrune

— Un vieux !

— Ces roses trémières viennent du baron de Berlingen.

— Un gros !

— lliche...

— Et laid.

— Ces tubéreuses ont été envoyées ce matin par le prince Max. »

Hélène ne répondit rien, mais on eût pu lire sur son visage une expression d'ennui.

« Ce n'est peut-être pas chez moi qu'il eût fallu les apporter, dit Honoria en regardant sa nièce.

— Si, vraiment! » fit Hélène avec un geste d'impatience... Puis, comme si elle eût voulu détourner la conversation : « Ta collection est complète, ditelle en regardant autour d'elle.

— Oui, reprit Honoria, il ne me manque qu'un petit œillet de poëte.

— On ne peut pas tout avoir! » répondit Hélène en rougissant.

Les deux jeunes femmes rentrèrent au salon, s'approchèrent d'une table à ouvrage et travaillèrent en causant.

Honoria avait l'activité impatiente : ni sa pensée ni sa main ne restaient jamais oisives. L'aiguille passait et repassait entre les mailles du filet; le crochet courait sans repos d'un point à l'autre, sans que pour cela jamais la conversation s'arrêtât. Elle eût, au besoin, fait les demandes et les réponses.

Hélène, au contraire, causait peu, et travaillait moins encore : en revanche, elle rêvait comme une Allemande. Les Françaises pensent, les Allemandes rêvent.

« Dis-moi, Hélène, fit Honoria au bout d'un instant, tu regardes bien souvent la pendule.

— Crois-tu?

— Je ne crois pas, je suis sûre.

— Pure distraction...

. — Point ! tu n'as pas de distractions, toi ! Je ne savais pas que l'heure t'inquiétât si fort... Est-ce que...

— Non, vraiment !... je ne crois pas... »

L'aiguille allait marquer cinq heures; un coup de

sonnette retentit dans l'antichambre. Hélène reprit son ouvrage et pencha la tète.

« Ah! je t'y prends, dit la chanteuse en levant le doigt... Mais comment le savais-tu? »

Hélène, au lieu de répondre, prit la main de sa

1f> LA HOSE BLANCHE.

tante qu elle posa sur ses lèvres, puis elle leva sur elle ses grands yeux pleins de muettes prières.

« Songe qu'on ne me trompe jamais ! »dil Honoria avec un geste de Itachel et une voix de tragi-comédie.

La caméristc annonça M. Flavio d'Auriac.

Honoria tendit sa main au nouveau venu, qui lui baisa galamment le bout des doigts, puis s'inclina profondément devant la jeune fdle. Il n'y eut entre eux ni une parole échangée ni un serrement de main, mais seulement un regard rapide, un de ces regards où l'on met toute son âme.

M. d'Auriac s'assit sur le divan, à côté d'Honoria, en face d'Hélène.

Flavio a trente ans. C'est un âge que les poètes avouent assez volontiers; moins, ce n'est pas encore assez, et plus, c'est déjà trop. A trente ans, le fruit de la maturité se noue déjà sur l'arbre de la vie, et la fleur de la riante jeunesse garde encore tout son éclat et tout son parfum. Flavio est un de ces hommes que l'on remarque partout : il y a dans sa personne je ne sais quelle souple élégance qui voile

la force sous la grâce; l'intelligence rayonne sur son visage accentué; son œil, qu'il a beau, souvent voilé, lance parfois des éclairs de passion brûlante, et son front, fièrement coupé, révèle l'énergie d'une indomptable volonté; mais son sourire a gardé une tendresse juvénile, qui corrige, dès qu'il parle, l'expression hautaine de son regard. Flavio est du monde; si de temps en temps il le quitte, il y revient toujours; il ne met jamais qu'un pied dans la bohème, l'autre reste sur le seuil des salons. C'est un -artiste de bonne compagnie, espèce assez rare. Sa conversation piquante, imprévue, pleine de traits, surtout quand il n'en cherche pas, a le tort de s'égarer trop souvent dans les subtilités métaphysiques du sentiment, ou de se perdre dans les nuages du lyrisme allemand. « 0 Klopstock ! » aurait dit Charlotte en l'écoutant... mais les Parisiennes ne sont pas toutes des Charlottes. Du reste, il n'était vraiment lui-même que dans les conversations à deux, les seules qu'il aimât. Il ne laissait voir dans les salons que le côté brillant et froid, sec et railleur de son esprit. Ses relations étaient irréprochables, mais on ne lui connaissait pas d'amis ; il disait qu'il en avait en province ! quant aux camarades, il n'en voulait point : il s'entourait d'une triple couche de politesse glaciale qu'aucune intimité ne pouvait fondre; mais il se plaisait dans la société des femmes et déployait volontiers pour elles toutes les séductions d'une eau-

série étincelante, dans laquelle l'esprit n'était que la parure et la coquetterie du sentiment; car il aimait à aimer, et, au lieu de s'en tenir, comme les grands roués du dix-huitième siècle, aux escarmouches d'avant-poste de la galanterie, il avait l'imprudence de laisser toujours engager son cœur. C'était du reste l'homme le plus loyal du monde et le plus sincère. Quand il disait à une femme : « Je vous aime!... » c'était vrai, cl elle pouvait le croire; seulement il le disait à beaucoup et ne le répétait guère à la même. Jeune encore, il avait ainsi noué et dénoué les liens de plus d une intrigue. Beaucoup s'en doutaient, mais personne ne le savait, car il était la discrétion même, et jamais une réputation n'avait été compromise ni par lui ni pour lui. Il était entré dans le monde au bras d'une femme distinguée, et, grâce à son influence, qui durait encore après leur rupture, ses façons avec les autres avaient toujours été d'une convenance suprême: il entourait surtout les dernières heures de tant de courtoisie et de si délicates prévenances, que les adieux avec lui, s'ils n'étaient pas sans tristesse, étaient du moins sans amertume. 11 se reprenait doucement et peu à peu, se réservant encore l'amitié là où il avait eu davantage.

Madame de C..., qui s'y connaît, disait de lui qu'il était dilïieile de mieux commencer, et qu'il était impossible de mieux finir.

Maison ne mono pas une pareille vie impunément, et Flavio, par un précoce et juste retour, ressentait déjà les funestes effets de cette dissipation de soimême; parfois, le lendemain de ses soirées les plus éloquentes, où il avait, dans le huis clos d'un boudoir discrètement éclairé, discuté le pour et le contre d une thèse d'amour, il se demandait, avec une inquiétude naissante, où le conduirait enfin cette existence sans but sérieux; il sentait le vide se faire en lui et autour de lui; il s'apercevait, car il était un juge assez sévère de lui-même, que les fleurs d'un jour de sa tendresse banale cachaient un égoïsme de plus en plus envahissant, et il commençait à se dire qu'un amour sérieux et contenu dans le devoir était seul capable de le sauver désormais. Mais peut-être, quand on a connu beaucoup les femmes, est-il difficile d'en aimer une seule. Flavio chercha et ne trouva point; et, comme il n'avait point l'habitude des longues attentes, l'impatience le prit d'abord, puis le découragement, puis la désespérance. 11 s'éloigna brusquement du monde, se fit une Thébaïde... dans la Chaussée-d'Antin, et se reprit au travail depuis longtemps négligé.

Il y apporta l'ardeur passionnée de sa nature, et ceux qui savent voir remarquèrent bientôt son sillon plus profond dans le champ de la littérature sérieuse.

S'il avait eu plus de camaraderie, on lui eût

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donné de la gloire, ou du moins la renommée qui en est la petite monnaie. Mais il ne s'en souciait guère, travaillant pour lui bien plus que pour les autres.

Les premiers mois s'écoulèrent assez \itc. On sent le passage des heures à la main vide; mais les journées pleines d'œuvrcs sont toujours trop courtes. Seulement la solitude des soirs lui scmblait cruelle.

Après quelques semaines de retraite sévère, il alla un jour aux Italiens. Il avait besoin d'un peu de mélodie, et c'est aujourd'hui le seul théâtre où l'on en trouve.

On donnait la Lucia, une œuvre de son choix, et qui était écoutée par lui avec un recueillement profond et une émotion toujours nouvelle.

La compagnie, comme il arrive quelquefois, était un peu mêlée ce jour-là, et, après avoir promené un regard assez indifférent sur les plumes douteuses de la galerie et sur les turbans des deuxièmes loges , il terminait son inspection peu satisfaisante quand sa lorgnette s'arrêta sur une avant-scène.

A côté d'Honoria, qu'il connaissait comme tout Taris, il aperçut Hélène qu'il n'avait jamais vue. Il n'allait plus chez la chanteuse, et la jeune fdle avait fait son apparition dans le monde plus élégant que vertueux des premières représentions, pendant la retraite de Flavio. La beauté d'Hélène l'impressionna vivement, et, comme l'avant-scène d'Honoria était

en face du balcon qu'il occupait, il put sans affectation la regarder loftgtpmps.

Un major prussien, chamarré de décorations, accompagnait les deux femmes. Un jeune russe, que l'on appelait le prince Max était assis derrière le fauteuil d'Hélène, et lui parlait beaucoup, quoiqu'elle ne lui répondit guère.

Hélène aimait la musique : non pas à la façon des femmes du inonde, comme un passe-temps, une mode, une fantaisie, un caprice; les unes parce qu'elles ont une belle main qui retombe avec grâce sur l'ivoire ou l'ébène du clavier sonore; les autres parce qu'elles sont jolies en chantant, et que la romance leur sied, comme le rose ou le bleu : les cavàtines leur vont bien, et la dentelle aussi!

Ce n'était point ainsi qu'Hélène aimait la musique. Elle l'aimait comme le langage éloquent d'une ànic harmonieuse. Elle n'apportait du reste aucune prétention dans son goût, et ne demandait pas à la langue des sentiments d'exprimer des idées; elle ne s'en servait que pour traduire son aine émue. La musique, pour elle, c'était la voix du cœur parlant au cœur! Elle n'allait point au théâtre, comme font, dit-on, quelques femmes, pour voir et pour être vue. Elle y allait pour goûter la joie pure des grandes émotions artistiques, et s'initier aux beautés suprêmes des chefs-d'œuvre. Aussi à F avant-scène

étincclante do gaz, tendue de velours, et reflétant dans ses triples glaces la toilette des femmes, < ù trônait Honoria dans la splendeur de sa beauté blonde, combien elle eût préféré la petite loge perdue dans l'ombre, cette petite loge à deux places que les ouvreuses appellent la loge des amoureux, à l'abri du regard, dans un recoin inconnu, et où l'on peut se livrer sans contrainte à des entraînements que n'interrogent point à chaque note les jumelles indiscrètes ! Même à côté d'IIonoria et au milieu des conversations, Hélène, avec cetle puissance d'isolement, accordée comme une compensation de leur tristesse aux âmes mélancoliques, oubliait bientôt le monde qui l'entourait; la mélodie ouvrant ses ailes remportait, et, perdue dans l'extase de. ses contemplations, elle écoutait au milieu de tous, seule.

On ne fait plus ces choses-là quand on a passé deux hivers à Paris; mais Hélène en était à sondébut dans la vie, et son cœur avait la fraîche jeunesse de ces premières roses d'avril dont le bouton s'entrouvre.

La Lucia est peut-être le chef-d'œuvre de Donizelti : c'est du moins le soupir le plus ému de cette grande aine passionnée et tendre; c'est l'expression la plus pathétique de cette mélancolie ardente, qui ne sut point porter jusqu'au bout le fardeau de sa vie. Mario, qui était en voix ce soir-là, chantait avec

une expression déchirante cette phrase exquise et douloureuse :

Vern no là, suif aura, I rnîiM sospiri ardenti ; Udrai, nel inar che nionnora, LVco dei miei lamenti !

Hélène, le coude posé sur le velours de sa loge, laissait voir son beau bras sculpté dans le marbre vivant de la jeunesse, et dont la blancheur se détachait sur la draperie sombre, et, la tète légèrement appuyée sur sa main renversée, levait au ciel ses yeux qui necherchaient pointa cacher deux larmes, tremblant d'abord au bout de ses longs cils, et bientôt, comme deux perles, coulant sur ses joues.

Flavio avait l'âme trop ouverte à toutes les impressions du beau pour ne pas être frappé vivement par ce visage charmant, où la passion qui sommeillait encore était toute voilée de pudeur virginale. La salle entière disparut devant ses yeux ; la musique ne lui arriva désormais que comme un écho lointain, discret accompagnement de ses rêves, et son regard ne quitta plus la loge d'Honoria.

Hélène cependant ne se doutait même pas qu'on l 'observât; quand le morceau fut terminé, elle s'aperçut qu'elle pleurait, cl se rejeta en arrière pour essuyer ses larmes.

La vie retirée et laborieuse qu'il menait depuis

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six mois avait rendu à Flavio cette fraîcheur et cette puissance de sensation qui est le privilège des âmes jeunes, et la récompense de celles qui se retrempent dans les eaux vives de la solitude et du travail. Une émotion profonde s'empara de lui. C'était comme le contre-coup de l'émotion d'Hélène. La musique servait defil conducteur à leurs unies. Flavio fixait ses yeux sur la jeune fille avec une puissance magnétique de volonté si intense, qu'elle fut presque forcée de tourner les siens vers lui. Leurs regards se rencontrèrent : il y avait dans edui de Flavio un si vif éclat, qu'Hélène en fut comme éblouie; elle abaissa ses longues paupières et den cura un moment immobile, comme la statue du Réve. Quand elle les releva, elle vit une expression toute nouvelle sur le visage expressif et changeant du poète : une grande mélancolie sur le front, une douceur infinie dans la bouche, dont l'arc fier s'était subitement détendu. Hélène l'aimait mieux ainsi : il ne lui faisait plus peur; et, comme il s'était un peu tourné du coté de la scène, elle put continuer son examen sans croire être remarquée de personne. Quand Flavio revint à elle par un brusque retour, elle se troubla comme une pensionnaire prise en faute, rougit et pâlit tour à tour, et recula son fauteuil du côté du prince Max, qui profila de cette demi-conversion pour lui adresser un madrigal dans ce français fleuri du dix-huitième siècle, que l'on ne parle plus qu'à la cour du

czar. Hélène prit un petit air ennuyé et ne répondit pas. Rien de ce qui se passait dans la loge de la chanteuse n'échappait à l'attention de Flavio. Honoria faisait l'inventaire des ferrets de diamants d'une duchesse des premières loges; le major prussien lorgnait les bétites Vrançaises, gvCil trifait pien cholies; le prince Max faisait la cour à Hélène; Hélène commençait à s'impatienter et ressentait un malaise secret. Flavio était trop habitué à déchiffrer les hiéroglyphes du visage féminin, plus compliqués cependant que ceux de l'obélisque, pour ne pas comprendre le drame intime qui se jouait à son bénéfice dans le cœur de la jeune fille. Peut-être le comprenait- il en effet mieux qu'elle. Il y a une langue que les femmes parlent avant môme de l'entendre : c'est la langue discrète de l'amour.

Flavio n'était pas précisément un collégien : il était depuis longtemps hors de pages, et fort expert aux choses du cœur. Même alors qu'il apportait le plus d'ardeur et de sincérité dans ses sentiments, il ne pouvait s'empêcher d'y joindre une certaine tactique de vieux général : il engageait toujours une affaire d'amour comme une partie d'échecs, où il s'agissait de prendre la reine, sans être soi-même échec et mat. Je trouve le système de tout point condamnable, mais je n'invente pas : je peins d'après nature. Je ne veux pas faire mon héros plus habile et plus diplomate qu'il n'était vraiment, et

je crois qu'en tout cela il y avait chez lui beaucoup plus d'instinct que de parti pris; mais l'instinct fait aussi gagner les batailles.

Flavio était en assez bons termes avec Honoria pour aller, pendant l'entr'acte, lui faire dans sa loge une visite à l'italienne. II s'en garda bien !

Certain d'avoir été remarqué, il quilta son fauteuil de balcon et prit une place dans une baignoire obscure, d'où il pouvait tout voir sans être vu.

Hélène s'était bravement conduite pendant tout l'entr'acte. Elle n'avait pas une seule feis regardé du côté de Flavio. Elle savait qu'il était là, qu'elle le retrouverait, elle en était sûre! et cela lui suffisait.

Quand la toile fut relevée, elle hasarda un coup d'œil furtif.

La place était vide I

Elle éprouva comme un mouvement de surprise douloureuse. Elle se dit qu'il n'aurait pas dû s'en aller. Elle se fâcha contre lui, mais èlle se fâcha bien plus encore contre elle-même. « Que m'importe après tout, se disait-elle , qu'il soit là ou qu'il n'y soit pas?» Mais bientôt elle s'avoua tout bas, avec une ingénuité charmante, qu'elle aimerait mieux qu'il y fût encore... puis elle s'efforça de n'y penser plus, et elle y pensa davantage. Les chœurs étaient mauvais et chantaient mal; impossible de les écouter! Hélène ne savait que faire : elle voulait oublier et ne pouvait pas. Elle regarda le décor, assez bien

peint : un paysage d'Ecosse, mélancolique et doux; une lune d'argent se lève dans un ciel gris de perle, monte derrière le rideau flottant des sapins, et reflète dans l'émeraude tremblante d'un lac solitaire ses beaux rayons un peu tristes ; mais elle se dit qu'on ne venait pas aux Italiens pour examiner les décors, et sa lorgnette interFogea de nouveau tous les coins de la salle, où elle ne vit point ce qu'elle cherchait.

Le mouvement inquiet d'Hélène n'avait échappé ni au prince Max, qui ne le comprit pas, ni à Flavio, qui s'en réjouit avec l'égoïsmc féroce d'un amour naissant. L'amour devient du dévouement, en vieillissant, dans les nobles âmes et dans les grands cœurs. Il commence toujours par une personnalité sans pitié... comme toutes les passions où il se mêle de l'orgueil.

La soirée s'acheva sans autre incident. Hélène, comme une sensitive froissée, se replia sur elle . môme; elle éco.uta consciencieusement la fin de l'opéra : la musique lui fit peut-être moins d'impression qu'à l'ordinaire, mais l'observateur le plus sagacc n'eût rien démêlé sur son visage impénétrable. Les femmes nous trompent d'une certaine manière que l'on connaît, ou que Ton croit connaître : il y a des indices, des inductions etdes suppositions; on peut avec cela faire des raisonnements et des conjectures, on arrive à l'erreur ou à la vérité, mais cn-

fin on arrive à quelque chose. L'âme des jeunes filles est un abîme profond, couvert de fleurs, cachant ses tempêtes sous une surface unie, et qu'aucun œil humain ne peut jamais sonder. Avec elles, ce n'est pas seulement l'inconnu, c'est le mystère.

Le reste de la soirée s'acheva sans incident. Honoria se leva un peu avant la fin du spectacle, et prit le bras du major ; le prince offrit le sien à Hélène, et tous quatre descendirent par le grand escalier. Le flot des élégantes qui viennent aux Bouffes en prima f sera pour essayer l'effet de leurs toilettes avant d'aller briller dans les salons du grand monde, se répandait sur les tapis rouges et encombrait déjà les couloirs étroits. On avançait lentement et à petits pas. La foule grossissait encore des grooms et des chasseurs attendant leurs maîtres. Hélène et sa tante [ durent s'arrêter un moment sur la dernière marche. La jeune fille leva les yeux, et, à deux pas d'Honoria, elle aperçut Flavio, à qui un tigre gros comme le poing présentait son pardessus. Elle fut tout à la fois surprise et heureuse... elle baissa vivement les yeux, en pâlissant, et l'émotion imprima à tout son corps je ne sais quel frémissement nerveux, dont le Husse ressentit le contre-coup. Lui-même releva la tètcetaperçutFlavio;tousdeux se connaissaient pour s'être rencontrés dans quelques salons et dans plus d'un boudoir: ils échangèrent un sourire et un salut. Hélène ramena vivement sa pelisse sur sa poitrine...

« Vous tremblez? dit le prince.

— Oui.... j'ai Froid... »

En effet, il faisait si chai;d dans cette salle!... et avec cette bonhomie d'un diplomate, qui n'est jamais si habile qu'en ayant l'air de ne l'être point, il sut distraire l'attention d'Hélène, qui l'avait regardé d'un air effrayé, en lui parlant du concert de la veille et du bal du lendemain; ce qui n'empêcha pas qu'il ne fit à part lui ses petites observations.

Flavio était sorti, après avoir salué Honoria à travers la foule.

« Vous connaissez M. d'Auriac? dit Max en refermant la portière de la chanteuse, près de laquelle il s'asseyait.

— Pour l'avoir rencontré deux ou trois fois... je crois même qu'il est venu chez moi.

— Vous n'en êtes pas sûre?

— Il y a si longtemps!... C'est un original : on dit qu'à présent il fait une retraite; on ne le voit plus nulle part...

— Vous ne savez donc pas qu'il a une grande passion? » dit le prince en regardant Hélène.

Hélène se serra toute frémissante contre Honoria.

« 1! a eu beaucoup de grandes passions, fit la chanteuse en riant ; mais dites-moi donc un mot de la nouvelle, et je vous tiens pour le plus aima-

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