IK ROSE PLANCHE
meura véritablement *sans objet. Sa soirée du dimanche était un ennui pour Hélène; elle ne comprenait pas cette conversation par sous-entendu, où il faut deviner plus de choses qu'on ne vous en dit. Les courses et les paris qui, d'ordinaire en faisaient le texte le plus fécond, ne l'intéressaient d'ailleurs que médiocrement, et elle ne se passionnait ni pour Monarque ni pour Bervine. Elle ne savait même ce que pouvait bien être un derby, un dead heat ou un handicap. Plusieurs n'auraient pas demandé mieux que de lui apprendre tout ce qu'elle ignorait, mais elle n'avait pas de dispositions.
Celui des habitués du salon d'Honoria que l'on appelait le prince Max était le premier qui se fût occupé d'elle. Max était un Parisien de Saint-Pétersbourg : mais le pontBieu, quoique sur la >'éwa, n'est-il pas aussi français que le pont des Saints-Pères? Jeune, riche, élégant, spirituel, connaissant le monde, et légèrement blasé, Max éprouvait cependant pour Hélène quelque chose de plus qu'un de ces caprices qui sont le passe-temps d'une demi-saison. Il se sentait assez vivement attiré vers elle, et aux galanteries des premiers jours avait succédé une cour plus régulière. Mais il laissait Hélène assez indifférente. Comme beaucoup de ses compatriotes, il était brillnnt, mais peu sympathique. >ous avons un secret instinct qui nous garde contre les séductions de la race slave. Max jetait un éclat froid sous lequel on
LA ROSE BLANCHE. ?iï
ne pouvait point deviner les flammes du cœur ardent : il eût pu réussir auprès d'une coquette; il devait échouer près d'une ame jeune, pour laquelle on n'avait à craindre que les élans d'une sympathie passionnée. La présence du prince eut même cela d'heureux pour Hélène, qu'elle la défendit contre toute autre assiduité plus importune. Ses rivaux lui faisaient l'honneur de le craindre et n'allaient point volontiers sur ses brisées.
L'arrivée de M. d'Auriac devait changer quelque peu les choses. Flavio avait jadis traversé le salon d'Honoria, mais sans s'y arrêter longtemps : il y avait laissé la réputation d'un railleur sceptique. On se souvenait des épigrammes qu'il y distribuait avec cette ironie, voilée d'irréprochable politesse, quiétaitsur son passe-port d'homme du inonde comme un signe particulier au porteur. Mais, comme le monde est toujours charmant pour ceux dont il a peur, Flavio était certain d'avance de recevoir partout le plus aimable accueil.
Honoria avait jeté sa carte dans la coupe du Japon destinée aux visiteurs qui ne l'avaient point trouvée chez elle, et lui avait renvoyé la sienne sans le dire à Hélène. . . . N'était-ce point un inconnu pour elle?
Flavio, le dimanche suivant, alla donc chez Ho- Vioria. Il y arriva fort tard, suivant son habitude. H venait toujours le dernier partout. Les sots ne man-
quaientpas de dire que c'était pour faire de l'effet, ce qui n'était qu'à moitié vrai : il trouvait que les réunions ne sont jamais plus agréables qu'au moment où elles finissent, et qu'il suffitd'une heure ou deux pour cueillir la fuie fleur de politesse et d'esprit d'un salon parisien, où les soirées sont souvent trop longues. On n'annonçait point chez Honorîa; il entra sans bruit, lentement, et avec cette nonchalance de démarche et cette hauteur d'air qui scandalisaient les salons bourgeois où il avait le malheur de s'égarer. Il salua la maîtresse du logis qui causait au milieu d'un groupe, fit quelques pas, à travers les hommes, les tables et les fauteuils, comme pour reconnaître le terrain et reprendre les positions, échangea des poignées de main à droite et à gauche, et s'approcha d'Hélène qui lui tournait le dos.
Hélène versait du thé au prince Max, avec cette bonne grâce et cette naturelle élégance qu'elle apportait auxmoindreschoses.Leprince, pour lamieux retenir dans un aparté qui ne lui semblait pas sans charme, se montrait fort minutieux sur la question du sucre et du lait, et la jeune fille allait et venait de. la table à lui, à demi impatiente, mais souriante. 11 est reçu que les jeunes filles doivent toujours sourire.
En relevant les yeux par hasard, elle aperçut la tête pâle de Flavio dans une glace. 11 attachait sur elle et sur le prince le regard froidement curieux d'un œil dont il savait éteindre toutes les flammes.
Hélène se sentit troublée; mais la secrète pensée qu'elle portait depuis huit jours dans son âme avait hâté chez elle cette maturité, plus ou moins précoce selon les cas, qui delà jeunefillefaitune jeune femme dans Tordre moral; elle comprenait que, désormais, elle avait quelque chose à cacher au monde, et que peut-être elle aurait bientôt unsecret pour sa tantepeu à peu elle entrait dans cette possession de soimême, qui de la plus faible moitié du genrehumain faitsi souvent la plusforte. Bien que prise à l'improviste par l'arrivée de M. d'Auriac qu elle n'attendait pas, elle ne changea point de visage ; peut-être baissat-ellc les yeux un peu trop vite, peut-être y eut-il un léger tremblement du plateau qui portait les sandwiches, peut-être laissa-t-elle tomber un orage de lait au lieu du nuage qu'on lui demandait : mais ce fut tout, et Max lui-même s'étonna de ne pas voir davantage. Déjà maîtresse d'elle-même, elle se retourna pour répondre au salut cérémonieux de Flavio, qui échangea quelques phrases de facile politesse avec elle, puis se mêla bientôt à la foule. Elle était assez nombreuse ce soir-là, mais presque tout le monde se retira après le thé; le prince lui-même dut paraître chez son ambassadeur. Honoria se mit à une table de lansquenet avec le major et cinq ou six jeunes gens. Hélène et Flavio se trouvèrent ainsi presque abandonnés à eux-mêmes, sous cette surveillance lointaine et peu gênante d une femme qui
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tient les cartes. Agréable condition d'une première causerie d'amour, car elle donne toutes les facilités du tète-à-tête, sans la gène inévitable et l'embarras qui l'accompagnent tout d'abord.
Hélène s'était approebée d'un guéridon et feuilletait des albums. Flavio était resté debout entre les, deux tables.
« Eh bien, monsieur d'Auriac, dit Honoria en se tournant vers le jeune homme, je viens de passer trois fois : il y a douze louis; faites-vous banco?
—Je vous rends mille grâces, madame, mais je ne joue plus.
— Depuis quand ?
— Depuis huit jours ! »
Hélène le regarda : il fit un pas vers elle. .
« C'est donc une conversion ? reprit la chanteuse •
— Je l'espère.
— Complète ,}
— Oh! très-complète, répondit Flavio en s'asseyant à côté d'Hélène.
— Alors je passe la main, dit Honoria; vous me porteriez malheur.
— Vous avez donc beaucoup joué? demandait Hélène en remettant l'album sur la table.
— Trop.
— C'est un grand défaut !
— Horrible.
— Et vous êtes corrigé ?
— Je me corrige !
— Ce doit être difficile....
— Oui !... on a toujours à craindre les rechutes.... De qui est cet album?
— De tout le monde....
— Ah ! voici votre profil ?
— Oui, par Géromc; commenté trouvez-vous?
— Un peu sec ! vous ne devriez pas vous faire peindre.
— Et pourquoi? reprit Hélène en riant.
— Parce que c'est tout à la fois impossible et inutile, » répondit Flavio.
Hélène le regarda d'un air de naïf étonnement, l'écoutant de l'œil aussi bien que de l'oreille.
« Tous ceux qui vous ont vue, reprit le jeune homme, gardent de vous, je le sais, une image plus fidèle que ces ébauches .du crayon ou du pinceau, et jamais elles ne vous feront connaître à ceux qui ne vous ont pas vue : on ne peint pas les âmes, et c'est surtout par 1 ame que vous êtes belle. » Et il ajouta plus bas : « Voilà pourquoi il ne faut pas vous faire peindre, et voilà aussi pourquoi j'ai voulu vous revoir. »
Il y eut un instant de silence. Flavio éloigna un peu l'album de ses yeux, et plaça le porlrait d'Hélène sous la lumière de la lampe, examinant tour à tour le dessin et la jeune fille, comme pour juger l'œuvre de l'artiste. H.élène essayait de sourire; son corsage
se soulevait doucement, et l'on eut pu compter les battements de son cœur.
Flavio jouissait avec un charme infini de cette émotion virginale et chaste : ce n'était point celle qu'il avait le plus connue jusque-là.
«Que vous aimez la musique! fit-il tout à emip, ramenant ainsi par un détour le souvenir d'Hélène vers leur première rencontre.
— Comme vous avez aimé le jeu ! un peu trop, c'est là mon défaut.
— Ne vous en corrigez pas !
— Je n'en ai guère envie, et je ne sais d'ailleurs si j'y pourrais réussir; que c'est donc beau Lucie!
— Oui ! Donizetti est le premier sur le second rang.
— Alors j'aime mieux le second rang que le premier.
— Parce que vous jugez en femme!... mais vous avez raison. L'autre soir aux Bouffes, en voyant vos belles larmes, je me suis dit que, si Dieu m'avait donné la puissance créatrice qui enfante les chefsd'œuvre, c'est la musique de Lucie que je voudrais avoir faite.... Je ne connais pas de plus noble récompense du génie que l'émotion d'une femme telle que vous! et, je le sens, c'est la part que je choisirais pour moi.... si je méritais quelque chose. »
Kien de plus simple que cette phrase : elle était en quelque sorte commandée, et il n'était pas pos-
sible de répondre autrement; mais Flavio avait une façon de dire tout à fait à lui, et une voix aussi pénétrante que son regard; il y avait je ne sais quoi de communicatif dans son impressionnabilité nerveuse, vive et sincère : sa passion remuait tout autour d'elle. Hélène sentait que jamais on ne lui avait parlé ainsi, ni avec plus de force, ni avec tant de douceur à la fois. Toute son âme de jeune fille vibrait comme les cordes d'une harpe que la brise effleure. Flavio, qui avait le tact suprême de l'homme habitué aux luttes quotidiennes avec la femme, savait mieux que pas un jusqu'où l'on pouvait aller, et le point précis où il fallait s'arrêter. Il n'eut garde d'insister après cette demi-déclaration; mais, se penchant sur l'album, il en tourna les feuillets, sans rien ajouter, d'une main distraite, et comme recueilli en lui-même. Pour la première fois, Hélène osa le regarder. Peut-être l'émotion le rendait beau. La fatiguedu travail estompait ses yeux d'une ombre bleuâtre et délicate; on voyait sur son front cette pâleur intelligente, noble trace de la pensée, quiestcomme l'achèvement de la beauté virile. Tel qu'il était, il tranchait vivement sur la silhouette élégante, mais trop effacée, des jeunes beaux qui peuplaient le salon d'Honoria.
La chanteuse vint bientôt à eux, et ce soir-là ils ne parlèrent pas davantage.
«Enfin, voilà un homme! pensait Hélène en ren-
trant dans sa chambre vers une heure du matin
Peut-être il m'aimera! ajoutait-elle tout bas.... et moi ! et moi, je l'aime! »
L'hiver s'acheva sans amener aucun de ces incidents qui hâtent parfois dans le monde le dénouaient des drames amoureux. Il passa comme toujours avec son cortège de fêtes pompeuses. Flavios'y mêla peu : le bonheur fuit la foule, et le jeune homme, qui se sentait heureux, avait rompu bravement avec les dissipations de sa vie passée. Il travaillait. Bien qu'aucune œuvre sérieuse n'eût vu le jour encore, ceux qui le connaissaient attendaient beaucoup de lui; mais il ne se pressait point, car il était visité dans sa retraite par une chère pensée, la pensée d'Hélène, et il avait ainsi tout ce qu'un homme peut souhaiter de meilleur: le travail avec l'amour. Il allait tous les dimanches chez Honoria; souvent môme il y allait entre les deux dimanches. Honoria aimait le théâtre comme toutes les actrices, pour qui ce n'est point assez déjouer trois ou quatre fois par semaine, et qui veulent voir jouer les autres, liais Flavio s'arran-
geait toujours de manière à connaître la veille le spectacle choisi pour le lendemain, et Ton était sur de l'y rencontrer. Ils ne se voyaientja maisseuls Hélène et lui, mais du moins Ils se voyaient, et cela même est une joie assez grande, du moins dans les premiers temps. iNi l'un ni l'autre, du reste, n'avaient plus rien à s'apprendre de leur amour. Cet amour, si fort en naissant, était pour Flavio comme le second printemps de sa jeunesse. Pour Hélùne, c'était toute la vie.
Au moment où nous commencions ce récit, il y avait trois mois déjà que nos héros s'étaient rencontrés pour la première fois. La chanteuse, qui peutêtre avait d'autres projets sur sa nièce, exerçait • autour d'eux une surveillance discrète, mais incessante.
« Vous arrivez à propos, dit-elle à Flavio en le voyant entrer; j'étais en train de faire un sermon.
— Fort bien! dit-il en riant ; j'en vais prendre ma part : cela ne peut jamais faire de mal.
— Vous allez plutôt m'aider à prêcher.
— Une convertie, j'en suis sur, si c'est mademoiselle.
— Pas le moins du monde : elle résite à la grâce !
— On ne le dirait pas.... Mais sur quoi prêchezvous? que je'connaisse au moins mon texte.
• — Je veux faire débuter Hélène.
— Et vous étiez sans doule bien éloquente? reprit
H I.A ROSE RLANCH E.
Flavio assez froidement, en remaniant la jeune fille qui baissait les yeux.
— Pas assez, puisque je vous appelle à mon secours.
— Excusez-moi, madame, mais je n'ai point de vocation pour la chaire, et je n'ai jamais eu le bonheur de persuader personne....
— Ce n'est point ce qu'on dit, reprit Honoria en lançant le mot comme un trait, et l'on assure au contraire que vous avez toujours eu beaucoup de pénitentes à vos retraites.
— C'est un bruit de méchantes langues, et je vous sais, madame, trop d esprit pour y croire et trop de bienveillance pour le répandre. »
Hélène, penchée sur son ouvrage, ne semblait pas le moins du monde prendre part à cet échange de malices; mais elle ressentit comme une secrète blessure à cette allusion si directe à la vie passée de M. d'Auriac, dont le ressouvenir l'avait déjà plus d'une fois troublée. Flavio lui-même fut comme atteint à travers Hélène ; son amour s'accrut de la douleur même qu'il lui causait, et, quand Hélène releva les yeux, elle se vit enveloppée d'un regard caressant, et si rempli de cette bonté sympathique qui fortifie et qui console, qu'elle oublia tout à coup le mal que sa tante avait voulu lui faire fil y eut entre les deux amants cet échange rapide des âmes, qui apporte avec soi la confiance et la sérénité.