‹ La rose blanche, frère Jean, les amours de chiffonnetteChapitre 7 sur 17 · LA ROSE RL ANCHE · texte numérisé non relu

LA ROSE RL ANCHE

févre, et ce que ne donne pas la faiseuse de modes : la grâce ingénue delà prime jeunesse sur laquelle le monde a glissé sans la ternir, et ce charme sympathique que traîne après soi la femme qui porte en son sein la tendresse rêveuse et la passion chaste.

« C'est la statue de la Mélancolie descendue de son socle de marbre et entrée au bal par distraction, disait le prince au major, en la voyant tra verser un quadrille.

— Che foudrais pien, répondait le Prussien, gue la pelle Honoria il serait aussi eineesdadue!

— Pourquoi?

— Elle ne bardirait boint bir l'Amérigue.

— Que ne la suivez-vous?

— Che ne zuis bas brince, et le minisdre te la querre vinissait mon gonché. . .

— Vous reviendrez !

— Ya ! les machors ils refiennent tichirs, mais les bedides vames refiennent chamais! »

Hélène avait si souvent refusé de danser pendant la soirée, qu'elle se crut obligée d'accepier une valse avec le prince.

C'était une de ces valses allemandes dont 1 Y-mcv vante mélodie semble faite de larmes et de sourire. , la note joyeuse y succède à l'accent mélancolique ; les soupirs interrompent la mesure à la fois languissante et brusque ; on ne sait point si c'est l'appel du plaisir ou la plainte de la douleur, et l'on

se surprend à songer, en les écbutant, à des amours brisées et trempées de pleurs.

Max valsait comme un Allemand ; Hélène, à son bras, légère, suivait le rhythme onduleux de l'orchestre ; ils passaient entre les groupes entrelacés, qui les uns autour des autres roulaient dans un tourbillon harmonieux. L'orchestre, qui s'enchantait lui-même, semblait ne plus jouer que pour son plaisir, et par d'habiles rentrées reprenait à chaque moment le thème original, comme s'il eut voulu prolonger la valse sans fin. Un ou deux couples s'arrêtèrent épuisés, et les autres successivement les mitèrent. Bientôt il ne resta plus que le prince avec Hélène, au milieu de la foule, rangée en cercle et les admirant. Les musiciens peu à peu pressèrent leur rhylhmc ; Max, penché en avant, soutenait la taille d'Hélène, qui posait gracieusement la main sur son épaule, et sur le parquet luisant ils glissaient si légèrement, que Ton n'entendait pas le bruit de leurs pieds voltigeants. Un murmure approbateur s'élevait autour d'eux comme un applaudissement discret. Hélène, comme toute femme qui aime, était heureuse d'être belle, et triste pourtant qu'il ne fût pas là pour la voir.

Tout à coup le prince sentit quelle pesait davantage à son bras ; la taille, moins souple, se roidissait sous l'étreinte ; la main posée sur l'épaule se crispait, et, à travers le gant blanc, il devinait que

celle qu'il tenait dans la sienne devenait humide et glacée... U regarda Hélène et la vit pâlir... La vie se retirait des lèvres décolorées, et l'œil nageait dans cette lumière vague qui précède l'évanouissement. Il voulut s'arrêter...

« Non, dit Hélène en faisant un suprême effort, encore un tour... Je puis... »

On arriva devant la porte du second salon. Max aperçut M. d'Auriac, qui les regardait. «Ah! je comprends maintenant, » pensa-t-il. 11 acheva le tour et s'arrêta près du fauteuil d'Hélène, qui se rassit en mettant la main sur ses yeux.

« Une redowa... et vite! » dit Honoriaàson chef d'orchestre.

Les musiciens partirent sans avoir pris le temps de souffler. Les couples s'étaient reformés, et déjà se balançaient en accentuant le rhythme de la plus élégante de nos danses.

« Oui, monsieur! fit Honoria en tendant la main à Flavio, qui s'avançait vers Hélène. C'est la seconde redowa! celle que je vous avais promise : vous arrivez à temps. »

— Si je lui ai jamais demandé une redowa, se disait M. d'Auriac en manière d'aparté, je veux danser le reste de la soirée avec cette grosse femme en robe jaune et en turban vert! »

Mais il n'y avait qu'une réponse à faire : il prit la main qu'on lui tendait, et ils dansèrent.

Quand la redowa fut terminée, Flavio chercha »

Hélène des yeux, et ne l'aperçut point dans le salon : il passa dans la salle à manger, où Ton jouait; dans la chambre d'Honoria, où Ton causait; enfin dans le boudoir, éclairé par les molles lueurs qui tombaient d'une lampe craquelée de Bohême, suspendue au plafond et tout entourée de fleurs naturelles qui adoucissaient sa lumière en la parfumant.

Hélène ne s'y trouvait point; mais, comme le boudoir était désert, Flavio s'assit sur un bout du divan et attendit. La jeune fille parut bientôt.

« Tout est fini, dit-elle en lui prenant la main. Nous partons pour l'Angleterre dans quelques heures; pour l'Amérique dans quelques jours.

— Ainsi vous pouvez me quitter?

— Puis-je rester sans ma tante?

— Non! pardonnez-moi! Je deviens injuste à force d'être malheureux; car nous sommes bien malheureux, chère Hélène !

— Ce n'est pas notre faute!

— En souffrons-nous moins? Combien de temps resterez-vous en Amérique? •

— Trois mois.

— Trois siècles! Oh! se quitter!... se quitter quand on s'aime! il n'y a point de malheur plus grand que celui-là!... Sait-on si on se retrouvera... et comment?... L'absence! tu ne sais pas ce que c'est que l'absence ! . . . Quand tu ne me verras plus. . .

maimeras-tii encore?... Connais-tu ton cœur?... et si tu ne m'aimes plus!... n

Il la saisit dans ses bras, l'attira à lui, et la pressa sur sa poitrine avec une étreinte passionnée.

« Ne plus t'aimer! ne plus t'aimer ! et le pour, raifr-je? » reprit la jeune fille, cédant à cet entraînement de la passion vraie qui parfois a perdu les plus nobles femmes.

Les sons de l'orchestre, qui leur arrivaient plus distincts, les rappelèrent tout à coypà eux-mêmes. Hélène se dégagea doucement, et, relevant ses longues paupières, laissa voir à Flavio ses beaux yeux pleins de larmes.

« Hélène ! je crois en vous 1 dit le jeune homme, chez qui la tendresse dominait maintenant la passion. Vous-même, ne doutez jamais de moi. Vous aurez beaucoup d'ennuis, vous subirez plus d une épreuve... mais ma pensée vous restera fidèle toujours. De même gardez-moi la vôtre. »

Hélène ne répondit rien, mais sa poitrine soulevée et toute pleine de sanglots répondait pour elle.

«Du calme, maintenant, chère bien- aimée, c'est moi qui t'en conjure ! »

Il tira une petite bague de son doigt, et la passa au doigt d'Hélène.

« Attendez, dit la jeune fille en pressant l'anneau sur ses lèvres, je veux aussi vous laisser mon souvenir. »

LA TtOSE BLANCHE. ' G5

Elle souleva la portière et disparut.

Au bout (Tune minute, elle revint, tenant à la main une rose blanche qu'elle venait de couper sur sa tige.

« Tenez, dit-elle, prenez cette rose ! La branche qui la portée n'aura qu'une fleur, de môme que mon cœur n'aura qu'un amour! »

Flavio prit la rose.

Hélène lui raconta, et avec quelle grâce ingénue ! comment elle avait acheté ce rosier pour lui; qu'elle voulait le lui offrir à sa fête de naissance; qu'elle l'avait soigné, arrosé, abrité dans sa chambre ; qu'elle le regardait chaque matin et lui parlait chaque soir; enfin, tout un petit poëme charmant de naïveté et de tendresse adorable...

« Et je perdrais tout cela! » murmurait-il.

Son \isage exprima sans doute une douleur bien vive, car Hélène, effrayée, se leva tout à coup et vint poser les deux mains sur son front. Flavio, à leur contact brûlant, éprouva l'impression d'une ardente caresse ; il les prit dans les siennes, les couvrit de baisers, et, de son bras passé aux épaules de la eune fille, il approcha de son visage cette belle tète, que les lèvres d'un homme n'avaient jamais effleurée... Hélène, toute pâle, laissa tomber son front, et, se courbant comme un lis, elle soupira : « 0 Flavio I »

Un léger bruit se fit entendre dans la chambre

d'Honoria; Hélène tressaillit et se redressa. Flavio échangea encore un long regard avec elle, le dernier regard. Cinq minutes après, il avait quitté le bal.

Flavio rentra chez lui la tôtc en feu. « Oui, se disait-il, je l'aime véritablement, ardemment, follement... comme je n'ai jamais aimé! et après? où cela nous mènera-t-il? Elle est belle, elle est pure... et elle m'aime... et à pous deux nous avons tout juste rien, ou à peu près! »

Je n'ai pas besoin d'ajouter les réflexions amères qui commentaient dans l'âme de Flavio ce redoutable monosyllabe : Rien! Rien ! c'était la jeunesse dissipée en vains plaisirs ; c étaient les belles années, faites pour le travail, perdue's dans l'oisiveté; c'était l'héritage paternel croqué par la dent des rats dans les soupers de la Maison-d'Or. C'était peut-être l'impossibilité de se reprendre avec suite au travail sérieux et productif, et d'assurer à la femme aimée l'honneur et l'indépendance de la vie sociale régulière. Ah! si jeunesse savait !

Il y avait là matière abondante pour les méditations d'une nuit blanche. Flavio n'essaya même pas de dormir.

Cependant Hélène et Honoria échangèrent leur toilette de bal contre une robe de voyage, et YExpress du matin les emporta vers Calais.

Hélène avait prié Flavio de ne pas venir au chemin de fer. Elle craignait leur douleur à tous deux : si fort que l'on soit, il y a des émotions auxquelles op résiste mal ; quand les séparations sont des déchirements, il faut dérober leurs angoisses à qui ne les doit point voir. Les tristesses de l'amour ont leur pudeur comme ses joies. Max et le major accompagnèrent sculslesdeux femmes jusqu a la gare. « Au revoir! » dit le prince en prenant la main d'Hélène. Ce fut Honoria qui leur répondit : « Au revoir ! » en lui jetant un coup d'œil d'intelligence.

« Che la recrette! » dit le major en voyant refermer la porte de la salle d'attente.

Vous ôtcs-vous jamais trouvé seul dans une ville où elle n'était plus ? Avez- vous jamais erré dans ce désert peuplé qu'on appelle Paris, quand vous n'y retrouviez déjà plus la chère présence qui ranimait pour vous? Rappelez vos souvenirs, et vous comprendrez quel vide profond Flavio trouva dans son âme. Pendant ces trois mois, Hélène était devenue toute sa vie, et il était ainsi fait, que les

entraves mûmes apportées à leurs rencontres augmentaient son amour en l'irritant. S'il ne pouvait pas lui parler tous les jours, tous les jours du moins il pouvait la voir; mille petits signes convenus entre eux l'informaient de ce qui se passait chez la chanteuse; la tante et la nièce se promenaient beaucoup : on se rencontrait... par hasard. Quand on ne sortait pas, il y avait dans la rue du Helder un certain balcon que Flavio bénissait dans son cœur. Hélène, vers trois heures, y venait un instant, se penchait entre les fleurs, et Ton échangeait un regard, un sourire même, pour peu que la rue fût déserte. Le soir, après le spectacle, c'était bien le moins si, dans le tumulte de la sortie, on ne trouvait pas le moyen de se dire un mot et de se serrer la main. Tout cela, c'est la menue monnaie du bonheur, mais c'est encore de ces petits plaisirs que sont faites les meilleures vies. Flavio s'était remis au travail avec une joyeuse ardeur : la pensée d'Hélène lui rendait tout facile. 11 avait quitté pour lui plaire des travaux de critique, arides et sans gloire, faits le matin, oubliés le soir, et qui ne l'auraient jamais conduit à la vraie gloire littéraire, récompense des seuls créateurs : une charmante nouvelle avait en trois jours attiré l'attention sur lui, il commençait un roman et achevait un poëme. La journée lui semblait trop courte pour tout ce qu'il avait à faire.

Hélène absente changeait tout.

Le travail lui semblait pénible, l'effort sans but et le succès sans prix. 11 était plus capable de prendre des résolutions violentes que de suivre d'un pas égal une ligne de conduite modérée; le hasard allait peut-être, comme autrefois, redevenir le maître de sa vie. Le jour même du départ d'Hélène, il lui avait écrit à Calais, en chargeant un de ses amis de lui faire remettre son billet par un domestique de l'hôtel où elle devait passer la nuit. La poste n'était pas loin de là : Hélène put lui répondre le soir même, et ainsi, au moment de quitter la France, lui envoyer sa dernière pensée et toute son âme. Hélène n'avait pas beaucoup de littérature, et je conviens sans peine que madame de Sévigné mettait plus de style dans les lettres à sa fille. Mais elle avait l'éloquence de la passion vraie, et il lui échappait de ces cris du cœur profonds qui vous troublent et vous remuent. Sa réponse à Flavio était navrante. 11 y retrouvait à chaque ligne l'expression d'une douleur que lui seul pouvait guérir. 11 se surprit des larmes en achevant la lettre. «Ah! dit-il, je ne savais pas être tant aimé... ni l'aimer tant ! On ne rencontre pas dans sa vie deux affections pareilles... Ce qu'elle ferait pour moi, je le ferai pour elle... Je veux la revoir, atout prix. J'irai en Amérique; on verra ce que la belle tante pourra dire...

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