‹ La rose blanche, frère Jean, les amours de chiffonnetteChapitre 8 sur 17 · X LA ROSE BLANCHE · texte numérisé non relu

X LA ROSE BLANCHE

Los chemins sont ouverts, et il suffit d'avoir un passe-port... et de l'argent... Oui, reprit-il d'un ton moins assuré, j'aurai bien le passe-port... quant à l'argent, c'est plus difficile. »

J'ai dit que Flavio n'était pas riche; j'aurais pu dire qu'il était pauvre : je le sais trop fier pour me démentir. Mais il portait noblement sa pauvreté et ne laissait pas percer son orgueil à travers les trous de son paletot : son paletot n'avait pas de trous. Il n'appartenait pas à la troupe affamée des cyniques, et ne logeait point dans un tonneau. 11 n'eût jamais jeté son écuelle pour boire dans sa main. 11 voulait bien se contenter d'eau claire, mais il fallait que le flacon fût en cristal de roche; avec le prix de son verre, il eût bu du vin pendant un mois. Il n'avait gardé de sa première fortune tout juste que de quoi ne pas mourir de faim, trois on quatre mille livres de rente, qu'un oncle prévoyant l'avait mis dans l'impossibilité de manger comme le reste. Quelques articles de revues ou de journaux, passablement payés, complétaient les huit ou dix mille francs indispensables à qui veut paraître de temps en temps dans le monde. Sa fortune passée, sans avoir jamais été très-considérable, lui avait laissé l'instinct de l'élégance et le désir du luxe. Aussi n'avait-il jamais fréquenté la bohème qui ne se lave pas les mains et qui marche sur ses talons.

11 habitait un fort bel hôtel dans la Chaussée-

d'Anlin. Il est vrai que son appartement, économise sur un plus grand, coupé en deux par le propriétaire pour son fi!s, ne se composait que d'une antichambre et d'un salon; mais il était au second, entre cour et jardin. Une portière qui cacliait le mur laissait croire à une enfilade-. La chambre à coucher était complètement absente. Le soir venu, on improvisait un lit avec un hamac. Flavio prétendait qu'on rêve mieux dans un hamac que dans un lit, et qu'il ne s'était jamais couché pour dormir. Le salon pouvait servir en même temps de cabinet de travail, mais on ne s'en doutait guère, car il renfermait peu de livres et encore moins de papiers: Flavio avait horreur des manuscrits ; il écrivait lu veille l'article du lendemain, et ne recevait pas les journaux qu'il faisait. En revanche, on voyait des raretés artistiques sur les étagères et sur les tables, des coupes de jade cl d'améthyste, des sculptures fouillées dans l'ivoire vert, et des bronzes d'après l'antique, car il avait besoin d'arrêter sa vue sur de belles choses; çà et là quelques tableaux dont le cadre d'or se détachait vivement sur les tentures sombres; mais seulement des anciennes écoles, car le ton criard des toiles modernes lui donnait horriblement sur les nerfs. Un grand pastel de Latour occupait seul tout un pan de mur en face de la glace. C'était un portrait de famille, une tête de femme, une comtesse de Serizay, tante de M. d'Auriac, une des plus

séduisantes créatures de la cour de Louis XV. Flavio se mettait toujours devant elle pour travailler... et ne travaillait pas. Bien qu'elle fût morte soixante-dix ans avant la naissance de notre héros, il en avait été assez longtemps amoureux. 11 passait des heures à regarder son sourire : les femmes n'ont jamais souri comme au dix-huitième siècle de ce sourire épanoui comme une fleur sur la bouche voluptueuse et spirituelle à la fois qui lancg l'épigramme et provoque le baiser. Le front, petit comme dans les beaux modèles de la statuaire grecque, n'eût pu contenir un monde de pensées; mais personne ne songeait à le regretter pour elle. La poudre qui tombait de ses beaux cheveux blonds estompait son front* comme un nuage, son regard la rapprochait de vous : un doux regard qui n'était point peutêtre le regard de son sourire;un long regard, pénétrant, qui glissait entre les franges d'or des longs cils, et vous poursuivait à travers la chambre.

« Qu'est-ce que tout cela vaut? demanda brusquement Flavio à un homme d'assez mauvaise mine, qui marnait avec ses mains sales ces chères reliques du souvenir.

— Mille francs!... et c'est trop payé. »

Mille francs! c'était tout juste de quoi aller à New- York!... et après? la terrible question se représentait toujours!

Flavio mit l'homme à la porte, s'assit dans son

grand fauteuil, regarda le pastel, qui semblait doucement lui sourire. « Voyons, belle tante! lui dit-il, ne me regarde pas ainsi; je veux être triste. » 11 retourna le portrait contre le mur, ouvrit la fenêtre, respira rôdeur embaumée des jasmins qui étoilaient d'argent les murs d'un grand jardin, en face de son appartement, et se mita relire la lettre d'Hélène pour se consoler.

« Eh parbleu ! fit-il en se frappant le lfont, j'ai encore une ressource, la dernière il est vrai... mais il faut essayer de tout! Il y a de belles choses dans mon poëme : le vers est neuf et hardi, je l'ai forgé sur la bonne enclume et il sonne bien; l'intérêt n'est peut-être pas des plus vifs, et l'on me reprochera sans doute de manquer d'action, mais il a du style, beaucoup de style... et je ne serai pas inimitable sur les conditions. »

Cette idée lui redonna quelque courage; il s'habilla, fit un tour sur le boulevard, dina au cabaret, but une bouteille de vin de Champagne, rentra de bonne heure, ferma sa porte et passa la nuit à relire son, manuscrit. Il refit bon nombre d'hémistiches, aiguisa les traits, assouplit le rhythme, enrichit la rime, et quand, après avoir vu lever l'aurore, Çomme un homme vertueux, il se coucha dans la fièvre de la composition, il crut presque avoir fait un chef-d'œuvre. « Il ne s'agit plus, disait-il en se. retournant dans son hamac, qliede trouver un èdi-

leur! » li ne dormit guère, mais assez toutefois pour rêver qu'on lui donnait un gros sac d'écus et qu'il s'embarquait pour l'Amérique avec Hélène.

Le lendemain, vers midi, il se lçya, se fit beau, roula son manuscrit, le noua d'une faveur bleue, alla lui-même choisir un coupé chez le loueur, jeta sur le siège le fils de son portier qu'il métamorphosait en groom dans les grandes occasions, et cria au cocher : « Chez Elzévier. »

Nous n'accompagnerons point notre héros dans ses hasardeuses pérégrinations à la poursuite de l'éditeur; Jérôme Paturot eut moins d'aventures à la recherche d'une position sociale. Il est déjà difficile d'arriver au journal quotidien : tous les postes sont occupés et seraient vigoureusement défendus contre les assaillants; mais il faut de la copie chaque matin à ces colonnes insatiables, et il y a tant de feuilles grandes ou petites aujourd'hui, que l'on peut bien sans outrecuidance prétendre glisser çà et là de temps en temps un entre-filet à quinze centimes la ligne. Mais de là au livre payé par l'éditeur le chemin est long, et beaucoup meurent en route avant d'avoir louché le but. Si l'écrivain novice qui tente ses premiers pas pouvait au seuil delà carrière, prévoir les difficultés qui l'attendent, s'il n'avait pas l'espérance pour guide et l'illusion pour compagne, nous doutons fort qu'il s'engageât dans l'âpre sentier.

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