LA BOSE BLANCHE
Flavio fut poliment éconcluit chez Eizévier et mal reçu chez Barbou : il ne fut pas reçu du tout chez Manucc.
11 revint par les quais, renvoya sa voiture au pont Royal et alla mélancoliquement s'asseoir sur un banc de pierre, au bout de la terrasse du bord de l'eau.
Flavio ne rentra chez lui que fort tard, en homme qui craignait la solitude de sa maison. Son portier, qui ne lui pariait jamais, sortait de l'appartement comme il y entrait.
« Eh bien, qu'est-ce? lui demanda-t-il brusquement.
— Une lettre pour monsieur.
— De Calais? eh ! donnez donc !
„ — Non, de Paris. Apportée par un laquais galonné...
— C'est bien, donnez et sortez ! »
Le portier prit sur la table et présenta au jeune homme un large pli, scellé de cire rouge, et d'apparence ministérielle.
« Que peut-on me vouloir avec tant de solennité? » murmurait-il en tournant la lettre entre ses doigls
pendant que le portier accrochait les cordes du hamac avec une lenteur par trop solennelle. Enfin il sortit sur un coup d'œil impérieux de Flavio. Celui-ci, resté seul, rompit le cachet et lut :
«M. le barou de Berlingen a l'honneur de vous informer qu'il vous a compris pour cent actions clans la répartition des litres du chemin de fer tic... Vous êtes prié d'opérer le premier versement dans le délai de cinq jours.
« Agréez, » etc.
o Ah eà! dit Fiavio en relisant la lettre, ce baron abuse de ce que j'ai eu l'air de faire la cour à sa femme ! mais je ne prendrai pas d'ambassadeur pour lui faire savoir que je trouve cette mystification d'un goût douteux. Ces hommes d'argent ont décidément la patte lourde : un banquier allemand qui plaisante a la grâce d'un éléphant qui danse sur la corde. 11 est bon, celui-là, avec son versement dans les cinq jours... Croit-il que j'irais lui porter mes fonds... si j eu avais!... »
Flavio fit un bouchon de la lettre, cl la jeta auplafond. Elle ricocha contre le mur et alla tomber dans une touffe d'héliotropes qui s'épanouissait sur la cheminée dans un cornet du Japon.
Le lendemain, un des rares amis de Flavio vint le -voir, et, le trouvant triste, commença de lui débiter une de ces dissertations plus ou moins banales que les gens d'esprit sont toujours disposés à mettre au
service des gens de cœur, sous prétexte de consolation. Flavio avait du moins un grand bonheur : il pouvait n'entendre que ce qu'il lui plaisait d'écouter. Il laissa couler paisiblement les flots d'éloquence de son ami, sans se permettre la moindre marque d'approbation ou de désapprobation; il pensait à autre chose. Jamais public de cour d'assises ne fut plus impassible pendant le résumé d'un président. Enfin le jet s'arrêta. Flavio répondît au discours en quatre points par un : En effet ! assez sec, et les deux amis se promenèrent dans la chambre, chacun de son côté.
Le visiteur aperçut la lettre.
« Et depuis quand, fit-il en la dépliant, mons Flavio joue-t-il à la balle avec des billets de banque?
— Des billets de banque! il y a longtemps qu'il n'en est entré ici. Je trouve ta plaisanterie lugubre. Qud veux-tu dire?
— Eh oui, morbleu ! la signature du baron au bas de ce chiffon de papier, c'est de l'or en barre. »
Flavio reprit la lettre en disant :
— Je ne te comprends plus
— Dans quel siècle vis-tu donc? une promesse d'action vaut une action, et cent promisses , c'est cent actions ! L'affaire est excellente, le chemin de première classe et ta valeur de premier choix : on fait des primes superbes. Hier soir on s'arrachait les titres à la petite Bourse du passage de l'Opéra.
Ah çà ! lu il as donc pas le inoindre agent de change
parmi tes amis? »
Flavio haussa les épaules en répondant :
« Tu sais que je ne vois pas ces gens-là !
— Eh, mordieu ! c'est le tort que tu as ; il faut (Hre de son temps. J'en connais un qui est fort galant homme, et il y en a peut-être d'autres qui lui ressemblent. Ils ont 'môme parfois plus de littérature que tu ne penses ; j'en sais qui font des vers beaucoup mieux que tu ne ferais une liquidation....
— D'accord. Mais avec tout cela, qu'est-ce que vaut mon chiffon?
— Eh mais, quatre ou cinq mille francs demain à midi.... Tiens ! va de ma part à cette adresse, les yeux fermés ; tu n'as que le boujevard à traverser : c'est une affaire réglée. »
Et maintenant, veut- on savoir comment cette bonne aubaine était tombée dans la main de Flavio, qui ne la demandait pas?
C'était le moment des grandes affaires et des entreprises colossales. On achetait des villes, on prêtait des millions aux républiques, des milliards aux rois, et l'on projetait un chemin de ceinture autour du monde. Les capitaux roulaient sur le boulevard, comme les flots d'or entre les rives d'un Pactole inépuisable. Parfois les convives du grand banquet émiettaient une paii du gâteau aux poètes qui se
promenaient autour de Ja table en lorgnant les plats. On en cite qui se sont fait des fortunes avec cette desserte : il n'y a plus aujourd'hui d'autre fromage de Hollande pour la littérature!
• Flavio ne s'était jamais mêlé à ces petits tripotages; c'est à peine s'il en soupçonnait vaguement l'existence. Il n'était ni habile ni avide. C'est lui qui avait dit ce joli mot (on le lui vola depuis) : « Les affaires, c'est l'argent des autres! » Il ne voyait les financiers que chez leurs femmes, à qui jamais il ne parlait dividendes, reports et coupons : elles trouvaient que cela les changeait un peu. La prédilection de Flavio pour le blond l'avait mis très en faveur près de la baronne, qui était rousse. Un mot acheva de lui gagner le cœur de la dame.
Un jour, ou plutôt un soir, on marivaudait assez agréablement dans son petit salon blanc et or. Quatre hommes graves et chauves jouaient au whist; à l'autre bout du salon, autour d'une table ovale , la causerie courait, légère et vive, passablement spirituelle. On parlait d'amour : entre jeunes hommes et jeunes femmes peut -on parler d'autre chose, quand les maris jouent au whist ? La guerre d'Orient mit les femmes grasses sur le tapis de la conversation.
« Pour moi, j'aime mieux les maigres, dit Flavio à l'oreille de la baronne, que l'embonpoint n'avait jamais tourmentée.
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— Et pourquoi? lui denianda-t-elle sur le même ton de confidence intime.
— Parce qu'avec elles on peut se croire plus près de l'âme I »
La baronne était Allemande; elle trouva le mot profond, et dès lors, pour parler comme le mari de la dame, les actions de Flavio montèrent de cent pour cent.
Quand il s'agit de distribuer les titres du nouveau chemin, la baronne, qui ne restait étrangère à rien de ce qui se faisait chez elle, prit en main la feuille des bénéfices. Flavio avait été, d'office et comme ami de la maison, inscrit pour dix actions.
« Me permettez -vous d'ajouter un zéro? demanda-t-elle à son mari.
— Il y en a déjà beaucoup sur cette liste, repritil en riant.
— Ah 1 vous faites de l'esprit , prenez garde ! cela vous portera malheur. C'est un zéro après un chiffre que je vous demande.
— Et après quel chiffre? »
Elle lui montra le nom de Flavio.
« Comme vous y allez î
— Vous savez que ce jeune homme me plaît !
— Diable !
— Que c'est mon favori ! \ ,
— Eh mais! quelle chaleur !
— Un homme distingué !
LA KOSE BLANCHE. 79
— Je ne dis pas le contraire.
— Qui m'a fait un sonnet charmant.
— Combien ça a-t-il de vers, un sonnet?
— Quatorze !
— Peste! le métier est bon , et j'en ferais moimême si ce n'était pas si difficile ; vous les payez cher la pièce!
— Qu'est-ce que cela vous fait? Vous reprendrez cela sur la part des autres.... Voyons! vous allez refuser un malheureux zéro à votre petite Gretehen !
— Ah ! si tu me prends par les sentiments ! » Le baron embrassa sa femme et signa.
Voilà comment Flavio eut cent promesses d'actions. A midi, tout était réalisé, et, malgré le grappillage du courtier, il se vit à la tête d'une quantité assez respectable de napoléons d'or ; il courut chez Rothschild, et demanda une lettre de crédit sûr l'Angleterre et l'Amérique. On la lui donna sans vouloir prendre le moindre droit de commission. Ce dernier trait acheva de le réconcilier avec la finance.
Il partit le soir même pour Calais, et le lendemain s'embarqua pour l'Angleterre.
Il avait reçu la veille deux lignes datées de Birmingham : *
« Nous partons de Liverpool, par leFulton, le 10 au matin; le prince est venu nous rejoindre à Londres, mais ne craignez rien! Dieu! j entends du bruit dans la chambre à côté. . . J'écris debout, sur le coin de la cheminée, le chapeau sur la tête... Une dernière fois avant le départ, je vous écrirai encore... Je vous enverrai mon dernier sourire, ma dernière pensée... ma dernière larme. On vient, adieu ! A ce bal, que de choses j'avais encore à te dire I.., mais je t'aimais tant ! ma pauvre tête s'est perdue. . .
Flavio prit l'Express à Douvres, brûla Londres sans s'arrêter, et toucha Liverpool le 18 au soir.
Il alla se loger sur le port, dans une auberge de matelots : on lui donna une chambre assez triste. Liverpool n'est pas gai, et, s'il fût venu là uniquement pour son plaisir, Flavio eût regretté son petit appartementde la Chausséc-d'Antin. Il voulut sortir: les rues qui avoisinaient son auberge étaient toutes
bordées de tavernes, où les matelots buvaient dans tous les verres et chantaient dans toutes les langues. . . Les navires dormaient dans le port, comme de grands oiseaux noirs sur les flots immobiles. De temps en temps , une petite lumière , comme un feu follet sur un marais, courait de l'un à l'autre. C'était la barque ramenant à bord le capitaine c u quelque midshipman attardé. Flaviose fit conduire à vingt pas de l'Étoile rf'or, où il savait qu'Hélène était descendue. Il n'eut garde de la demander, mais il resta pendant un quart d'heure en faction sentimentale, dans l'ombre d'un grand mur. Trois fenêtres du premier étage, splendidement éclairées, projetaient dans la rue une gerbe de vive lumière. Au delà, comme à côté, tout restait sombre... « Et dire qu'elle est là! pensait Flavio; que je ne suis séparé d'elle que par un carreau de vitre et un rideau de mousseline,et que je ne puis lui crier : «Hélène î Hélène ! ... me voici ! » Si seulement elle se mettait à sa fenêtre... Mais non ! il souffle de la mer un petit vent frais. . . et je ne veux pas qu'elle prenne froid î » Dix heures sonnèrent à l'horloge du port : une ombre passa sur la fenêtre. C'était Mariette, la camériste : elle détacha l'embrasse des grands rideaux, dont les plis lourds se rapprochèrent... il ne jaillit plus qu'un imperceptible rayon à travers la fente. « Qu'il y a donc loin d'ici à demain I » se disait Flavio. Mais un policeman inquiet passait devant
lui pour la troisième fois; il crut prudent de songer à la retraite, et, tant bien que mal, il regagna la taverne de la Pomme de pin. La salle du premier, où se tenait l'hôtesse, était à peu près vide ; trois matelots génois jouaient à la morra dans un coin, et un jeune marin réglait des comptes avec mistress Bend.
« Ainsi, master William, le Fulton part demain ?
— Oui, mistress, au premier coup de quatre heures. On finira de charger dans la matinée, les hommes ne reviendront plus à terre, et le patron m'a chargé de voir si tous vos comptes étaient réglés.
— Un bien digne homme , votre capitaine, cher master William, et que Dieu conserve!... Asseyezvous là ! il do^t y avoir peu de chose; mais je vais toujours regarder les registres. Rébecca! un verre de gin à M. William. »
William s'assit sur la table voisine de celle où Ton avait servi le souper de Fl'avio. >otre héros, sachant qu'il avait devant lui un des marins du Fulton, ne demanda pas mieux que de faire connaissance. Les Américains sont assez coulants sur le chapitre de la présentation, et les relations se nouent avec eux plus facilement qu'avec les Anglais. Flavio sut bientôt que William était le premier stewart 1 du Fidton.
* Intendant du bord, cumulant toutes sortes de fonctions
LA KOSE BLANCHE. H5
« Vous avez encore des places à bord? lui demanda-t-il.
— Il y a toujours des places sur un steamer américain, répondit le jeune homme en riant ; quand il n'y en a plus, il y en a encore ! Est-ce que vous venez avec nous ?
— Oui; mais je n'ai pas retenu de cabine, et l'on n'a pas pu m'en assurer à l'agence.
— C'est mon affaire, dit le jeune homme. Xous en réservons toujours quelques-unes pour les voyageurs de distinction qui arriveraient au dernier moment. »
M. d'Auriac salua.
« Venez à trois heures, et demandez-moi.
— J'irai plus tôt, répondit Flavio, et même, si vous le permettez, je réclamerai un nouveau service.
— Parlez I
— Je voudrais n'être pas vu des passagers qui s'embarqueront.
— Affaire d'extradition? demanda l'Américain en jetant un regard perçant sur M. d'Auriac.
— Non, répondit celui-ci, affaire de cœur î
— Ahl c'est autre chose... l ue femme mariée?
— Jamais 1 Une jeune fille.
— Pour le bon motif?
— Pour le meilleur : un mariage d'amour!
— Je suis votre homme : venez quand vous voutirez. »
Le lendemain, à deux heures, Flavio payait sa place et s'installait sur l'arriére du Ftdton, dans une cabine à un seul lit dont il poussait le verrou.
A quatre heures précises, le Fulton levait l'ancre, et s'enfonçait dans les méandres onduleux du golfe de Mersey.
Vers le soir, il était dans les eaux de la mer d'Irlande. Du côté de Dublin, le soleil descendait lentement dans une gloire de nuages d'or et de pourpre, que l'on ne retrouvera jamais sur la palette d'aucun peintre. Vers l'est, les côtes dentelées de Cornouailles s'effaçaient peu à peu et disparaissaient dans l'azur assombri du soir. C'était l'Europe qui s'enfuyait.
La mer était unie et calme, et majestueusement le vaisseau glissait sur les flots endormis ; c'est à peine si l'on entendait le léger remous des petites vagues au flanc du navire, emporté par son hélice invisible.
Honoria prenait le thé avec Max et le capitaine, jeune Yankee fort civilisé, qui faisait galamment les' honneurs du Fulton à la chanteuse.
Hélène était allée s'asseoir à la poupe, toute seule; e'ie se sentait triste à mourir... four lésâmes vraiment aimantes, ces premières heures de l'absence ont une amertume cruelle ; la séparatipn est plus qu'une douleur : c'est une angoisse que rien ne sou-