FRÉQUENCE
Le caractère exceptionnel de la rougeole dans le tout jeune âge trouve sa meilleure démonstration dans les chiffres fournis par les statistiques. Déjà, les statistiques de mortalité apportent une première preuve de la réalité de cet état réfractaire :
Nous empruntons nos chiffres à deux statistiques de mortalité publiées par Joannon dans sa thèse et concernant l’une, Paris, l’autre, la Grande-Bretagne. Ces statistiques offrent ceci de précieux qu’elles tiennent compte non pas seulement de la mortalité globale, de la naissance à un an, mais qu’elles précisent en plus le chiffre des décès pour chacun des trimestres de la première année :
À Paris, de 1904 à 1913, de la naissance à un an, il est mort par rougeole 1.628 enfants. Les décès se répartissent de la façon suivante: Pour le premier trimestre, 8 décès, soit 3,56 0/0 ; pour le second trimesire, 207 décès, soit 12,91 0/0 ; les troisième et quatrièine irimestres réunis donnent ensemble 1.363 décès (moyenne 681), soit 83,72 0/0 avec une moyenne 6 41,83 o[o pour chacun des deux derniers irlr. tres de la première année. ;
Eu réalité le taux de la mortalité au cours du qua:
x bete
trième trimestre est supérieur à celui observé au cours du troisième. :
En Grande-Bretagne, de 1893 à 1897, le nombre d'enfants, de la naissance à un an, qui sont morts de rougeole est de 14.813, contre 693.810 décès par toutes causes. Pendant le premier trimestre de la vie, il y a eu 395 décès par rougeole soit 2,5 0/0; or, au cours de ce même trimestre, la mortalité générale par toutes causes a été de 335.549 décès ce qui représente environ la moitié du nombre des décès au cours de la première année. Durant le second trimestre le nombre des décès par rougeole s'élève à 1.161 soit 5,7 0/0 et la mortalité générale correspondante est de 114.254 soit seulement 21,4 0/0.
Enfin, pour les troisième et quatrième trimestres
réunis, la mortalité par rougeole atteint 13.259 enfants soit 89,6 0/0. Pendant ce même laps de temps, 193.987 enfants succombaient par toutes causes, soit 28.8 0/0.
Ces statistiques mettent en évidence la faible mortalité morbilleuse de la naissance à trois mois : la mortalité s'élève un peu du troisième au sixième mois, mais elle reste très inférieure à ce qu’elle sera au cours des troisième et quatrième trimestres de la première année. Or il s’agit là de chiffres de mortalité et non de morbidité, mais l'observation. clinique montre qu'il y a parallélisme entre ces deux variétés de chiffres. En effet, Neau, sur 378 cas de rougeole observés à l'Hôpital des Enfants-Assistés de Bordeaux, aboutit aux données numériques sui-
vantes : 12 cas de rougeole, de la naissance à 6 mois, soit 3,2 o/o, contre 26 £as chez des enfants âgés de
six mois à un an, soit 6,8 0/0.
Taillens, privat-docent à Genève, a établi une statistique basée sur les cas ‘de rougeole observés dans sa clientèle privée. 11 a enregistré 600 observations dont 7 seulement concernent des nourrissons de moins de six mois, soit 1,2 0/0.
Nos recherches statistiques personnelles ont été faites d’une part en milieu hospitalier; d'autre part, dans les crèches et l’on sait que la rougeole y fait de fréquentes incursions.
Dans le milieu d'hôpital nous avons pu réunir
1.673 cas de rougeole à tous les âges ; ces chiffres se référent aux annécs 1923 et 1924 et en partie aussi à l'année 1992; sur ce chiffre, 44 enfants avaient moins de six mois, soit 2,3 0/0. Le second semestre de la vie a fourni un contingent quadruple du précédent, 190 cas, soit 16 0/0 environ. |
Voici maintenant les chiffres que nous donnent
nos invesligalions dans 16 crèches de la Ville de
Paris : À
En totalisant les effectifs moyens de toutes les crèches au moment de leur fermeture pour causé de rougeole, nous arrivons au chiffre de 383 enfants
-ayantété exposés à la contagion ; un certain nombre
d'entre eux avaient déjà eu la rougeole et étaient par conséquent réfractaires. Il est bon de rappeler
que la fermeture de la crèche est prononçée en prin:
cipe dès l’apparition d’une première rougeole. Tou-
{rh UE
Ke 18 Lrce
tefois il peut arriver, et il arrive en effet fréquemment, qu’en l’absénce dela noti n d'épidémie, le premier cas de rougeole ne soit que trop tardivement diagnostiqué ou même passer inaperçu s'il s'agitd'un cas fruste. C'est alors que les épidémies de crèches prennent des proportions redoutables: seuls échappent à la contagion les enfants antérieurement atteints de rougeole etceux qui possèdent encore une certaine immunité naturelle transmise par la mère.
De ces 383 enfants, 62 étaient âgés de moins de 6 mois : aucun de ceux-ci n’a contracté la rougeole. Le plus jeune enfant contaminé avait 9 mois. Un autre enfant avail 10 mois ; deux enfants étaient âgés de 10 mois à 1 an; tous les autres enfants qui ont contracté la rougeole avaient dépassé la premicre
année,
DuRÉE DE L'IMMUNITÉ, — SON ORIGINE
Quelle peut être la durée de cette immunité ?
Auparavant il convient d'établir une distinction fondamentale entre les enfants nés de mères qui ont été atteintes de rougeole avant leur grossesse, el les. enfants dont les mères sont restées indemnes jusqu’alors. Imaginons d’abord le cas le plus fréquent celui où la mère a eu la rougeole pendant son enfance où son adolescence. Dans ces conditions, l'enfant nait porteur d'une immunité très solide, mais passagère. Si nous suivons mois par mois jusqu'à six mois la progression de la maladie dans
are
certains milieux de petits enfants, les crèches par exemple, nous constatons en effet que la contamination est exceptionnelle avant six mois.
Weil et Bocca rapportent à la Société médicale des Hôpitaux de Lyon que « dans une crèche consignée à l’apparition d’un second cas de rougeole, celle-ci atteignit 22 enfants sur 33, bien que chaque enfant fût dans un box séparé, mais non fermé en haut. Les 11 enfants épargnés avaient tous moins de 6 mois. »
Personvellement nous pouvons citer le cas de deux crèches consignées pour cause de rougeole : dans la première 15 enfants sur 24 ont eu la rougeole, parmi les 9 enfants épargnés 5 avaient moins de 6 mois. Dans l’autre crèche sur un effectif de 30 enfants, 14 ont contracté la rougeole ; sur les 16 indemnes, 8 étaient âgés de moins de 6 mois.
Joannon dit avoir observé 3 cas au-dessous de 3 mois, 4 cas à 4 mois, 7 à 5 mois, 9 à 6 mois, 11 à 7 mois et 12 à 8 mois. Nous-même sur 34 cas nous avons: 1 cas à 4 jours, 1 cas à 2 mois, 2 cas entre 2 et 3 mois, 8 cas entre 3 et 4 mois, 15 cas -entre 4 et 5 mois, 7 cas entre 5 et 6 mois. En réalité pendant le sixième mois la proportion est en général plus élevée que celle que nous signalons.
Charles Herrman, de New-York, qui a consacré à l'étude de l’immunité transitoire du nourrisson de longues el fructueuses recherches, s'exprime ainsi : « celte immunité relative à l'égard de la rougeole durant les quelques premiers mois de la vie est tout
à fait digne de remarque et uniqué, car à l'opposé d’autres maladies, la susceptibilité à contracter la rougeole plus tard est presque universelle en sorte que pratiquement tout enfant se contamine s’il y est exposé. Il faut noter, dit-il encore, que les enfants au-dessous de deux mois dont tes mères ont eu la rougeole sont immunisés; que l’immunité décroit au fur et à mesure qu'ils avancent en âge, mais que même entre 4 el 5 mois, 20 o/o seulement des enfants sont réceptifs. A partir de ce moment l’immunité relative diminue rapidement de telle sorte que l’enfant de 9 mois est aussi réceptif que l'enfant plus âgé. » Le tableau suivant que nous lui empruntons est saisissant à cet égard :
; Pourcen- Nombre Nombre Nombre Mois d'âge | d’enfants | d'enfants | Pourcen-| d'enfants Joe Eine exposés |contaminés| tage en [centage a) Eu O-I 20 0 (e) 18 90 »
4-b 32 8 25 22 7 5o 5-6 40 18 45 28 Fi 5) 6-7 27 18 66 16 Go 50 5-8 33 29 88 18 55 31 8-9 35 36 95 19 5o 38 9-12 90 87 97 40 45 30
Von Pirquet de son côté pense que cette immunité des deux premiers [mois est tellement forte qu'elle est incompatible avec une infection morbilleuse même légère.
Ainsi donc l’immunité transitoire dont jouissent
æm 16 — les enfañts durant les deux à trois prerhiers mois de la vie est très solide ; l’état réfractaire ne cesse pas ensuite brusquement : il se dégrade insensiblement pour aboutir aux environs du sixième mois à cet état de réceptivité absolue qui est l'une des plus curieuses caractéristiques de la rougeole. Pendant que cette immunilé se perd graduellement pour céder la place à une réceptivité de plus en plus grande, l'infection morbilleuse devient possible : elle est généralement légère. Le professeur Weill de Lyon, Herrman, von Pirquet l’affirment ; notre maître Robert Debré partage leur avis et nos obser-
vations personnelles ne nous permettent pas de pen: .
ser autrement. Un premier argument à cette façon de voir peut, à la rigueur, être apporté par les statistiques américaines de léthalité établies de trois en trois mois pour la première année de la vie. Ces statistiques montrent que la léthalité par rougeole est faible au cours du premier trimestre, encore relativement faible pendant le second, tandis que le chiffre des décès augmente très rapidement av cours du troisième. Cette faible mortalité au cours du second trimestre rend compte dans une certaine mesure de la bénignité de la maladie à ce moment précis. Beau-
coup mieux que ne peuvent le faire les stalistiques, .
l'observation clinique entre les mains d’Herrman, par exemple, nous fournit un argument plus décisif encore. Herrman se basant sur ses constatations personnelles dit, en effet, que cette immunité lransitoire peut se manifester «€ sous d’autres aspects