ROUGEOLES GRAVES
Les rougeoles graves comprennent les cas dans lesquels les phénomènes locaux et généraux revêtent une intensité exceptionnelle. Mais parmi elles, il en est qui ne sont que l’exagération pure et simple des phénomènes normaux: telle est la-forme clinique qu’on a appelée inflammatoire ou synochale, dans laquelle les phénomènes généraux sont en rapport avec les phénomènes éruptifs.
lUGEOLE.
L’intensité de la poussée congestive sur les muqueuses et sur la peau semble en effet donner à la maladie un cachet inflammatoire. Dans le même cadre se range également la forme suffocante, due à une localisation d’une intensité anormale sur l’arbre broncho-pulmonaire, et suffisante pour donner à la maladie un aspect spécial par suite de la prédominance des troubles respiratoires.
Inversement, il arrive que l’agent morbilleux semble avoir acquis une virulence toute particu-, lière, et les formes morbides revêtent cliniquement une malignité toute spéciale. Cette virulence se révèle soit par des signes d’altération du sang (i rougeole hémorrhagique ), soit par des phénomènes généraux nerveux et fébriles d’une gravité exceptionnelle ( forme ataxoadynamique).
Ces différents types de rougeole maligne peuvent exister à l’état de cas isolés, soit dans le cours d’une épidémie, soit en dehors d’elle, et ils peuvent tenir à des résistances individuelles propres aux sujets frappés.
Mais le plus souvent ils se montrent avec une extrême fréquence dans certaines épidémies morbilleuses. Ils apparaissent alors comme une manifestation directe du génie épidémique ou, mieux, de la virulence de l’agent morbilleux. Nous avons déjà eu l’occasion de signaler ce fait à propos des phénomènes intestinaux.
I. Rougeoleinflammatoireousynochale. — Une fièvre intense, des phénomènes généraux bruyants, une
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éruption d’une confluence extrême, tels sont les signes fondamentaux qui caractérisent cettè forme.
Dès le début, la fièvre est vive ; le thermomètre atteint 40 degrés et y reste à peu près stationnaire, Le pouls est rapide, plein, résistant. Les phénomènes nerveux du début sont exagérés : les enfants sont agités, agacés, inquiets; la céphalalgie est violente ; un délire plus ou moins bruyant succède par instants à des périodes d’abattement et même de coma ; la respiration peut s’accélérer, et présenter les caractères de la dyspnée bulbaire.
L’éruption des muqueuses est intense; l’éruption cutanée, ■parfois en avance 1 , est caractérisée par des plaques congestives et exsudatives, saillantes, confluentes, qui envahissent rapidement tout le corps. C’est alors qu’on peut observer la forme boutonneuse et ecchymotique de l’éruption. L’exanthème conserve toute son intensité quatre jours, pendant lesquels les phénomènes généraux gardent leur caractère de gravité.
La défervescence est suivie d’une desquamation plus marquée que dans les rougeoles normales.
C’est dans cette forme qu’on voit surtout survenir la broncho-pneumonie et la diphtérie (Sanne). L’apparition de la première de ces complications modifie naturellement l’exanthème, qui rétrocède et pâlit quelquefois au moment où elle apparaît (,rougeole rentrée).
En dehors de ces complications, en général
1. Ce qui a fait croire à certains observateurs qu’il y avait absence de prodromes.
l’éruption dure plus longtemps dans la rougeole synochale que dans la rougeole normale, surtout quand elle a offert le caractère ecchymotique. Ce fait tient plus alors à la nature de la lésion cutanée qu’à celle de la maladie dans le cas particulier. Il en est de même des suites de l’éruption des muqueuses qui ont été plus profondément atteintes.
Quoique grave, le pronostic de la rougeole inflammatoire n’est pas cependant fatal, si aucune complication ne se montre. Dans le cas contraire, le pronostic reste .subordonné à la gravité de celleci, et la guérison est encore possible.
C’est surtout dans cette forme, où l’intensité de l’éruption, sa précocité sont plus grandes que le diagnostic peut être hésitant et qu’on peut songer à la scarlatine ou à une variole au début, surtout si on se trouve au milieu d’une épidémie de variole : dans ce cas on ne saurait trop réserver son diagnostic.
La rougeole synochale s’observe chez les enfants vigoureux et sanguins ; elle peut être fréquente dans certaines épidémies.
II. Rougeole suffocante (dyspnéique ou pulmonaire) i. — Rougeole des bronches. — Bronchite capillaire épidémique de Laveran. — Il faut distinguer la rougeole suffocante des accidents du même ordre qui surviennent plus tard dans le cours de la rougeole, et qui sont la conséquence du développement de la broncho-pneumonie, et qui doivent être alors probablement rattachés à des infections secondaires; il faut la séparer aussi de la
formes cliniques.
broncho-pneunomie contemporaine de 1 éruption.
L’époque à laquelle se montrent ici les accidents pulmonaires ; leur fréquence dans le cours de certaines épidémies 1 , où ils frappent en masse; les conditions dans lesquelles on a habituellement rencontré cette forme; l’absence, à l’autopsie, de toute hépatisation pulmonaire; toutes ces circonstances réunies doivent faire admettre qu’il s agit d’une détermination morbilleuse sur les bronches. On doit l’envisager comme une localisation d’une intensité anormale de l’éruption des muqueuses bronchiques au détriment de l’éruption cutanée.
La rougeole suffocante sévit surtout, comme nous l’avons dit, épidémiquement, chez les petits enfants et chez les jeunes soldats principalement, surtout dans les cas d’agglomération de recrues ou dans le cas d’encombrement ; elle a coïncidé souvent alors avec une température exceptionnellement basse. On l’a vue dans ces circonstances se montrer chez des malades ayant eu à subir les effets directs de cette température (Thomas) soit dans leur transport à l’hôpital, ce transport se faisant dans la première période ; soit par suite d un ensemble de conditions hygiéniques défectueuses (soldats en campagne).
Cette coïncidence ne doit pas être négligée : il se peut que le froid, en agissant sur les nerfs vasomoteurs cutanés, soit l’occasion sur les viscères et en particulier sur le poumon dune poussée
]. Épidémie de Saint-Omer et de Lyon cil 1842, de Boulogne, en 185S, de Bicêtre
1840, de Nantes
congestive, qui ne peut s’effectuer vers la peau.
Dès les premières heures de la maladie, les accidents attirent l’attention du côté de l’appareil respiratoire. La dyspnée est précoce ; elle s’accompagne d’une toux fréquente et d’une expectoration muqueuse parfois très abondante.
L’éruption cutanée peut être extrêmement fugace ; si elle se montre, elle est pâle, mal venue, peu abondante.
En même temps, les symptômes pulmonaires s’aggravent, la toux est incessante, et l’expectoration, quand elle existe (adulte), est spumeuse et abondante, plus tard purulente. Elle s’écoule à la fois par la bouche et par les narines. Les malades dyspnéiques, asphyxiant, la face vultueuse, se cyanosent; ils se dressent sur leur lit, en proie à une angoisse extrême ; les mouvements respiratoires, précipités, se chiffrent par 50, 60, 80 respirations par minute (Thomas) 1 . A l’auscultation on n’entend pas autre chose que de l’affaiblissement du murmure vésiculaire avec quelques ronchus disséminés ; un peu plus tard, des râles fins plus ou moins abondants.
On observe parfois (d’Espine, Thomas), chez les enfants, une détente dans la gravité des symptômes pulmonaires, lorsque paraît l’éruption, et si celle-ci se développe bien. Il se fait ainsi comme une dérivation, et l’enfant peut guérir sans complication ultérieure de broncho-pneumonie. On
i. Rev. mêd. de la Suisse
formes cliniques.
pourrait aider à cette dérivation (d’Espine) par une saignée. West a rapporté un fait heureux à 1 appui de cette pratique.
Mais ces cas sont l’exception : la forme suffocante de la rougeole est presque toujours fatale. La mort arrive du cinquième au sixième jour; elle est le résultat soit de l’asphyxie progressive, soit
d’une syncope. ; .
Dans le premier cas, on voi t l’agitation extrême du débutfaire place àlasomnolence, puis aucomafmal, entrecoupé de convulsions chez les petits enfants.
L’autopsie montre une congestion bronchique intense, généralisée, une absence d’hépatisation pulmonaire et dans le cœur des caillots qui semblent être dans certains cas la cause de la mort.
Exceptionnellement la maladie traîne en longueur, avec des rémissions trompeuses, pour aboutir plus tard à la mort par hépatisation pulmonaire (d’Espine '), ou par broncho-pneumonie.
Le pronostic de la rougeole suffocante est donc presque toujours très grave ; cependant la guérison n’est pas impossible. On peut l’espérer s il s agit d’enfants vigoureux, si l’éruption cutanee se fait bien et si une détente des symptômes pulmonaires coïncide avec elle.
En l’absence de l’éruption ou de toute influence épidémique, l’erreur de diagnostic est presque inévitable avec la bronchite capillaire, suffocante, simple ou grippale.
Les seules indications de traitement sont celles que nous avons déjà incidemmeut signalées, et qui consistent à faire une révulsion énergique sur la peah pour tâcher d’y rappeler l’éruption. On aurait retiré (Lombard) quelque avantage de la saignée ou des sangsues (West) à la base de la poitrine.
III. Rougeole hémorrhagique. — Rougeole noire de Willan. — Le virus morbilleux dans certaines circonstances semble avoir subi une exaltation telle qu’il détermine des altérations du sang et des vaisseaux ou des troubles nerveux vaso-moteurs capables de produire des hémorrhagies cutanées et viscérales. Déjà dans la première période on note parfois une dépression des forces et un abattement peu ordinaires ; l’éruption cutanée qui survient peut alors être hémo rrhagi q ue A às son apparition. Au contraire, les hémorrhagies cutanées peuvent ne i se montrer qu’a près cell e-là. Dans ce dernier cas,
! l’éruption sort mal et pâlit rapidement. Vingt-quatre ou trente-six heures après le début de l’efflorescence, on voit apparaître, non seulement au niveau des tachesmorbilleuses mais entre celles-ci, des pétéchies caractérisées , des ecchymoses de dimensions variables.
En même temps, qu’il y ait eu déjà ou non des épistaxis pendant la première période, il se produit des hémorrhagies par les différentes muqueuses. Au premier rang comme fréquence, on observe des épistaxis, des hématuries, des hémorrhagies des gencives et de la bouche; plus rarement des mé-
formes cliniques.
trorrhagies, du melæna, quelquefois aussi des foyers apoplectiques dans les tissus (apoplexie du poumon : P. Oulmont 1 ).
Ces hémorrhagies diverses, qui sont comme la marque de l'altération du sang et de la virulence du germe, ne vont pas sans des symptômes généraux d’une haute gravité.
La fièvre est ardente. Si les hémorrhagies se montrent après que l’éruption avait déjà paru et que la température, comme c’est la règle, fut descendue, la courbe thermique remonte pour atteindre 40° et plus ; le pouls est fréquent, vibrant ; lé malade ne tarde pas à tomber dans la stupeur, présentant le cachet d’un état adynamique qui se déroule au milieu d’un délire plus ou moins violent. Des symptômes nerveux ataxiques sont habituellement observés,même chez les malades que la rougeole a surpris dans un état de santé vigoureuse. Ici la virulence de l’agent morbilleux semble bien être directement en cause, tandis que la plupart du temps la rougeole ne revêt la forme hémorrhagique qu’en raison du mauvais état de santé antérieur des sujets cachectiques , misérables ou alcooliques. La rougeole secondaire , comme nous le verrons, prend souvent ce caractère.
Si l’on consulte les anciens auteurs, la forme hémorrhagique de la rougeole aurait été. plus fréquente autrefois qu’elle ne l’est aujourd’hui (d Espine).