‹ La RougeoleChapitre 41 sur 67 · Abeille mêdic · texte numérisé non relu

Abeille mêdic

On sait qu’il existe d’autre part un rapport entre la durée de l’incubation des infections (la variole par exemple) et la sévérité de l’atteinte. A ce point de vue, M. Bard estime qu’il y a également un rapport entre la durée de l’incubation et l’intensité de la rougeole. D’après lui, l’incubation paraît être plus courte dans les rougeoles intenses, à température élevée et à défervescence lente. Elle est au contraire prolongée dans les cas bénins et chez les malades à réceptivité faible, soit qu’ils aient l’immunité naturelle, soit l’immunité acquise. Sa durée serait alors de douze à dix-huit jours, peut-être même atteindrait vingt et un jours.

Contagion. — Le principe contagieux — ou mieux l’agent virulent de la rougeole encore peu connu — semble résider dans les sécrétions des muqueuses atteintes de catarrhe. Nous avons vu déjà à propos de la bactériologie de la rougeole, les résultats positifs fournis par l’inoculation du sang ; l’inoculation des mucosités nasales ou de la conjonctive en ont donné également de semblables.

Monro (Devenis lymphaticisvalvularis, 1757, p.58), Looke ( Gentlem. Magazine, 1767), inoculèrent l’humeur lacrymale et la salive; Willan, la sérosité de quelques vésicules accidentellement formées, et ils obtinrent des rougeoles typiques débutant vers le sixième jour de l’inoculation.

Je rappelle également que c’est non seulement dans le sang, mais aussi dans les sécrétions catarrhajes du nez et des conjonctives et dans l’expec-

ÉTIOLOGIE.

toration, que Coze et Feltz, et plus tard P. Canon et W. Pielike, ont signalé l’existence des microorganismes qu’on suppose être les agents virulents de la rougeole.

Mayr ( Hebra’s Hautkrankh. Erlangen, 1860) déposa un peu de mucus nasal d’un morbilleux sur la muqueuse du nez de deux enfants sains, et vit les premiers symptômes de coryza spécifique apparaître huit à neuf jours après. L’éruption suivit de trois à quatre jours.

Par contre, l’inoculation des écailles furfuracées de la période desquamative a été faite sans succès par Monro et Mayr. Il reste donc douteux, quoique peu probable, que le germe contage puisse résider dans les produits de desquamation de la peau.

Ces données expérimentales sont précieuses, rapprochées de ce que l’observation clinique a révélé : à savoir que la contagion de la rougeole est surtout redoutable au moment de la période d’éruption des muqueuses. Il est probable qu’à ce moment le virus jouit de son maximum de virulence.

La contagion de la rougeole soulève deux questions.

La première comprend les conditions dans lesquelles l’agent virulent se transmet de l’individu malade à l’individu sain ;

La deuxième, les conditions de réceptivité de celui-ci vis-à-vis du germe morbilleux. A cette deuxième question se rattachent les causes prédisposantes, âge, état de santé, etc., que nous avons

déjà passées en revue à propos de l’étiologie générale de la rougeole (Voyez ce chapitre). Nous n’insisterons donc pas ici sur ces conditions de réceptivité individuelle ou d’immunité.

La première question, au contraire, nous arrêtera un peu'plus longuement , parce que de la connaissance des lois qui président au transport du germe, naissent des déductions pratiques de la plus haute importance concernant l’hygiène et la prophylaxie.

Mais cette étude est complexe : il ne suffit pas de démontrer que la rougeole est contagieuse, il faut aller plus à fond et déterminer les règles selon lesquelles se fait le plus habituellement la contagion.

Considérant le germe contage à partir du moment où il existe chez le sujet malade, nous aurons à examiner :

1° Dans quelles limites du temps et de l’espace , le malade est contagieux , et à ce propos, étudier l'influence de /’atmosphère dans la diffusion des germes;

2° La persistance du germe, avec ses propriétés, en dehors de l'individu malade;

3° La façon dont se fait la contagion.

Il n’est pas nécessaire, comme nous le verrons plus loin, qu’il y ait un contact immédiat entre le suj et sain et le malade pour que la contagion se fasse : le séjour dans une chambre habitée par un rougeoleux, la fréquentation dans les promenades publiques d’enfants malades au début des prodromes par d’autres enfants, etc., ces conditions sont suffisantes pour que la transmission se réalise. On est donc amené à accorder une certaine diffusibilité augerme

ÉTIOLOGIE.

contage, et à doter en pensée le rubéolique d’une zone dangereuse (Sevestre). La contamination se ferait donc par l’intermédiaire de l’atmosphère. Mais celle-ci ne saurait propager au loin le germe contage, et jamais on ne peut appliquer à la rougeole l’épithète de maladie miasmatique. On ne voit pas la rougeole en effet frapper en grand, comme la grippe par exemple, tout un pays, mais au contraire procéder par épidémies locales de familles, de villages. Panum a pu faire de semblables constatations lors de la fameuse épidémie des îles Peroë; on vit à ce moment des villages rester indemnes au milieu d’autres contaminés, par le seul fait d’un isolement quarantainaire rigoureux.

On a pu observer des faits de ce genre dans les hôpitaux d’enfant, avant qu’on n’ait isolé les morbilleux dans un pavillon spécial. On pouvait alors constater que les cas de rougeole intérieurs se développaient exclusivement dans les lits qui avoisinaient un malade entré et soigné pour une éruption morbilleuse. Nous verrons que cette loi est moins rigoureuse qu’on ne l’a dit. Cette zone dangereuse étant admise n’est pas très étendue. M. Sevestre n’a jamais vu la contagion se faire à une distance de plus de 3 ou 4 mètres. M. Grancher, qui n’y attache pas la même importance, a. observé, au contraire, des cas de contagion à une distance de près de 12 mètres. Mais en réalité il s’agit là de contagion indirecte, et c’est un autre point de vue de la question.

La contamination de l’atmosphère ne se fait pas,

ainsi qu’on l’a prétendu, par l’air expiré par les malades. Les expériences de M. Straus, celles de M. Grancher sur l’air expiré par les tuberculeux, ont montré que l’air expiré est aseptique. Mais elle se fait par l’intermédiaire des mucosités bronchiques expectorées par les quintes de toux, de la salive, des liquides provenant du nez ou des yeux, qui, en se desséchant ou en restant en suspension dans l’air à l’état de poussières humides, déterminent la zone d’infection autour du malade. Beaucoup plus importante peut-être est la contamination par le malade des objets qui lui sont d’un usage courant : linges de corps ou de lit, mouchoirs, jouets, objets de toilette ou de table, etc. C’est par l’intermédiaire de ces corps inertes que nombre de contagions se font.

En ce qui concerne l'époque à laquelle le -malade est contagieux, on crut pendant longtemps qu’il en était de la rougeole comme des autres fièvres éruptives, et que c’était surtout dans la période de desquamation que le danger était le plus grand. Cette opinion est erronée. Elle avait contre elle les expériences d’inoculations in fructueuses citées plus haut de Monro et de Mayr, elle a contre elle l’universalité des faits observés. Panum, dans sa célè- •bre relation, s’était déjà élevé contre elle, il avait admis que « la rougeole est très contagieuse au début et pendant la durée de l’exanthème », et il aj outait : « il est douteux qu’elle le soit dans les stades de catarrhe et de desquamation ». Cette proposition renfermait une erreur et une vérité : vérité, celle

ÉTIOLOGIE.

qui allait contre l’opinion admise ; erreur, celle qui niaitla contagion pendant lesprodromes. C’est Mayr et M. Girard (de Marseille) qui établirent les premiers que la rougeole peut se transmettre au début de l’invasion, et même pendant l’incubation. Ces faits furent confirmés par M. Dumas (de Cette) et par M. Lancereaux, et aujourd’hui il est universellement admis que la rougeole est contagieuse des les premières heures de l'inpasion, alors qu'il n'y a encore que du catarrhe oculo-nasal et trachéo-bronchique, époque pendant laquelle les enfants sortent encore, vont en classe et jouent avec les autres.

On a cherché à préciser davantage l’époque pendant laquelle le malade est le plus contagieux.

D’après M. Bard, la contagion, dans la période prééruptive se fait plus spécialement dans le courant du second jour avant l’éruption. Elle est encore

possible le troisième, et probablement le quatrième

jour, mais le fait est exceptionnel. Comme on le voit, si ces données pouvaient être considérées comme ayant une valeur absolue, on devrait en conclure que la rougeole n’est plus contagieuse à la période éruptive et dès le début de celle-ci ; opinion, peut-être exagérée. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que, à mesure que l’éruption apparaît, la contagiosité s’atténue, et, comme le dit M. Béclère, il reste à démontrer que la rougeole soit encore contagieuse au delà du cinquième jour après le début de l’éruption, c’est-à-dire après 1 éruption.

Dans la période prééruptive la contagion serait

DE LA RODGEOLE.

douteuse. Après l’éruption, la contagion n’existe plus ou du moins, reste exceptionnelle 1 .

Le pouvoir contagieux de la rougeole est extrêmement grand. A cet égard, la rougeole est le type de la maladie humaine par excellence. Ce pouvoir est si grand, qu’on a admis en règle que tout sujet en réceptivité ou non réfractaire qui a été en contact réel avec un rougeoleux à la période contagieuse est sûrement contagionné (Bard). Un rapport de quelques instants, en plein air, sur une promenade, dans une réunion d’enfants, alors même que les enfants ont simplement joué entre eux, sans s’embrasser, etc., suffit pour que la contamination se fasse 2 .

Cette extrême contagiosité, et à une époque où

1. Blache et Guersant citent, il est vrai, deux cas dus à Borsieri, dans lesquels la contagion se fit l’un au quinzième jour, l’autre au vingt-cinquième jour. D’autres (Guinon, neuf jours après l’éruption ; Darolles, onze jours) ont été signalés également. Mais ces observations concernent des cas de persistance anormale du pouvoir contagieux d'un germe probablement plus virulent. Ils n’en ont pas moins une grande importance pratique.

2. En voici un exemple que je viens d’observer : La petite X..., âgée de quatre ans, se rencontre, le lundi 31 octobre, dans une ville de l’Est où ses parents sont en villégiature, avec une de ses petites amies, Z... Elles passent quelques instants à jouer ensemble sur la promenade en plein air. La petite amie tousse un peu depuis la veille et présente un léger coryza : aussi pour cette raison on la rentre de bonne heure. Le lendemain, M me X... et sa fille rentrent à Paris. Quelques jours après, le frère de M mo X... lui écrit que la petite Z... a la rougeole, qui est apparue trois jours après la rencontre. Or, le vendredi 11 novembre, la petite X..., qui est un peu souffrante, accuse les premiers prodromes de la rougeole, et l’éruption se montre le mardi 15 novembre.

ÉTIOLOGIE.

l’attention n’est pas mise en éveil, comme dans le cas précédent, surlapossibilité d’une rougeole, rend passablement illusoires les mesures de prophylaxie quand celles-ci ne sont pas prises dès le premier jour de l’invasion. Elle rend d’autant plus difficiles les mesures de défense, que très souvent le diagnostic rougeole n’est fait qu’au moment où l’éruption se montre. On peut ainsi laisser au milieu de ses frères et sœurs ou admettre dans une salle d’hôpital, dans un asile, dans une crèche, etc., un enfant dont on méconnaît la rougeole, ou qui a une bronchite avec ou sans coryza et qu’on prend pour un rhume ordinaire ; ou un enfant en puissance de rougeole avec des sÿmptômes prodromiques nuis ou peu marqués; ou enfin un convalescent de rougeole avec une bronchite morbilleuse. Dans ce dernier cas la contagion est, il est vrai, peu probable, mais il n’en est pas de même dans les autres

-éventualités 1 .

L’un des côtés, non les moins importants, de ce chapitre de la contagion de la rougeole, est celui qui concerne la persistance du. germe contage. Or il semble démontré qu’en dehors de l’individu la duree du germe contage virulent est extrêmement courte. M. Sevestre pense qu’elle ne dépasse pas deux ou trois heures. Cette courte durée du germe virulent, si elle correspond a la généralité des faits, comporte cependant des exceptions. Sous l’influence de certaines conditions que nous ne connaissons pas, le germe contage semble pouvoir conserver plus longtemps sa virulence. Des exemples

Page 1