CHAPITRE I
— Quand partez-vous pour la Moldavie ?
— Demain.
— Vous allez y étudier la question juive?
Mon interlocuteur est un sénateur moldave très
antisémite et qui afferme ses propriétés à un Juif, Je lui réponds:
— A Dieu ne plaise ! Etudier la question juive, cher Monsieur, vous n'y pensez pasi Plutôt descendre nuit et jour sur les radeaux de bois vos rapides de la Ristritza que de m'embarquer dans cette galère ! Ignorez-vous l'étrange maladie qui s'est abattue sur les trois quarts des hommes civilisés et qui ne leur permet plus de prononcer le mot « juif » sans manifester les premiers symp-
tomes de la rage ? C'est le mot tabou par excellence. N'y peuvent toucher que les polémistes qui touchent à tout et les compilateurs de statistiques que rien ne touche. Je ne suis ni l'un ni l'autre. Encore si j'appartenais à TAcadémie des Sciences morales et politiques, on excuserait ma témérité en faveur de ma compétence. Mais, simple voyageur, il ne me convient pas de trancher de l'économiste ou du philosophe. J'aime vos plaines et vos montagnes, la noblesse de vos paysans et leurs ballades si doucement parfumées où M*'" Vacaresco s'est tressé une couronne. Et quand je suis là, tranquille, jouissant d'une conscience pure et de la paix magnifique des moissons, vous venez me faire sursauter avec ces mots de « question juive ! » C'est proprement tirer un coup de pistolet à l'oreille d'un homme endormi.
— Pour un homme endormi, me dit mon sénateur moldave, vous parlez beaucoup, vous parlez comme un député roumain. Mais, puisque vous allez en Moldavie, vous étudierez la question juive.
— Pas plus que je ne l'ai fait lorsque j'ai parcouru la Valachie.
— Ce n'est pas la même chose! Des soixantehuit mille Israélites établis en Valachie, quarantetrois mille résident à Bucarest, où ils se fondent dans la population commerçante. L'artisan et le paysan des campagnes valaques ont résisté jus-
qu'ici à rinvasion. Mais sur les trois cent soixante mille habitants des villes moldaves, nous comptons cent quarante mille Juifs, et les bourgs en sont infestés.
— Bon : je visiterai vos couvents. Votre ami, M. Vasesco, qui est le plus sympathique des hommes et le plus hospitalier, m'a invité dans ses propriétés du Nord.
— Il vous entretiendra des Juifs.
— Il m'a prévenu que quiconque prononçait ce nom sous son toit était mis à l'amende.
— Preuve qu'on y pense beaucoup. Et après?
— Après, j'irai voir M. Carp, s'il consent à me recevoir.
— Carp ! Le pauvre ! Il vous protestera que les Juifs sont de petits agneaux. Et après?
— Je descendrai jusqu'aux embouchures du Danube, aux steppes de la Dobrodja, où je trouverai des Turcs, des Bulgares, des Allemands, des Grecs, des Lippovans, des Arméniens, des Tatars...
— Et des Juifs !... Et qu'écrirez- vous, je vous prie, de la Moldavie? Qu'elle est peuplée de Tatars?
— Je ne serais pas le premier à le dire : vous avez des gens qui prétendent que beaucoup de vos Juifs sont d'anciennes tribus tatares converties à la loi mosaïque.
— On calomnie les Tatars... Croyez-m'en, allez en Moldavie et racontez bonnement ce que vous
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y aurez vu. Vous ne ferez ni économie politique, ni polémique, ni statistique, ni philosophie. Vous risquerez de mécontenter tout le monde, mais on vous en voudrait peut-être davantage de ne mécontenter personne. Vous écouterez les antisémites les philosémites, et les sémites...
— Quel carillon! Mais pour l'antisémite, je n'ai pas besoin d'aller si loin. Je vous tiens, cher Monsieur, et je ne vous lâche pas que vous ne m'ayez sonné votre cloche.
— Volontiers. Avez-vous relevé trace de fanatisme dans la population roumaine ?
— Non : le peuple roumain me semble formé de trop de sangs divers pour être fanatique. Quand les hommes sont obligés de mettre d'accord en eux tant d'ancêtres naturellement querelleurs, cette intime conciliation les incline à la tolérance. Le fanatisme est un produit des races homogènes. Vous restez attachés à l'orthodoxie, mais vous l'avez dépouillée du mysticisme russe et réduite h ses plus simples expressions. Enfin vôtre Roi et son neveu, le Prince héritier, sont catholiques ; la Reine est luthérienne; la princesse, anglicane; le petit prince et ses sœurs, orthodoxes. Un théologien qui prendrait ses quartiers d'été au château de Sinaia y pourrait comparer toutes les religions de l'Europe, sauf l'anticléricalisme. En vérité, vous n'êtes point fanatiques.
— Vous nous croyez incapables de toute persécution religieuse?
— Absolument, ce qui n'emporte pas que vous soyez incapables de persécuter les gens.
— Nous y viendrons ; mais notez d'abord que, depuis un demi-siècle, tous les cinq ou dix ans, on nous accuse de renouveler les abominations du Moyen Age. Or, savez-vous ce qu'à ma connaissance nous avons supprimé de Juifs pendant cinquante ans de persécutions? Deux Juifs polonais, ni plus ni moins. Condamnés, pour vagabondage et déposés, en vertu d'une ancienne convention sur la rive droite du Danube, ils nous furent ramenés par les Turcs ; et, comme nous refusions de les recevoir, Tofficier du Sultan leur ordonna de sauter dans le fleuve. Ils étaient dix : deux périrent. Gela se passait en 18G7. Mais leurs cadavres ont fait le tour du monde. Des rixes, où quelques usuriers juifs avaient été houspillés, furent grossies en massacres d'Israélites. Vos journaux illustrés ont même publié des reproductions de charges militaires qui n'ont jamais eu lieu.
— Je conviens que vous n'êtes ni fanatiques, ni sanguinaires; mais, à en croire les brochures etles journaux étrangers, si vous n'égorgez pas vos Juifs, vous les affamez. Vos législateurs les ont investis d'un cercle de lois restrictives qui, d'année en année, se rétrécit. Exclus de toutes les fonctions,
menacés dans tous les métiers, il ne leur restera bientôt plus qu'à suivre le conseil que Swift donnait aux Irlandais : de tuer leurs petits enfants, de les saler et de les exporter. C'est la seule industrie, paraît-il, que vous n'ayez pas songé à leur interdire.
— Permettez-moi de vous répondre par un apologue que se racontent nos paysans. Il y avait une fois une armée de Juifs qui s'en allait en guerre. Mais, comme elle approchait d'un moulin, de l'avant-garde à Tarrière-garde, juges, rabbis, lévites, cabaretiers et colporteurs, tous, d'un commun accord, s'arrêtèrent, et les trompettes n'osèrent plus souffler dans leurs cuivres, car, à la porte du moulin, un mâtin montrait les dents. C'était un gros, brave et honnête homme de chien qui, de sa vie, n'avait mordu, mais dont les crocs luisaient et dont les coups de gueule faisaient plus de tapage que l'eau du moulin et les meules des meuniers. La synagogue s'assembla : il fut décidé qu'on irait quérir un Roumain et qu'on le prierait de tenir le chien, pendant que l'armée passerait. Eh bien ! mon cher Monsieur, nos lois, nos terribles lois ressemblent à ce chien qui ne mord pas, mais qui a l'air de mordre et qui aboie. Et l'armée passe toujours, parce qu'il se trouve toujours un bon Roumain pour tenir la bote.
— Heureusement, lui dis-je, cette armée com-
menée à se disloquer. J'ai lu que vos Juifs émigraient.
— Les misérables! s'écria mon sénateur. Nos mauvaises récoltes de 1899 nous avaient mis très bas. Que devient le parasite, quand le corps social dépérit? Je ne nie pas que plusieurs milliers de Juifs soient alors partis pour l'Amérique. Et tout Israël de proclamer que nos violences avaient déterminé un nouvel exode d'Egypte! Le Gouvernement offrait aux émigrants des billets de chemin de fer. Ils préférèrent s'en aller h pied jusqu'en Hongrie, afin que le spectacle de leurs loques poudreuses ameutât contre nous tous les rhéteurs de l'Europe! Ah! ne croyez pas à l'émigration! Ils nous menacent d'émigrer.
— L'étrange menace ! Il me semble que vous ne pouvez rien souhaiter de mieux.
— Et notre commerce qu'ils ont accaparé?
Comment voulez-vous que nous les remplacions en vingt-quatre heures? Si nous les naturalisions, demain la moitié de notre Parlement serait juive, et juif tout entier notre ministère. Mais, s'ils nous quittaient, Dieu sait ce qu'ils emporteraient dans leurs malles et ce qu'ils nous laisseraient !
— Cependant, lui dis-je,vous affermez vos propriétés à un Juif.
— Il m'est impossible de les administrer moimôme, et je n'ai pas rencontré de fermier rou-
main qui m'en donnât cent vingt mille francs.
— Et votre conclusion ?
— Ma conclusion est que la Roumanie, qui a triomphe de tant de fléaux, triomphera sans doute d'Israël. Mais comment? Je vous confesse que je l'ignore.
Je remerciai mon sénateur, et, de ce pas, j'allai trouver un député moldave dont les sympathies pour la cause juive sont assez connues.
— Rappelez-vous, me dit-il, notre ancien état social : une aristocratie foncière et des paysans, c'est-à-dire des serfs. Entre les deux, un espace vide. Les Juifs y ont débordé. Leur immigration, loin d'être entravée, fut favorisée par nos anciens boyars et princes de Moldavie, et surtout par ce Michel Sturdza qui purgea la Principauté de ses bandits et n'y souffrit d'autre voleur que lui. Les communautés juives payaient exactement les impôts. Et les choses allèrent ainsi jusqu'au jour où la Roumanie organisée et indépendante s'entendit réclamer des droits de citoyens pour ces étrangers qui, pendant qu'elle rompait ses chaînes, avaient pullulé et s'étaient emparés de toute sa vie commerciale. Leur naturalisation en masse, demandée au Congrès de Berlin, eût été notre mort. Et nous serons éternellement reconnaissants à Braliano de nous avoir sauvés de ce désastre.
LES TROIS CLOCHES DE LA QUESTION JUIVE 12b
Mais, une fois hors de danger, nous nous sommes entêtés dans une politique mesquine et maladroite. Nous devrions pourtant comprendre qu'un pays jeune comme la Roumanie ne peut s'offrir le luxe de conflits intérieurs. Que trois cent mille Juifs nous possèdent encore plus que nous ne les possédons, c'est un malheur, j'en conviens, mais c'est une réalité. Que sert de récriminer contre l'irrémédiable? Il faut vivre en bonne intelligence avec des gens sans qui nous ne saurions vivre. A Bucarest, ce sont eux qui font prospérer les Compagnies de tramways. Notre Roumain aime lamusardise et perd son argent à bayer aux corneilles. Le Juif saute dans le tramway et pour deux sous en gagne vingt. D'après ce petit détail, jugez de l'ensemble ! Avez-vous été au Palais de Justice? Vous y verrez de gros avocats roumains, sans doute antisémites, escortés d'un petit Juif, moitié secrétaire, moitié rabatteur, qui les oriente vers les bonnes affaires et qu'un mauvais plaisant de mes amis appelle le pilote du requin... Nous n'avons pas un excédent de population qui nous permette de refuser des travailleurs, et personne ne travaille à meilleur marché que le Juif. On m'objecte la race et que l'Israélite est inassimilable. Comment le croirais-je, voisin de la Hongrie, oii neuf cent mille Juifs sont devenus si Magyars que seul leur chauvinisme les distingue des autres Magyars? Jç
n'ignore pas qu'en se les adjoignant les Magyars ne cherctiaient qu'à se fortifier contre les Allemands et les Slaves. Politique ou humanité : peu importe ! L'expérience a pleinement réussi. Mais je ne demande pas qu'on la tente chez nous : je voudrais uniquement qu'on rendit plus facile et surtout plus loyal l'accès à l'indigénat et qu'on renonçât à ces absurdes lois en saillie dont notre Parlement se décore, aussi hargneuses que des gargouilles gothiques et à peine moins inofl'ensives. Si notre administration appliquait strictement ses ordonnances, aucun Juif ne pourrait exister en Roumanie. Or il en existe des centaines de mille. Nous sauvons la sévérité de nos lois par la faiblesse de nos fonctionnaires. Tout cela crée de l'arbitraire et de la corruption. Enfin, Monsieur, vous avez lu les Mémoires de notre Roi : laissezmoi vous citer ce passage d'une lettre que le prince Charles-Antoine écrivait h son fils en mai 1868 : «J'ai déjà observé, disait-il, que toutes les affaires juives sont de noli me tangere. Ce fait accompli est une manifestation morbide de l'Europe, mais il faut l'accepter comme un fait accompli. » Je ne tiens pas au mot « morbide », mais je souhaite que nous profitions du conseil ; nous avons chèrement payé nos imprudences, car la ploutocratie, dont nous avons eu besoin, aime à venger son petit coreligionnaire, et je vous prie de croire que
ses vengeances sont des placements de patriarches! Gomme il me reconduisait, il m'arrêta au seuil de sa porte et reprit :
— Nous avons reçu récemment la visite d'un agitateur^ qui s'est promené de lassi à Bucarest au milieu d'une foule de Juifs accourus à sa rencontre, ni plus ni moins que s'il eût été le Messie. Il leur prêchait de rester Juifs avant tout. J'ai été fâché de voir au premier rang de son cortège nos Israélites naturalisés Roumains. Il y a bien des malentendus entre les hommes. Mais la Roumanie qui a triomphé des Fanariotes et des Turcs... Vous souriez?
— Je souris parce que vous allez conclure à peu près dans les mêmes termes que tout à l'heure un farouche antisémite.
— Que voulez-vous? Si divisés que nous soyons, nous avons une égale confiance en l'avenir de notre pays.
Ces deux entretiens résumaient au mieux tout ce qu'on pouvait m'apprendre avant que je partisse pour la Moldavie. Néanmoins, il me parut bon d'interroger un homme appartenant par sa naissance à la race soi-disant opprimée et par sa
1. M. Bernard Lazare, qui, au retour de son voyage, publia un violent réquisitoire contre les Roumains : les Juifs en Roumanie {Cahiers de la quinzaine).
naturalisation au peuple soi-disant oppresseur. Il me reçut avec une défiance que la franchise de mes explications dissipa très vite.
De la conversation que j'eus avec cet homme, d'une très haute et très lucide intelligence, il se conclut que les Juifs de Roumanie ont à se plaindre, non de persécutions religieuses, mais de vexations administratives, et que leurs récentes émigrations proviennent surtout de la crise financière.
— L'indigénat, me dit-il, s'obtient au mépris du bon sens. Les trois ou quatre cents Israélites naturalisés ne sont ni les meilleurs, ni les plus dignes. Vous citcrai-je le fils d'un de mes amis qui s'est vu repousser parce que son père, déjà naturalisé, lui, était soupçonné de fournir des fonds aux chefs d'un parti politique? Nous avions un savant qui briguait sa naturalisation. La Chambre réconduisit. De désespoir il se lit baptiser. La Chambre persista dans son refus. Cette fois, en qualité d'Israélite, j'approuve ! Mais, enfin, que désirent les Roumains ? Nés fonctionnaires, ils appréhendent que les Juifs leur disputent les professions libérales. Ils ne comprennent pas que leur véritable intérêt serait de s'assimiler, comme les Magyars, cette force admirable et admirablement disciplinée que nous leur apportons. Deux hommes d'Etat l'ont senti : Cogalnitchano qui, avant de se rendre au Congrès de Berlin, voulait d'un trait
de plume résoudre la question israélite, etM. Carp. Ni l'un ni l'autre, pas plus que moi, ne souhaitait une naturalisation en masse. Il nous suffirait que les Juifs, établis depuis deux générations dans le pays, pussent facilement recevoir les droits de citoyens. On reproche au Gouvernement de les astreindre au service militaire. Moi, je ne le lui reproche pas ! Je préfère infiniment à l'imposition d'une taxe cette obligation de passer par la caserne, qui rompt le cercle d'isolement où le Juif, s'il y garde toutes ses vertus, devient plus réfractaire aux usages de sa nouvelle patrie. Les mesures susceptibles de le mêler intimement à la vie nationale, j'en accepte l'injustice provisoire en considération des avantages futurs ^ Mais, pour Dieu, que les Etats-Unis ne se soucient pas de nos affaires et que les nations étrangères ne nous envoient ni prophète, ni apôtre ! Allez en Moldavie, Monsieur, et ne vous étonnez pas d'y trouver tant de Juifs cabaretiers : je vous assure qu'ils ne demanderaient pas mieux que d'être avocats.
1. Cette loi du service militaire qui frappe les Juifs n'a été faite que pour arrêter leur continuelle émigration de la Pologne et de la Galicie. D'ailleurs, en 1897, le ministre de la Guerre proposa de la remplacer par une taxe : les Juifs protestèrent, et la proposition fut retirée. Je renvoie tous ceux que cette question juive intéresserait à l'excellente brochure de M. Jean Lahovary : la Question israélite en Roumanie (Bucarest, 1902) ; à. l'ouvrage de Verax : la Roumanie et les Juifs (Bucarest, 1903), le plus complet qui ait paru; enfin à la brochure de M. Bernard Lazare.
Je m'en retournai par la Calea Sébastopol, et je m'arrêtai un instant devant le cimetière juif, au centre de Bucarest, espèce de terrain vague où les pierres tombales disjointes se heurtent de la tête dans un fouillis de tempête. La plupart de ceux qui dorment là sont des descendants de Juifs espagnols expulsés sous Philippe II et qu'on nomme les Sephardim, Ils ont formé à Bucarest une communauté distincte, avec sa synagogue. Et une réelle antipathie les sépare des Juifs polonais, galiciens ou moldaves. Je ne vis pas devant ces tertres sauvages les tas de cailloux qui, dans le cimetière de Prague, inspiraient au poète Suédois Levertin ces vers mélancoliques :
Ne mettez ni fleurs^ ni rubans^ ni couronnes sur leurs tombes, La vie ne leur donna pas de couronnes vertes^ mais des pierres. Sur leurs tombes mettez des pierres!...
Tant il y a que, jusque dans la mort, ce qui reste d'eux présente l'image d'une destinée singulièrement orageuse.