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CHAPITRE X

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Léourdeni, dernière étape avant le retour h Bucarest, et la plus douce ! Sur la pente d'une petite colline où se chauffent les vignes, et devant un parc qui monte et semble profond comme une forêt, s'élève une vieille demeure seigneuriale, construite à plusieurs époques, mais harmonieuse, blanche et noble, et dont les pignons au toit débordant ont toujours l'air de vous souhaiter la bienvenue.

Si vous me demandez pourquoi je l'aime, je vous dirai que de sa terrasse on domine la vaste plaine roumaine et que nulle part je n'en ai mieux senti la beauté pacifique. Quel grand sourire après ces grands orages ! Les champs de maïs ondulent, ombragés jusqu'au ras du ciel d'îlots d'arbres qui s'égrènent devant cette mer libre. Les charrettes y passent, pareilles à des tor-^ tues dont on distingue à peine les petites têtes mobiles. Et cette plaine est traversée d'une large

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rivière où le coucher du soleil enflamme le poil roux (les bœufs dans les eaux basses du gué et fait resplendir la faulxsur l'épaule du laboureur. Et cette rivière a son zévoi. On appelle zcvoi les bois de saules qui en recouvrent les lits abandonnés. J'ai compris pourquoi les âmes roumaines étaient si touchées du charme de ces saulaies. Comme ces arbres légers et pâles, elles ont grandi dans des lits de torrents, dans le zévoi des invasions. Paysage infini oii les yeux aiment à se poser sur le tremblement des saules !

C'est une raison qui me fait chérir Léourdeni et le déclin des jours du haut de sa terrasse. J'en ai d'autres : connaissez-vous une terre plus douce h fouler que celle où marche devant vous le souvenir d'un homme de bien? L'homme qui bâtit Léourdeni, Nicolas Kretzulesco, fut un des Roumains dont l'histoire, intimement mêlée h l'histoire roumaine, nous explique le mieux peut-ôtre le relèvement de sa patrie.

D'autres naissent avec le désir de la gloire : ce fils de grand boyar naquit avec la volonté de se rendre utile à son pays. En 1834, il partit pour Paris et en rapporta^ quelques années plus tard, un diplôme de médecin que les membres de la commission médicale de Bucarest contemplèrent comme nous faisons d'un document chinois. On n'avait alors aucune idée de la chirurgie dans les

pays roumains où des médicastres grecs, allemands, hongrois, tuaient les gens au petit bonheur. Un de ses amis, Golesco, était revenu de notre Ecole centrale et s'occupait du tracé des routes. Un jour que les deux jeunes gens déjeunaient dans une auberge, des marchands de Gampina, qui s'étaient arrêtés sous l'auvent, les regardèrent et se dirent : «Voyez où en sont tombés aujourd'hui des fils de boyars : un Golesco qui mesure les routes, et un Kretzulesco docteur ! » Ça leur inspirait une profonde pitié. Dans les révolutions, les gens qui ont vraiment le sens de l'avenir ne sont pas plus compris de leurs vrais obligés que de leurs adversaires. Le désintéressement heurte tous les intérêts. Et cependant, on ne fonde rien sans lui. Les génies qui bouleversent la face du monde n'en sont que de merveilleux exploiteurs. Devant les grandes choses qui se sont accomplies en Roumanie, je ne crie pas au miracle, mais je crois à la vertu, et moins aux paysans, qu'à ceux qui aimèrent les paysans et se firent aimei* d'eux.

Pendant soixante ans, Nicolas Kretzulesco, tour à tour ministre plénipotentiaire, président du Conseil, les yeux fixés sur le bien de son pays, domina tous les partis roumains et donna l'exemple d'une clairvoyance que les uns accusèrent de timidité et que les autres n'avaient pas

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le courage de proclamer. 11 avait été fidèle à Couza. Le roi Charles ne connut pas de plus loyal serviteur. Les paysans Tadorèrent : ils virent toujours en lui le bon citoyen et le guérisseur. Ce grand vieillard se courbait pour introduire dans leurs chaumières la science de sa jeunesse. Léourdeni fut sa province et sa joie. A mesure que s'ouvraient les routes de la Roumanie, il perçait de nouvelles allées dans son parc. Je ne dis pas qu'à la fin de ses jours, il n'éprouva point, comme son voisin Bratiano, quelque amertume des événements et de cette société dont il avait hâté la naissance. Mais quel misérable idéal eût été celui de ces hommes, si la réalité ne les avait pas un peu déçus !

Son image s'associe invinciblement à l'idée de l'automne qui vient. On m'a permis de lire le journal intime de ses derniers jours tenu par une main pieuse, que son nom fait encore trembler. Ils ont la beauté tranquille où nous voyons s'éteindre des héros de Plutarque, et aussi la mélancolie des toiles où Grigoresco exprime la nature roumaine. La veille de sa mort, il se promenait encore dans son parc, marquant de sa canne les arbres qu'on devait abattre. Quand il sentit, à son tour, les premiers coups de hache, il fit écarter tous ses petitsenfants, pour leur épargner le spectacle de la défaite humaine. Mais, avant de se fermer, ses

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yeux purent encore une fois contempler ce grand pays prospère où le lendemain du paysan n'était plus « comme un nid renverse ». Il faut s'arrêter devant la tombe de ces hommes que la destinée lit naître pour les besoins de leur pays et qui n'eurent point à regretter d'avoir vécu. Ils furent heureux entre tous. Ils ne connurent point les tristesses et les humiliations que donne aux cœurs inutilement dévoués une patrie déchirée, diminuée, où de vastes écroulements démasquent les incertitudes de l'avenir. Ils emportèrent au tombeau l'imoge d'une renaissance nationale, et, tout chargés d'années qu'ils fussent, ils me semblent aussi enviables que les jeunes morts, aimés des dieux.

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