CHAPITRE II
La charge de Ministre de l'Instruction publique n'est une sinécure en aucun pays du monde, et en Roumanie moins qu'ailleurs. Les Roumains qui vivent sous un Roi ont adopté dans leurs rapports hiérarchiques une simplicité républicaine que beaucoup de républiques ignorent.
Leurs minisires ne sont pas des personnages sacro-saints, toujours flanqués de satellites, de thuriféraires et d'huissiers moroses qui ont l'air de garder un pacha turc.
Quand on leur écrit, il leur arrive de vous répondre, et l'on écrit particulièrement au Ministre de l'Instruction publique. C'est à lui que s'adressent les pères et les mères de famille, et, comme dans les lycées roumains les examens de passage sont encore plus sévères qu'en Allemagne et condamnent parfois soixante pour cent des élèves à redoubler leurs classes, les lettres de réclamation pleuvent sur le Grand-Maître de l'Université. Les
professeurs et les instituteurs correspondent avec lui, délicieusement affranchis du protocole. Il règle tout, et, quand il va, lui aussi, inaugurer un monument ou célébrer une commémoration, il voyage dans l'état d'un simple particulier et dîne au buffet des gares, sans que les troupes soient mobilisées et que les députations encombrent les salles d'attente et que les voyageurs, penchés aux portières, se demandent si une émeute a éclaté ou si la locomotive a pris feu. La Compagnie met à sa disposition un wagon-lit, mais personne ne l'accompagne, personne, sauf peut-être un très obscur étranger qu'il a rencontré et à qui il a dit :
— Puisque vous partez pour la Moldavie, montez donc. 11 est neuf heures; nous causerons jusqu'à dix. Puis nous nous coucherons et demain, à sept heures, vous vous réveillerez en plein pays Moldave. Et vous viendrez avec moi à Rasboieni, où nous fêterons l'anniversaire de Plevna et l'ancienne défaite d'Etienne le Grand.
L'étranger s'est confondu en remerciements, mais il a cru avoir mal entendu les derniers mots du Ministre,
— La défaite d'Etienne le Grand, monsieur le Ministre?
— Oui, sa seule défaite. Ses dix mille boyars, qui avaient mis pied à terre pour se couper la fuite, tombèrent accablés sous le nombre des
Turcs. Mais, vaincu, Etienne ne désespéra pas, et, au moment qu'on le jugeait terrassé, il se releva fièrement contre ses vainqueurs. C'est ainsi que parlent nos vieilles chroniques. Ces défaites valent qu'on les honore. Elles entraînent d'admirables victoires contre le découragement et nous prouvent que nous ne sommes jamais vaincus que par nousmêmes.
L'étranger s'est installé dans le wagon ministériel, dont le confort le réjouit encore moins que la société d'un Ministre si simple, si affable, et qui, ancien professeur de l'Université de Bucarest, a ce notable avantage sur tant d'autres Ministres, de se connaître aux choses de son Ministère.
Et voilà comment j'arrivai en Moldavie.
La petite gare où nous attendaient les voitures de Rasboieni était bondée de sacs de blé. Nous partîmes à travers des plaines riches que bornaient à l'horizon les lignes bleu sombre des forêts. Le fameux bourg n'avait rien de remarquable, si ce n'est que, dans les auberges et les épiceries, les Juifs avaient tout préparé pour rendre la fête aussi complète que possible. Et nous aperçûmes bientôt sur le haut d'un mamelon, l'église qu'Etienne construisit à l'endroit même « où Dieu voulut que les chrétiens Moldaves fussent vaincus par les païens de Mahomet ». La foule s*y était déjà massée, et de longues rangées de voitures et de char-
rettes noircissaient au soleil dans des champs couverts de chaume. La petite église, entourée d'un enclos, est confiée à la garde d'une dizaine de nonnes qui habitent une pauvre maison délabrée. Les vieux journaux y remplacent les vitres cassées et, dans la pièce oii nous entrâmes, le soleil ne pénétrait qu'à travers les grosses lettres noires d'une Dé?nissi()n du Ministère qui dataitde 1899.
On se rendit h l'église. Le Ministre baisa les Images, et la cérémonie commença! Je n'ai jamais trouvé beaucoup de recueillement aux offices de Torthodoxie. Les assistants, debout et pressés les uns contre les autres, leurs signes de croix précipités et terriblement simplifiés, le balancement rapide des têtes, l'espèce de nervosité qui s'empare des corps, tout semble crier : « Allons! Dépêchonsnous! Nous arriverons en retard! Vite! Vite! Il faut que ça finisse ! » Et quand ça finit, c'est une bousculade. Les popes haletaient, les fidèles se piétinaient; mais les nonnes, en fortes paysannes habituées aux travaux des fermes, nous enfournaient sous le portail à grands coups de coudes et d'épaules. Enfin, le cortège s'ordonna entre deux haies de miliciens qui, coilfés du képi, portaient les beaux costumes des paysans roumains : le pantalon serré à la cheville, et la veste en peau de mouton, bordée de fourrure et brodée de laines multicolores,
On se hâta par les sentiers et les champs vers une petite pyramide surmontée d'une aigle qui étreignait dans ses serres le drapeau turc. Plevna a vengé définitivement Rasboieni. Lorsque les prêtres eurent achevé leurs actions de grâces, nous entendîmes les orateurs. Les Roumains mentiraient à leur double origine de Latins et de Paysans du Danube, s'ils n'aimaient les discours. Tous les orateurs furent acclamés. Les soldats criaient : (( Hurrah! » les bourgeois : « Rravo! » Le soleil de midi dardait sur ces flots d'éloquence; mais personne ne lâcha pied. Je vis se succéder à la tribune plusieurs professeurs, des maîtres d'école et le savant historien Tocilesco et le vieux Nicolas Jonesco, vétéran de 48, dont la voix tombante glorifia la Patrie.
Mais pour moi l'intérêt de la fête n'était pas là : il ne fut pas plus au banquet populaire, servi sous les murs de l'église, où cependant quelques jeunes Roumains de Bucarest me confièrent que les gens qui avaient ressuscité leur pays avaient oublié de leur former une âme; — à quoi je leur répondis qu'avec de la bonne volonté ils pourraient se la former eux-mêmes. On s'y plaignit en effet que la jeunesse fût désabusée. De quoi, Seigneur? Si c'était au moins des fonctions publiques et du métier de politicien!
Je préférais à ces romantiques bureaucrates les
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cymbaliers tsiganes dont la fanfare venait de défiler sur lagrand'route. Qui n'a pas contemplé un tsigane jouant des cymbales sous les yeux d'un Ministre ne connaît pas l'image du parfait bonheur. Vous croyez peut-être que ce pauvre diable agite dans ses mains des disques de cuivre? Détrompezvous : il tient, il possède, il brandit, il entrechoque tous les trésors de l'Inde. La tête rejetée en arrière et sa maigre poitrine dilatée, il marche, les jambes frémissantes, dans le flamboiement et le tintamarre de l'or. Ses prunelles roulent éperdumcnt, comme si elles voulaient suivre au vol les fusées de sons vermeils qui jaillissent entre ses doigts. Qu'il est peu redoutable, ce maraudeur aux yeux fauves, dont un morceau de cuivre sonore fait plus qu'un radjah, plus que le cousin du soleil! Il ressemble au coq de bruyère qui, lorsqu'il chante ses amours, s'ensorcèle de sa voixrauque et tourne sur lui-même, et s'enivre et s'oublie, et se laisse prendre comme un petit oiseau déplumé. Et vos orateurs, ô Latins, ressemblent aussi au coq de bruyère, vos poètes, vos idéologues, vos paysans même qui dansent sur la lisière des moissons. Mais des gens autour d'eux les écoutent parler et ne parlent pas, les entendent chanter et ne chantent pas, les regardent danser et ne dansent pas, leur servent à boire et ne boivent pas.
Contre ces gens taciturnes qui menacent de les mettre en cage, le Gouvernement a recruté ses maîtres d'école. A Fintelligence des envahisseurs, il veut opposer l'instruction des envahis. Et le Ministre avait profité de son voyage à Rasboieni pour passer la revue des instituteurs du département. Ils étaient la, tous, de beaux hommes, figure énergique et démarche assurée, derrière leur réviser ou inspecteur primaire, et tous en costume national ; le costume de leur chef ne se distinguait que par la finesse de la chemise et la richesse des broderies. On désire qu'ils gardent leurs habits rustiques, car ils ne doivent être que les prcmiersdespaysans.Lesédificesscolaires qu'on leur a bâtis risquaient de leur donner le dédain des chaumières et de les transformer en demisavants exilés au milieu des labours. Le Ministre exigea qu'ils apprissent l'agriculture et l'enseignassent à leurs élèves. Il les rattacha plus fortement encore à la glèbe en leur cédant un ou deux hectares dont la moitié est utilisée en jardin scolaire, et l'autre abandonnée à leur initiative. Cultivateur de son lopin, le maître d'école a grossi ses appointements et a commencé de prendre sur les campagnards l'ascendant d'un homme plus instruit qu'eux, mais enraciné comme eux dans le labeur de la terre. C'est lui qui organise les banques rurales, et tente d'arracher le paysan aux
griffes de l'usurier juii. C'est lui qui fonde des coopératives dont l'effet presque immédiat, paraîtil, est d'évincer de la commune la colonie étrangère.
Il se fait ainsi, sur certains points des campagnes roumaines, un travail de propagande nationale dont l'instituteur est le meilleur agent, jusqu'ici très docile et très modeste. Et peu à peu on lui adjoint le prêtre, le jeune prêtre sorti d'un séminaire où les lueurs de la vie moderne ont pénétré. Les Roumains n'ont pas encore créé d'antagonisme entre l'instituteur et le pope, ni pensé que le progrès consistât à sacrifier l'un au profit de l'autre. Dans beaucoup de villages, le pope est en même temps maître d'école.
J'avais donc sous les yeux et je pouvais dénombrer les forces que les campagnes moldaves mettent en ligne contre les Juifs. Mais ces fqrces sont-elles bien sûres ? Ceux qui m'entouraient n'en étaient pas très convaincus. On a beau retenir l'instituteur à ses livres et à ses champs; on n'empêchera pas que, dans un pays oii les intérêts de l'oligarchie terrienne sont en désaccord avec les principes démocratiques qu'elle affiche, l'instituteur ne finisse par en être frappé et n'essaie de résoudre à sa manière le problème des classes. De même pour le pope. Ces salaries, dont le salaire restera toujours très inégal à leur impor-
tance, marcheront quelque temps contre les étrangers, les pelés, les galeux, d'où leur semble venir tout le mal; mais, par delà ces rangs ennemis, ils arriveront fatalement et se heurteront à Tiniquité sociale de la grande propriété.
Je me trouvais à côté d'un propriétaire qui, après avoir applaudi au défilé martial des beaux maîtres d'école, ne me cachait pas la crainte que leurs efforts, combinés avec ceux des jeunes popes, n'aboutissent plus tard aux doctrines socialistes.
— Pourquoi cette crainte? lui disais-je. Ne formez-vous pas en eux d'excellents auxiliaires dans votre résistance à l'invasion juive?
— Il est vrai, me disait-il; mais ces auxiliaires ne se laisseront-ils pas emporter par leur zèle? Ne nous aliéneront-ils pas un jour l'esprit de nos paysans?
Il me souvint de la prédiction que m'avait faite, la semaine passée, dans le délicieux paysage olténien, le premier député socialiste de la Roumanie, et je lui répliquai :
— En effet, quand ils auront « désenjuivé » vos campagnes, ils aspireront peut-être à y fonder la démocratie rurale.
— Vous en parlez bien à votre aise ! s'écria-t-il . . ♦ La démocratie rurale, peste!... D'ailleurs, nous (ivons le temps d'y penser» Vqus ne vous doutez pas
encore, vous ne pouvez pas vous douter de la puissance du Juif !...
Cette puissance qui aurait dû l'effrayer semblait au contraire le rassurer. Une Tavouaitpas, certes! Cependant je le devinai dans sa complaisance à m'énumérer les ressources d'Israël et les innombrables stratagèmes de ce peuple ingénieux qui jadis, pour se libérer de ses péchés, avait inventé le bouc émissaire. Cette belle invention a fait son chemin à travers le monde... Et je me demandai, en écoutant mon interlocuteur, si les Juifs de Roumanie ne servaient pas provisoirement de rempart, et comme qui dirait de couverture aux péchés de l'aristocratie foncière.
Du régiment des instituteurs mes regards se portèrent sur les paysans qui nous entouraient ou qui s'en allaient à l'auberge.
M. Také Ionesco m'avait marqué la différence entre les paysans Moldaves et les paysans Valaques d'un mot saisissant : « Le Valaque laisse pousser ses cheveux, le Moldave ne les coupe pas. >. Tout est là. Sous la résignation qui donne aux habitants des campagnes olténiennes leur gravité orientale, on sent une armature de fierté : ici, on ne sent rien qu'hébétude et dépression. Lent, paisible, les yeux doux, le visage triste jusque dans ses sourires, vous diriez souvent du paysan Moldave un homme mal réveillé et dont l'intelligence, réelle
UNE FÊTE A LA CAMPAGNE i4i
mais engourdie, sommeille encore sous les vapeurs d'un narcotique. Les femmes d'ordinaire ont le masque dur. C'est toujours sur les traits des femmes que s'imprime le plus rudement la misère morale d'un pays.
En vérité les propriétaires roumains n'ont pas trop à s'inquiéter de l'avenir des grandes propriétés ni du socialisme. Mais comme les instituteurs feront bien de relire les vieilles chroniques et d'y puiser le courage qui surmonte les défaites ! Moins heureux qu'Etienne, ils mènent au combat des troupes endormies, et j'ai dans l'idée que cette fois les boyars ne mettront pas pied à terre pour les défendre.,.