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CHAPITRE III

J'avais quitté Rasboieni au moment où les enfants de Fécole représentaient devant le Ministre une comédie en plein air. Le sous-préfet de Néamtsu m'emmenait coucher au monastère d'Agapia, avant de me conduire dans sa résidence.

Nous étions à peine sortis du bourg que je pus constater la singulière apathie des paysans Moldaves. Un convoi de charrettes montait la côte que nous descendions, de petites charrettes incapables de traîner la montagne de foin, dont, au mépris des lois les plus élémentaires de Féquilibre, on les avait chargées. Et il arriva ce qui, à moins d'un miracle, devait arriver : la première versa, la seconde bascula, la troisième en fit autant et la quatrième se mit à osciller, comme si les violons tsiganes lui jouaient un air de hora. Les bœufs s'accroupirent dans la poussière ensoleillée et reprirent placidement leur songe de nuit fraîche et d'abreuvoir* Leurs conducteurs, devant leur

foin éparpillé et cette demi-journée de travail perdue, s'assirent en souriant au bord de la route et regardèrent les miliciens qui revenaient de la fête et déjeunes popes qui s'en retournaient chez eux, leurs vêtements sacerdotaux plies sous un bras et leur petite femme toute en rose suspendue à l'autre.

Le soleil nous harcela dans ces plaines découvertes, mais, à son déclin, nous atteignîmes les Carpathes, et lecheminsinueuxfut baigné d'ombre. Nous n'apercevions pas le monastère : cependant on le devinait, aux maisons de paysans plus nombreuses et plus confortables bâties sur cette terre jadis ecclésiastique.

Si vous allez jamais au monastère d'Âgapia, je vous signale un tournant de la route où vous verrez une croix et une fontaine. Arrêtez-vous et buvez de cette eau. Ce n'est pas qu'elle soit plus limpide et plus désaltérante que les eaux qui jaillissent dans les montagnes. Mais vous n'en aurez pas avalé deux gorgées que vous aurez oublié la question sociale de la Moldavie. Il ne vous souviendra plus que la vie est souvent compliquée pour ceux qui ne sont nés ni princes, ni demiprinces, ni quart de princes, ni boyars, ni même simples propriétaires de trois mille hectares. Et le plus blanc des monastères vous apparaîtra à l'entrée d'une gorge montagneuse comme la mai-

son blanche des gardiens du paradis. Ses tours, ses tourelles, ses pignons, son belTroi h deux étages, ses toits de fer, se détachent en blancheur sur le fourmillement noir des lances de sapins. Une allée de villas conduit à son gros porche surbaissé. Ces jolis pavillons sont habités par des nonnes qui n'ont point trouvé place dans l'intérieur du monastère ou qui préfèrent cultiver elles-mêmes leur jardin.

Au moment où nous arrivions, deux grandes voitures encombrées de malles s'ébranlaient sur les pavés. (( Mon Dieu, m'écriai-je, le couvent déménage-t-il ? Est-il expulsé ? arriverions-nous trop tard? » On me rassura : ce n'était que des hôtes qui s'en allaient. Les nonnes d'Agapia, en dépit du métropolite, mais avec l'assentiment du préfet, demeurent fidèles aux coutumes hospitalières des couvents d'autrefois. Chaque été, elles louent leurs ermitages pour un prix assez modique. Jadis, elles étaient toutes filles de haute naissance et richement dotées. Aujourd'hui, l'abbaye s'embourgeoise, s'appauvrit ; mais des gens du monde y viennent chercher encore une villégiature OLi les plaisirs mondains se sanctifient et où les sanctifications se parfument de mondanité.

La porte franchie, vous entrez dans une grande cour gazonnée et sillonnée de chemins étroits en pierres plates et luisantes. Au centre s'élève

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l'église et tout autour le monastère. Ne vous attendez pas à la sévérité d'un cloître : c'est un assemblage de maisons dont chacune a son caractère, reliées entre elles par deux balcons de bois, Tun presque au ras du sol, l'autre au premier étage. Les chambres, les chapelles, les réfectoires, les appartements de l'abbesse ouvrent sur ces balcons verdoyants de lierre et empourprés de vigne sauvage. Les chambres, des nonnes ressemblent aux cellules des carmélites comme un carrosse à une charrette. Les planchers sont recouverts de tapis et les murs de tentures à demi orientales. J'y ai vu peu de saintes Images, beaucoup de photographies : celle du Prince héritier, celles des frères, des cousins et des hôtes, des albums dorés sur les guéridons, des fleurs sur les cheminées, des broderies sur les canapés-lits, tous les coussins et tous les sourires d'une religion qui s'humanise. Les plus pauvres sont encore meublées comme, si j'étais ouvrière et coquette, je voudrais l'être. Elles tissent en fredonnant leur robe de bure et vendent aux voyageurs des chaînes de leurs cheveux coupés. Caries unes sont riches, les autres pauvres ; mais ce sont surtout les chambres des riches que l'on visite. Et les unes sont vieilles, les autres jeunes ; mais ce sont surtout les vieilles que l'on rencontre. Je ne dirai rien de la cuisine: j'en dirais trop. J'imagine que les nonnes d'Agapia ont entrepris

de corrompre les fonctionnaires du Gouvernement, et qu'elles connaissaient le faible du Sous- Préfet pour la soupe au poulet et les gâteaux au fromage. Après le dîner, nous sortîmes. C'était l'heure où les Roumains disent que le jour et la nuit s'embrassent. Le monastère semble bien clos, mais il a des couloirs et des escaliers qui donnent sur la foret. La nuit avait Texquise beauté des nuits pures dans les défilés sombres, de ces nuits qu'on sent plus à soi parce qu'on n'en découvre pas l'immensité. La lune à demi voilée par un nuage le traînait comme une écharpe amoureuse sur la gorge des montagnes. Des ombres, plus noires que l'ombre, se promenaient entre les hêtres. L'eau d'un petit moulin bruissait à nos pieds. Les rires étouffés faisaient un clapotis de jeunesse sous les Heurs des vérandas monastiques. Tout à coup des sons de trompe s'appelèrent, se répondirent, se répercutèrent au loin. On eût dit que les sonneurs s'enivraient euxmêmes de leurs sonorités et qu'ils sonnaient un hallali pour le plaisir des étoiles.

Le Sous-Préfet se mit à rire :

— Ne vous étonnez pas, me dit-il : ce sont les veilleurs. Ils savent que je suis ici, et ils font du zèle.

— Ma foi, monsieur le Sous-Préfet, lui répondis-je, des administrateurs que je connais vous

êtes le seul dont la présence ajoute à la poésie de la nature.

Gomme nous regagnions la grande avenue et que nous passions sous les fenêtres d'une villa, des jeunes filles roumaines, les filles d'un général, je crois, s'écrièrent dans le plus pur français : « Qui sont ces deux ostrogoths? »

— Que disent-elles ? me demanda le Sous- Préfet.

— Que nous sommes deux ostrogoths. C'est un souvenir des invasions.

— Avouez que vous ne pensiez pas être traité d'ostrogoth, par une belle nuit d'été, au fond d'un monastère de la Moldavie !

— Je l'avoue ; mais si nous faisions une petite irruption dans l'église ?

— En etfet, c'est l'heure. Ecoutez.

Une vieille nonne clopinait à ce moment autour de l'église. Elle frappait sur une planchette avec un morceau de bois et en tirait une gamme de sons grêles, presque aussi clairs que des sons d'harmonica, puis deux ou trois notes plus espacées et plus fortes. Alors elle s'arrêtait, et, quand les dernières vibrations s'en étaient assoupies, elle reprenait sa marche et son étrange musique.

L'église resplendissait. Au-dessus de l'autel, une Vierge peinte, toute cuirassée de lames d'argent, ^e montrait que son visage et ses mains noires.

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Mais un souffle tiède de jeunesse était passé sui les piliers et sur les murs. Les barbes neigeuses des patriarches byzantins avaient fondu. Les corps glacés en gestes hiératiques avaient retrouvé leur souplesse ; les tableaux qui émergeaient à la clarté des cierges n'offraient aux yeux que des Christ jeunes et pleins de vie, et des femmes évangéliques d'une grâce infiniment humaine.

Cependant les nonnes clairsemées sur les dalles avaient toutes atteint l'âge de la décrépitude, sauf l'officiante qui, d'une voix galopante et rauque, psalmodiait les prières du soir. La splendeur de l'église, son grand voile noir étendu comme un tapis sous ses genoux, son teint mat, ses paupières bistrées, lui donnaient une beauté de tragédienne. Est-ce un effet de notre détestable imagination romanesque qui, dans une belle créature agenouillée sur une pierre nue, se plaît toujours à chercher un mystère, ou faut-il croire que la plus charmante des abbayes de Thélèmc recèle aussi de la révolte et de la douleur?

— Mais, demandai-je, où sont les autres religieuses ?

— Les jeunes, me répondit-on, les maïcoutze^ pourquoi voulez-vous qu'elles se dérangent? Les vieilles sont là qui prient pour elles.

Le lendemain, de grand matin, je retournai à l'église, et j'y reconnus les mômes nonnes, plus

vieilles d'une nuit ; mais je ne vis pointles jeunes.

— Où sont-elles? demandai-je.

— Apparemment, elles dorment encore, me répondit-on.

La Supérieure, elle, ne dormait pas, et je fus admis à lui baiser la main. Elle avait quatre-vingtsix ans et appartenait à une des plus anciennes familles du pays. Son corps diaphane n'était, selon le mot du poète, que le dernier prétexte pour que son âme s'attardât dans ce joli monastère. On croyait sentir que la vie lui avait été aussi douce que Tétaient aux petites nonnes ses douces mains d'aïeule.

Mais qu'y a-t-il de plus trompeur que les visages? Le voyageur les interroge et, dans sa mémoire où il en garde le pâle reilet, il les fait parler comme le veut sa fantaisie. Je ne sais rien des cœurs d'Agapia. Je sais seulement que les derniers jours de septembre s'y couronnent de ileurs, que la nuit était merveilleuse, que des nonnes invisibles riaient sous la feuillée et que, lorsqu'il fallut partir, la saison des hôtes finissait : les jeunes employés du téléphone avaient plié bagages et devant la route, où ils s'éloignaient et où s'éloignaient avec eux les joyeuses sonneries qui précèdent les visiteurs, les sœurs tourières avaient les larmes aux yeux.

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