‹ La Roumanie contemporaineChapitre 13 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

J'arrivai un samedi matin à Neamtsu, petite ville de huit mille âmes. Les samedis moldaves ressemblent aux dimanches anglais. La ville mal bâtie, qui commence comme un hameau et finit comme une bourgade, était livrée au soleil, aux mouches et à la poussière. Sur la place du marché, deux Roumains se promenaient mélancoliquement autour d'une pile démêlons. Les échoppes étaient fermées ; les épiceries et les boucheries étaient fermées; des cabarets même étaient fermés. Les chiens désœuvrés venaient renitler aux interstices des volets clos. Mais des différents points de la ville, on entendait, à brusques intervalles, des explosions de cris sauvages. Les douze synagogues célébraient le sabbat.

Je n'ai rien vu au premier abord de plus repoussant que ces synagogues, rien qui réponde moins à ridée que je me forme d'un culte religieux ; non, rien, pas même dans les affreux greniers des

pagodes chinoises. Représentez-vous une vieille salle d'école mal aérée, jamais balayée, empestée d'ail, pleine de gens assis ou debout, le chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles, quelques-uns ayant jeté sur leur tête et leurs épaules un morceau de tapis rayé, luisant de graisse. Le rabbin, devant son pupitre, leur tourne le dos et lit à haute voix, pendant qu'ils causent, discutent, se déplacent, semblent traiter leurs affaires. Et soudain, au moment oij la voix du rabbin, qui s'entendait à peine, ne s'entend plus, tous ces gens éclatent en hurlements et en vociférations. Ils passent du brouhaha au charivari. Et je confesse que cette façon de louer Dieu m'a profondément répugné.

Mais la scène prit bientôt à mes yeux une sorte d'intérêt dramatique. Ce n'était pas une simple assemblée de fidèles qui fourmillait dans cette masure : c'était une armée en marche. Ce prêtre, encapuchonné d'un voile brillant, la tête en arrière, la barbe presque horizontale, drapé de blanc comme l'Arabe dans son burnous, avait l'air, tout immobile qu'il fût, de marcher à la conquête d'une terre promise. Derrière lui, la foule arrêtée un instant, pour établir ses comptes et supputer ses gains, repartait sur des clameurs de guerre.

Les vieillards de la tribu, ceux qui gardent la longue lévite et qui portent encore les boucles de

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Ib2 JUIFS ET PAYSANS

cheveux ondulées tombant jusqu'au menton, occupaient une autre synagogue, toute petite, rayonnée de casiers en bois blanc et d'in-folio déchiquetés. Ils ne criaient ni ne chantaient ; mais, penchés sur une table où s'étalait leur barbe grise, ces docteurs de la cabale feuilletaient des grimoires que les rats avaient rongés et semblaient y déchiffrer les destinées de leur peuple.

Toutes ces synagogues avaient l'air de baraquements dressés h la hâte ; et le soleil et le vaste silence faisaient autour d'elles l'immensité du désert.

Des huit mille habitants de Neamtsu, environ trois mille cinq cents sont Israélites : assez faible proportion pour une ville moldave. Je ne sais encore s'ils sont persécutés, mais j'afdrme qu'on ne les réduit pas à prier dans des catacombes.

Pendant que le vacarme continuait, nous allâmes visiter l'hôpital. C'est le seul monument de la ville, et elle le doit aux religieux d'un grand monastère du voisinage.

— Avez-vous du cœur au ventre ? me dit le médecin, un de ces médecins à la forte carrure qui ne marchandent pas aux malades le cordial de leur belle humeur. Voulez-vous m'accompagner dans ma visite? Vous y verrez en raccourci toutes les misères de nos campagnes.

Je le suivis. L'hôpital ne dispose que de cinquante lits. Sur cent malheureux qui s'y présentent,

on en prend deux ou trois. Ces élus sont souvent des désespérés. Ils viennent y mourir de Tinfeclion qui grandit dans leurs villages et que leur apporta l'invasion des armées étrangères. Mais ce qui me remplit d'horreur et de pitié, ce fut le spectacle d'une salle de pellagreux.

Cette terrible maladie des campagnes roumaines et surtout moldaves frappe indifféremment rhomme, le vieillard ou l'adolescent. Elle se tient embusquée sous le toit pourri des chaumières; elle égrène de ses doigts empoisonnés le maïs des années mauvaises ; elle guette le paysan à la sortie des auberges. Avant de le terrasser, elle se fait souvent sa compagne et marche des années et des années dans son ombre. Elle n'est pas pressée ; elle est même paresseuse. Son premier contact laisse de petites gerçures, et d'avoir mordillé la peau lui suffit. L'automne vient: elle se repose. L'hiver, elle dort. Toute la famille est là, tassée autour du poêle en terre. La pellagre dort sur le lit des parents ou des enfants, et ne gène personne. Cependant le jeune homme est pris, sans cause apparente, d'un vertige de lassitude qui lui décolore la vie. La mère regarde ses petits et, le cœur vide, se sent très loin d'eux. Le vieux qui remâchait ses souvenirs s'aperçoit qu'ils ont perdu leur saveur. Les yeux ne se tournent plus vers l'horizon pour y épier les indices du

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printemps : ils s'attachent obstinément au sol noir de la chaumière, comme si tout Tavenir y germait. Cela ne dure pas. On secoue ce malaise. On se dit: « C'est la faute de la bise que nous envoie la Russie. » La Russie est innocente : le souffle de la pellagre endormie s'est un instant mêlé à leurs haleines. Et, quand le printemps sourit, elle se réveille. Elle s'étire aux premiers bourgeons. Le paysan la trouve derrière ses bœufs, et ses sandales lui pèsent comme des souliers de plomb. De jour en jour plus morne et plus hébété, il porte en lui une effrayante solitude où se lève le fantôme du suicide. Ses regards sont immobiles et ternes. Ses lèvres ne se desserrent qu'à la rencontre du verre d'eau-de-vie. Et l'ivresse ne le détache pas de son silence. Le maïs dont il fait presque sa seule nourriture, — le malheureux se réserve d'ordinaire son plus mauvais maïs et vend le meilleur, — l'abus de l'alcool, Tobservance de tous les jeûnes, l'ignorance de l'hygiène, l'acheminent h cette salle d'hôpital où j'ai vu des femmes, des hommes, un enfant, la prunelle iixe, les lèvres soudées, plus rigides que des morts, le drap relevé jusqu'au menton et comme hallucinés par sa blancheur de suaire. J'ai visité des maisons de fous, et je n'ai pas souvenance d'avoir surpris si visiblement dans les yeux de l'homme l'idée de sa propre destruction.

— Tenez, me dit le médecin en continuant sa promenade, vous pourrez dire que nous soignons les Juifs et gratis. Il n'est pas inutile de l'observer, puisqu'on nous traite de persécuteurs. Voici une vieille Juive qui a le corps perclus de rhumatismes.

Je lui demandai si la population Israélite souffrait aussi de la pellagre.

— Non, me répondit-il, Flsraélite a bien plus d'hygiène que le paysan roumain, et une alimentation beaucoup plus saine. Il mange de la viande et ne boit pas. Qu'un de ses enfants tombe malade, le Juif court chercher le médecin, et dépense, s'il le faut, jusqu'à ses dernières économies. C'est une des raisons qui vous expliquent que l'accroissement des Juifs en Moldavie, depuis 1850, est d'environ cent pour cent, tandis que celui des Moldaves ne dépasse pas soixante ^ Et nos

1. Je relève dans Touvrage de Verax, cité plus haut, les constatations suivantes qui confirment ce que me disait le docteur de Neamtsu : « Pendant les vingt-trois dernières années, dans les communes urbaines de la Moldavie, l'excédent des morts des chrétiens sur les naissances a été de 29.786 ; pendant cette même période, l'excédent de naissances des Juifs, dont le nombre n'était que la moitié de celui des chrétiens, a été de 38.250... La population chrétienne (et ouvrière) des villes moldaves s'éteint pendant qu'elles voient leur population juive croître de jour en jour... Logés dans des masures infectes ou dans des trous creusés en terre, les enfants roumains périssent en masse à la moindre maladie; ils sont insuffisamment vêtus, ils doivent se contenter d'une nourriture malsaine, et leurs organismes affaiblis n'offrent qu'une faible résistance au mal... La pauvreté dont se plaignent les Juifs est l'aisance à côté de celle dont souffrent les Roumains des faubourgs. »

paysans n'ont pourtant à payer ni le docteur, ni les remèdes! Il est vrai que nous ne sommes pas assez nombreux, mais ils ne songent guère à s'en plaindre. Ils font si bon me'nage avec la maladie qu'ils ont toujours peur de la contrarier. Pour obtenir d'une paysanne qu'elle appelle le médecin ou vienne sonner à sa porte, il faut la croix, la bannière et monsieur le Sous-Préfet ci-présent.

C'était l'heure de la consultation. Son antichambre se remplissait de détresse et d'angoisse.

— Ah ! me dit-il, ceux-là n'en peuvent plus. Et je vais être obligé de les repousser! Je n'ai qu'un lit de disponible. Quelle misère!

Il me serra la main, et, d'un air de tristesse qu'il n'avait pas au chevet de ses malades, il entra dans son cabinet.

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