UN BACHELIER DE MOLDAVIE
Je quittai à regret le sous-préfet de Neamtsu et sa charmante femme, directrice de l'École, qui m'avaient si gracieusement accueilli dans leur petite maison tapissée de fleurs ; et, recommandé h leur collègue de Piatra, je partis en voiture pour le chef-lieu du district.
Le hasard me donna comme compagnon de route le fils d'un pope, un gros étudiant campagnard dont la conversation me divertit extrêmement. Avec cette douce familiarité qui est un des attraits de la vie roumaine, il me mit la main sur le bras et me dit :
— Connaissez-vous M. Jaurès? En voilà un homme que j aime ! Et M. Guesde? Et M. Combes? Oh ! M. Combes ! Je Taime encore plus. Quels hommes ! Êtes-vous heureux en France de les avoir!
— Vous n'en avez pas idée, lui dis-je. Mais il me semble que vous êtes socialiste.
Il m'expliqua que, s'il ne Tétait pas encore, il avait bonne espérance de le devenir.
Là-dessus, nous rencontrâmes une division d'artillerie qui s'en allait aux manœuvres, et notre voiture dut se ranger sur le bord du fossé. Des officiers défilaient au pas dans un nuage de poussière, et je les entendais qui causaient en français.
— Bon! s'écria mon étudiant, ces gens-là ne se dépêcheront pas! Ça leur est bien égal que nous avalions leur poussière. Et regardez les pauvres hères perchés sur leurs caissons! Est-ce une vie de traîner ainsi du bronze sur les routes?
— Vous ne me paraissez pas, lui dis-je, apprécier les institutions militaires.
— Moi, fit-il énergiquement, je suis antimilitariste : c'est pourquoi j'aime tant le socialisme.
L'infâme poussière des officiers et du train des équipages nous ayant desséché la gorge, je lui proposai de descendre à une auberge qui se dressait, solitaire, à mi-chemin de Piatra. Elle était relativement propre. L'aubergiste, un Juif, nous ouvrit sa chambre, une petite pièce décorée de tapisseries comme les pièces roumaines, et nous servit cet alcool de maïs qu'on nomme la souika^ et dont s'enivrent les paysans. Je n'y eus pas goûté que j'eus la bouche emportée d'une acre brûlure.
— Ce n'est pas de l'eau-de-vie, m'écriai-je, c'est du poison !