‹ La Roumanie contemporaineChapitre 15 sur 28 · UN BACHELIER DE MOLDAVIE · texte numérisé non relu

UN BACHELIER DE MOLDAVIE

Mon étudiant, qui avait lampe son verre, faisait la grimace.

— Elle est un peu rude, dit-il ; mais les paysans la préfèrent ainsi. Notre cocher en est à son troisième verre et s'en lèche les moustaches.

Il me souvint d'avoir lu dans un rapport de M. Ernest Desjardins, paru en 1867 sur les Juifs de Moldavie, que l'eau-de-vie vendue aux paysans moldaves était frelatée de vitriol. Et ma petite expérience me persuadait que, depuis quarante ans, la fabrication n'en avait pas changé.

La porte de l'auberge s'entre-bâilla et une paysanne se glissa vers le comptoir où elle posa un panier. Le cabaretier, qui s'était approché sans mot dire, l'ouvrit et y prit délicatement une douzaine d'oeufs et une bouteille vide. Je le vis soupeser les œufs, les flairer, les observer a la lumière, puis les placer un à un dans une caisse où d'autres œufs étaient déjà rangés. La femme, silencieuse, suivait ses gestes. Il revint au comptoir, versa dans la bouteille quatre mesures d'eau-de-vie, s'aperçut qu'il s'était trompé, en retira la valeur d'un petit verre, et la rendit enfin à la femme qui balbutia un remerciement et s'esquiva. Son mari devait être absent : elle en profitait pour liquider ses œufs. La pensée de l'ignoble mélange qu'elle emportait dans son panier me soulevait le cœur.

— A qui la faute? me dit mon étudiant. Croyez-

VOUS que les cabaretiers roumains se privent d'en débiter? On accuse toujours les Juifs de la misère des paysans : ce n'est pas juste. Ils leur vendent de mauvaises drogues, mais ils n'ont pas les moyens de leur en vendre de bonnes. Je ne vois pas pourquoi je ne les aimerais pas. Us ont deux jambes, deux bras, un cœur et une tête comme nous. Ne faut-il pas qu'ils vivent? Vivent les Juifs et vivent les socialistes !

— Qui donc, lui dis-je en riant, déplorait hier que la jeunesse de votre pays fût désenchantée ? Vous avez de généreux enthousiasmes.

— J'en ai d'autres encore, fit-il avec un coup d'œil malin.

Je ne jugeai pas à propos de le pousser sur ses plus secrètes ferveurs; mais, quand il sut que le matin même j'avais quitté le monastère d'Agapia, où il avait, lui aussi, séjourné, il me confessa qu'en aucun lieu du monde la vie ne lui avait paru plus belle ni les âmes plus clémentes. Et nous atteignîmes les maisons de Piatra à son cri de : — Vivent les nonnes!

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