‹ La Roumanie contemporaineChapitre 3 sur 28 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

11 faut toujours songer au kalpak quand on voyage en Roumanie; et c'était bien Tidée de M. Jean Bratiano, ministre des Affaires étrangères, lorsqu'il me choisit lui-même dans sa bihliotlièque les récits les plus marquants des voyageurs qui avaient visité son pays à la (in du xyni' siècle et jusqu'en 1848. « La Roumanie, me disait-il, ne vaut qu'on l'étudié que si on se reporte constamment à cinquante ans en arrière. J'affirme alors que même la métamorphose du Japon en Etat moderne est moins extraordinaire que la rénovation des Principautés danubiennes. » Et il ajoutait : « Notre histoire se divise en trois grandes périodes : la première qui s'étend des origines h la fin du xvii' siècle, confuse, sanglante, barbare, héroïque. Nous sommes balayés par les invasions^ Toutes les hordes qui s'abattent sur l'EuropCj les Roumains en sont les brise-lames. Puis les Russes, les Autrichiens, les Polonais, les Hongrois,

les Turcs s'acharnent contre nous, et nos boyars s'acharnent contre eux-mêmes. Notez que, jusqu'au prince Charles, nousne comptonspas plus de quatre princes qui aient régné au moins dix ans. Comment avons-nous persiste? Il y a du miracle dans la vie de notre peuple. La seconde période part du xvni'' siècle. Les Turcs, qui n'ont pu nous anéantir, ont cependant réservé sur nous leur droit de suzeraineté. La Valachie et la Moldavie exténuées reçoivent leurs princes de la main du sultan qui les choisit parmi les drogmans de son quartier du Fanar. Durant cent années, elles ne seront plus que les fermes de Stamboul, livrées sans résistance à tous les marchandages et à toutes les corruptions. Ce n'est qu'aux environs de 1820 que nous commençons a remuer sous cet amas d'ignominies. Trente ans encore d'incertitudes, d'anxiété, de douloureux tâtonnements, mais aussi de jeunesse et de foi; et nous touchons aux temps modernes qui sont venus tard pour nous. Lisez maintenant les témoignages de ceux qui nous virent dans notre nuit de misère ou à l'aube de notre journée. »

J'ai lu : c'est une lecture effarante. Sommesnous en Europe, en Asie, chez les Aztèques ou chez les Topinambous? Je n'imagine pas de farce plus sinistre que la vie d'un hospodar Fanariote.

Premier acte : le quartier du Fanar. Un petit

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Grec de rien du tout, ancien « grammaticus », obséquieux, beau parleur, que sa connaissance des langues étrangères a rendu indispensable aux Turcs, canal paroii passent tous les mensonges et tous les marchés, vient d'acheter du Sultan le gouvernement d'une principauté. Aussitôt les gros banquiers et les gros marchands frappent h la porte de la nouvelle Altesse, suivis ou précédés des quémandeurs, des flatteurs, des parasites et des parents pauvres. On s'entasse sur le seuil, on se bouscule dans Tescalier. Le Prince accueille les requêtes, débat les prix, discute les surenchères, débite des honneurs et distribue des charges.

Second acte : le voyage. Son Altesse met trente jours à gagner Bucarest ou lassi. Les villages qu'on traverse retentissent des quatre cents chevaux et des cent chariots qui l'accompagnent, sans compter les carrosses. De clocher en clocher les cloches carillonnantes annoncent l'arrivée du vautour; et, quand il entre dans sa ville, l'archevêque le reçoit sur le parvis de la cathédrale et lui donne sa bénédiction. Vous ne reconnaîtriez plus alors le Grœculiis de Byzance : tout ce bruit et ces hommages le grandissent à ses propres yeux. Il se sent hospodar à en crever d'orgueil. Le palais s'ouvre : il s'y avance, la tête courbée, le menton sur la poitrine, les paupières mi-closeâ. Il roula entre ses doigts un petit cha-

pelet d'ambre, mais, de son autre main, il pétrit au fond de sa poche une poignée de monnaies d'or nouvellement frappées. Il parle peu, d'une voix douce et cadencée. 11 ne répond pas; il feint la surdité; il est sourd comme un dieu. Les boyars s'empressent ; les ims le soulèvent et veillent à ce que ses pieds touchent à peine la terre, les autres tiennentla queue de sa robe. « Sous cet aspect d'auguste paralytique », il passe dans ses appartements privés où seul a il lâche prestement le chapelet pour la pipe. »

Troisième acte : il règne, c'est-à-dire qu'il crée de nouveaux impôts. Il règne, mais sans déballer ses malles. Richesses, argent, bijoux, meubles précieux, et même ses vêtements restent enfermés dans des coffres de voyage. Sois toujours prêt à partir! recommande la sagesse grecque.

Quatrième acte : il règne de plus en plus. Les paysans qui font appel à sa justice sont jetés dans des basses-fosses ou condamnés aux mines de sel. Son représentant à Constantinople lui mande que sa chute est prochaine et son trône remis à l'encan : il se hâte de jouir. Le firman qui le dépose est en route : il se gorge. Le Métropolitain le lui transmet : il vide les caisses, cependant que les indigènes se consolent de son départ en préparant la réception de son successeur.

Cinquième acte : notre hospodar est empalé, à

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moins que le quartier du Fanar ne s'embellisse d'un nouveau palais où il jouit en paix de sa fructueuse administration.

Dans le nombre des Fanariotes, il y en eut de bons, il y en eut de pires. Mais les boyars ne valaient pas mieux. Un Grec à cheval, les étriers hauts et les genoux en cquerre, « branlant hi tête comme un magot de plâtre », les remplit d'une sainte épouvante. On les voit mendier dans son antichambre la permission de porter la barbe. Qu'ils demeurent tapis chez eux ou qu'ils roulent carrosse dans les rues défoncées des viUes et singent effrénément la société de Vienne et de Paris, les témoignages restent les mêmes, d'une précision monotone et accablante. Ils sont fainéants, vaniteux jusque-là qu'ils se croient les plus nobles des Occidentaux, prodigues d'un or qu'ils font suer aux paysans dans d'infâmes supplices, enragés de jouissance, gavés de bonne chère, subtils et cruels. L'Anglais Wilkinson, consul à Bucarest en 1820, note que leurs conversations ne roulent que sur des obscénités. Ils torturent leurs esclaves tsiganes. Mutilations, fantaisies de boyars. En 1835, on nous parle encore de moules de pierre oii des hommes enfermés vivants se putréfient. Un cuisinier gâte une sauce : l'intendant lui brûle la cervelle. La femme d'un médecin français, dépouillée par des brigands,

SLU LA ROUTE DE UUCARES'l 2ô

va se plaindre au Spatar et reconnaît sur la tête de ce généralissime un de ses cachemirs volés. Un membre de la cour souveraine, somme d'acquitter une lettre de change, prétend qu'on a falsifié sa signature. <( Osez donc la regarder ! » s'écrie l'honnête et maladroit créancier. Le juge saisit la lettre et, pour mieux la lire, l'approche d'une bougie si près qu'elle s'y enflamme. (( Quand j'ai visité les salines, écrit en 1839 F. Colson, c'est-à-dire les bagnes oi^i sont envoyés les plus grands criminels, je n'y ai pas trouvé un seul boyar ! »

Mais leur vie est un bagne. Ces esclaves de leur ventre et de leur vanité le sont encore plus des hospodars. Et qui ne tremble pas sous l'énorme kalpak? Le Turc décapite aussi facilement un hospodar qu'un hospodar fait d'un boyar et un boyar d'un paysan. Partout la trahison, la vénalité, la paresse et la mort. TJiouvenel, en 1840, l'aimable Saint-Marc Girardin, quelques années avant, s'étonnent d'une démoralisation si profonde. Entre les boyars, dont les plus intelligents sont des blasés, et les paysans en fuite ou terrés dans leurs tanières^, point de bourgeoisie; des

1. « Les paysans se retirent dans des excavations pratiquées sons lenrs misérables hnttes et y entretiennent un petit feu avec du fumier et des branches d'arbres. » (Wilkinson, Tableau historique^ géographique et politique de la Moldavie et de la Valachie^ Londres, 1820.)

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étrangers, des Arméniens, des Levantins, d'anciens janissaires, des Juifs trafiquent et remplissent toutes les fonctions. Le divorce a dissous la famille ; la peur, le sentiment de la patrie. Aucune religion : des pratiques grossières. Le clergé national s'avilit dans une ignorance gothique et presque cimmérienne. Un seigneur surprend un jour une de ses paysannes en train de brouter de l'herbe : c'est le pope qui lui a prescrit cette pénitence. Mais, au milieu du silence des campagnes, d'admirables monastères, dédiés aux Saints Lieux, se dressent, exempts de tout impôt, citadelles du clergé grec, goulfres où se sont abîmées les richesses du pays; car le pays est riche, naturellement et spontanément riche. La terre désolée ne demande qu'à produire. A défaut des semences qu'on lui refuse, elle se prodigue en fleurs ; elle étale pour des yeux qui ne veulent pas comprendre d'immenses prairies d'amarantes et d'anémones.

Les voyageurs ne soupçonnent pas encore d'oîi viendra le salut : de l'Autriche? de la Russie? Ils constatent cependant, à partir de 1830, des symptômes de renaissance, une instruction plus répandue, le progrès des idées françaises, la bonne volonté des princes indigènes, qui sous la tutelle russe ont succédé aux Fanariotes. Faibles indices. Ils ne devinent pas quelle merveilleuse aventure

se prépare ; d'ailleurs, leurs hôtes Tignorent euxmêmes ^ Mais tous se sentent pris au cœur par cette nature à demi sauvage et qui croise sur d'inutiles trésors ses bras désespérés. Ils en emportent l'image de la plus grande infortune. Ni les horribles marchés d'esclaves tsiganes ; ni les paysans dont la longue chevelure et les sandales en peau de chèvre ne connaissent que le vent des paniques; ni les haillons qui, au bord des routes, rendent le sourire des femmes si navrant; ni leurs yeux de madones italiennes où les anges semblent toujours pleurer, tant d'intelligence perdue, tant de beauté dégradée les émeuvent moins encore que les faces d'abandon par lesquelles la nature dénonce le crime des hommes. En 1839, de Moltke, appelé comme instructeur des troupes à Constantinople, traversa la Roumanie. La vue de ces friches lugubres et de ces champs, plus labourés des canons étrangers que des charrues valaques, éveilla la compassion dans son âme carnassière. La terre roumaine eut le triste honneur de le faire gémir sur nos folies dévastatrices et de lui donner peut-être sa première

1. Un boyar disait à Thouvenel : « Que deviendra ce malheureux pays? Dieu seul le sait. La Russie et l'Autriche se sont peut-être déjà, par un traité secret, partagé la Valachie. f> Et il ajoutait : « On nous plaisante sur nos modes et nos tentatives de réformes. On juge notre présent, mais on oublie trop le passé qui Texcuse, )> (Thouvenel, La Hongrie et la Valachie, Paris, 1840.)

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et sa dernière nausée du sang. C'est sur cette vision que je ferme mes livres et que je quitte Sinaia, en quête d'une Roumanie plus roumaine.

La vallée de la Prahova s'élargit. Nous entrons dans la région des collines et du sel et du pétrole. Cette route de Prédéal à Bucarest a l'avantage de nous faire parcourir en quelques heures les divers aspects de la Roumanie, et l'on pourrait m.éme y installer dans les chemins de fer un cours d'économie politique à l'usage des voyageurs.

Arrêt h Campina et première leçon. Campina, gros hourg assez éloigné de la gare, n'offre rien de remarquable, sinon qu'au pied de ses collines et jusqu'aux terrasses de Doftana la terre sent effroyablement le pétrole. L'odeur vous en poursuit même sur les noix cassées que les enfants vous vendent dans des cornets de feuilles vertes.

Il s'en est fallu de peu que le bourg somnolent de Campina ne devînt la capitale d'un royaume financier. L'industrie du pétrole était presque inconnue des anciens Valaques. Les campagnards n'utilisaient le suintement de la terre qu'à graisser les roues de leurs chariots. Mais, dès que le progrès scientifique eut fait de ce combustible un des moteurs les plus nécessaires h la vie moderne, les capitaux étrangers accoururent. Onditqu'ilsy furent malheureux et que des Sociétés durent arrêter leurs

fouilles OÙ, je ne sais par quel ensorcellement, le pétrole avalait leurs millions et ne voulait pas sortir. Cependant une Compagnie roumaine associée h une Compagnie de Budapest rompit le charme; et de 1870 à la fin du siècle, la production de Campina s'éleva de quinze mille à cinq cent mille tonnes. Le pétrole roumain jaillit, bouillonna, enfuma le ciel, transforma des hectares de terre en lac noir, donna la fièvre aux spéculateurs et aux pauvres paysans qui descendent dans les exhalaisons de leurs puits à la lueur d'un miroir.

Il fit tant de tapage qu'il empêcha M. Rockeleller de dormir. M. Rockefeller, ne dormant pas, vint en Roumanie et sollicita du Gouvernement la concession des terrains pétrolifères appartenant à l'Etat. Les finances roumaines étaient alors à toute extrémité. Ce pays agricole et sans irrigation, dont la prospérité tient au caprice du ciel, avait eu contre lui des étés aussi avares de pluie que ses gouvernants s'étaient montrés peu ménagers de son or. A cet instant critique où Ton se voue au diable, le diable apparaissait sous la forme du trust américain. On discuta, on s'échauffa : bref, le pacte fut repoussé. Et c'est ici que la leçon d'économie politique variera singulièrement, selon que vous l'entendrez d'un membre du parti libéral ou du parti conservateur.

Les conservateurs roumains, qui se distinguent

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des libéraux en ce qu'ils ne désirent pas conserver pour leur pays la jouissance exclusive de ses richesses, vous diront : « Regardez ces petites exploitations dangereuses et primitives et toutes ces terres que la sonde n'a pas encore interrogées. Songez à la région de Buzeu qui ne produira vraiment que du jour où le pétrole canalisé aboutira au Danube. Rockefeller l'y eût mené, lui! Nous ne voulons pas que des étrangers exploitent un bien que nous sommes incapables d'exploiter nousmêmes. Nos riches propriétaires n'aventureront jamais un liard dans une entreprise financière, tant que leurs récoltes et les hypothèques à dix pour cent leur assureront de tranquilles bénéfices. Nous redoutons un monopole américain que l'immensité de nos terrains et Ténormité fatale de nos prétentions rendraient irréalisable, et nous en créons un chez nous, terrible, le monopole du farniente. »

Les libéraux, qui se distinguent des conservateurs en ce qu'ils ont moins de libéralisme envers les étrangers, répondent : « Nous ne redoutons pas plus les Américains que les Français, les Anglais, les Allemands ou les*autres peuples. La preuve en est que presque toutes les sociétés de pétrole ont été montées par des Anglais et des Hollandais. Mais nous refusons de nous laisser englober dans le vaste accaparement d'un trust et d'aliéner

au profit d'un roi de For une richesse nationale. Le pétrole est pour nous ce qu'est le diamant noir pour l'Angleterre. Le génie industriel qui nous manque aujourd'hui, notre patience saura peut-être l'acquérir et le transmettre à nos enfants. »

Cependant, le matériel des chemins de fer ne suffit pas; les capitaux sont souvent trop faibles pour affronter des risques inévitables; les raffineries, trop nombreuses et peu sûres. Mais la silencieuse Campina. oii les collines meurent si doucement à l'horizon, n'en reste pas moins un des grands réservoirs de la fortune roumaine.

J'ai toujours éprouvé un extrême plaisir à visiter les exploitations et les usines tumultueuses d'où nous tirons pour notre vie commune les plus humbles produits. Mon incompétence en matière scientifique, loin de m'en écarter, ne fait que leur donnera mes yeux un prestige plus attirant, une figure plus mystérieuse. Leurs engins perfectionnés me ravissent comme une expression toujours nouvelle de la subtilité des hommes; mais j'admire autant les naïfs outillages qui ont plus d'âme. Seulement, je retrouve partout les mêmes attitudes de peine, d'incertitude et de misère. Le paysan ouvrier sort des puits de pétrole, noir, hideux, criblé de pierres, à demi asphyxié. Quelle somme de périls et de labeur représentent les choses d'un simple ménage! Et que les hommes

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ont donc tort de se mépriser ou de se haïr, quand ils se devraient mutuellement tant de gratitude et de pitié !

Du pétrole de Campina, j'ai passé au sel de Slanic. Il faut quitter la grande ligne de Bucarest et remonter en arrière dans les bois et les collines. De jolies forets, un lit de rivière desséché, des maisonnettes aux toits rouges, puis l'air salubre des hauteurs, et Slanic, la petite reine du sel, avec ses musiques de tsiganes, ses hôtels de baigneurs, son scintillement de gaîté, son éparpillement de lumière. Les ruisseaux pétillent de sel, les herbes en brillent, les wagonnets^en brasillent, les lèvres même des belles filles en avivent leur fraîcheur.

Une mine de sel : n'imaginez-vous pas à ces mots un» palais de neige et de grésil? Lorsque, a trois cents pieds sous terre, le monte-charge où nous sommes installés atteint la hauteur de la galerie, j'aperçois tout en bas de petits hommes blancs qui se remuent sur un sol gris et crayeux, au milieu de blocs grisâtres ou blafards, l^eu à peu, les hommes grandissent. On met le pied dans le seL Ce n'est pas une mine : c'est une cathédrale. Les galeries, plus hautes que la voûte de Notre-Dame, ont cinquante mètres de large et s'étendent sur une longueur de deux cents mètres. Des festons de ténèbres tombent, a peine pâlis, au-dessus des becs électriques incapables d'en éclairer les pro-

fondeurs. Les murs sont comme striés de lignes noires et blanches qui ondulent, se recourbent, serpentent ou se prolongent avec une rigueur géométrique. On dirait le dessin capricieux des veines au cœur d'un gigantesque chêne et parfois aussi d'étranges figures que le temps et la suie se seraient amusés à tracer sur de vieilles murailles. Cette basilique, qui semble sortir d'une fouille prodigieuse, est pleine de trous, de crevasses, de décombres. Mais, lorsque la lumière crue se projette sur un de ces décombres, dalle polie ou monceau de pavés, vous croiriez que la pioche a déterré un trésor de pierreries, tant cette blancheur étincelle. Plus loin, tout est sombre, murs et éboulements. (]'est le sel noir dont on use d'ordinaire pour les animaux : ses blocs ressemblent à des ruines d'incendie. Et partout voltige un gaz léger dont l'acre odeur vous pique les lèvres et la gorge. Les ouvriers, sous leurs longues blouses blanches barrées d'une ceinture rouge, commencent par découper dans le sol une énorme table qui pèserait environ quinze cents kilogrammes; puis ils enfoncent dessous de gros leviers de bois et s'y appuient en cadence jusqu'à la soulever de terre; ensuite ils la morcellent. Dans les autres mines on emploie des forçats à ce travail pénible, mais simple. Ici, ce sont des ouvriers, tous Roumains. L'État les paie environ deux francs par jour. Ils

sont en général mariés et pères d'une nombreuse famille. Gomment vivent-ils? Je le demandai à l'ingénieur, et l'ingénieur se le demandait à luimême. Tant il y a qu'ils vivent; et j'ai rarement rencontré une assemblée de jeunes hommes au visage plus ouvert et plus intelligent. J'avais déjà remarqué combien le Roumain du peuple a l'air décidé, surtout si on le compare au Serbe et à l'épais Bulgare. Point de brume dans ses yeux, mais de la hardiesse mêlée à de la douceur, et, inconscient ou non, le goût des idées claires.

Gomme je sortais de la mine, je contemplai un instant le panorama de cette petite ville d'industrie et de plaisir, et je vis une grande maison neuve, la plus belle du pays. G'était le pénitencier. J'admirai le souci qu'on avait eu des pauvres malfaiteurs; mais on me fit observer que je devais garder mon admiration pour la prison de Doftana.

Naguère, paraît-il, on pouvait voir dans la montagne de Doftana un affreux bagne d'oii les gardiens conduisaient chaque jour les forçats aux salines ; et quelquefois aussi les forçats y conduisaient les gardiens, car ces promenades quotidiennes avaient rapproché les distances et le vin qu'on buvait en route égalisait les humeurs. Le vieux bagne fut détruit, et le gouvernement édifia* près de la mine, pour les galériens désormais privés de leurs caravanes, un établissement où les

architectes s'efforcèrent de réaliser le confort le plus moderne. Seulement, quand tout fut terminé et que la lumière électrique illumina ces intérieurs hygiéniques et humanitaires, on s'avisa que bientôt la mine manquerait de sel. Il ne restait plus aux architectes qu'à organiser des ateliers non moins confortables et aux heureux criminels qu'à fabriquer des salières.

D'où vient que tous les peuples jeunes qui entrent en coup de vent dans la civilisation n'ont rien de plus pressé que de loger superbement et de traiter magnifiquement leurs plus insignes faussaires, voleurs et assassins? Je conviens qu'ils ont à faire oublier les derniers cinquante ans de supplices et de tortures qui les distinguent des vieilles nations. Mais les paysans et les ouvriers sont plus intéressants que les repris de justice; et l'on pourrait peut-être recrépir leurs chaumières avant de donner au repentir des autres une si belle façade. Ce luxe architectural des prisons, c'est la période romantique de la bâtisse. Les Roumains en connurent tous les emportements.

Lorsque je regagnai la grande ligne et que j'arrivai à Ploiesti, vieille cité rajeunie et qui, comme toutes les villes roumaines, embrasse une étendue qu'elle ne remplit pas, je m'arrêtai stupéfait devant un monument où je lus : Lycée Saint-Pierre et Saint-Paul. Des lions sculptés en gardent l'esca-

lier de pierre, et les statues des deux Saints la porte d'entrée. Les médaillons sur les murs, les hauts reliefs au tympan du fronton, toute la magnificence de ce palais ou de cette Académie ne répond guère à l'idée d'une simple maison où les enfants viennent apprendre les règles de grammaire et les mathématiques; les mathématiques surtout ! Ce lycée, dont le devis montait à quatre cent mille francs, en a coûté plus d'un million. Mais, comme les prisons grandioses indiquent chez les jeunes peuples le désir d'affirmer leur humanité, les lycéesfastueuxprouvent leur enthousiasme pour la science. Et les fenêtres par oii ils jettent leur argent ouvrent du moins sur de beaux horizons.

De Ploiesti à Bucarest, la plaine s'étale inintertompue, océan de maïs d'où émerge ça et là un bouquet d'arbres. Et devant cette immensité de la terre qui va se perdre en l'immensité du ciel, je comprends le mot de détresse d'une vieille paysanne roumaine qui, ruinée, disait un jour à un de mes compagnons :

— Je n'ai plus rien : je regarde le ciel et la terre.

Quel geste dans ce mot ! Et que de fois, sur cette plaine tant ravagée, les yeux des créatures humaines s'élevèrent et s'abaissèrent, également désespérés, vers ces deux infinis également silencieux !

Les fortiiications et les faubourgs de la ville noircissent dans le lointain comme les môles d'un port. Et nous entrons en gare. Petite gare étroite et basse pour une si grande ville. Les événements semblent avoir ici dépassé l'attente des hommes. J'aime h voir cette porte de Bucarest qui cède déjà et s'élargira bientôt sous la poussée de la fortune.

^< Vers cinq heures du soir, écrivait en 1846 Stanislas Bellanger, nous nous arrêtâmes devant une haie de chardons desséchés. Une barrière à bascule se souleva au milieu de la haie, c'était Bucarest. La capitale des Hospodars me serra le cœur. » En ce temps-là les rues principales n'étaient que des fossés recouverts de madriers où s'accumulaient les ordures et d'où, à la tombée des pluies, jaillissaient sous les pas des chevaux des geysers de boue. La première chaussée date de 1844. La nuit, la ville n'avait d'éclairage que les lueurs des torches qui brûlaient dans la cour des grands

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boyars. On passait d'un faubourg h l'autre sur des ponts d'une largeur de deux planches. Et, sans sortir de la ville, là où s'épanouit aujourd'hui le jardin du Cismegiu, les amateurs, dans les marais et les roseaux, chassaient le canard sauvage.

De cette agglomération de faubourgs, où la saleté de l'Orient croupissait le long des rues et autour de cent vingt-sept églises, de ce chaos si pitoyable que l'apparition subite d'un hôtel princier y semblait une bravade effrontée à la misère, les Roumains, en moins de cinquante ans, ont tiré une ville singulière, pleine encore de disparates, sans caractère très accusé, un peu prétentieuse, un peu folle, mais gaie.

Elle est gaie de la jolie gaieté que donnent aux villes verdoyantes leur ceinture et leur voile de feuillage. Dans le tremblement des arbres, les toits les plus revéches ont toujours l'air de sourire. Et Bucarest sourit sur trois mille hectares. Elle est gaie de ses irrégularités mômes et de ses contrastes. Elle a des paresses de ville orientale qui s'allonge et s'étire, et s'endort jusqu'au ras du ciel. Il lui faut de l'espace, de la lumière, des rues interminables et qui ne mènent à rien, des songes de rue où la hutte s'adosse au mur de la villa, le spectre de la bicoque à l'illusion du palais. Elle ne mêle pas trop les divers peuples qui la hantent : elle a son quartier russe, son quartierarménien, son

quartier juif, son quartier bulgare, ses rues d'épiciers grecs. Mais, comme les poissons d'eau salée, entraînés parles courants, dégénèrent dans une eau plus douce, tous ces Orientaux y ont perdu leur couleur; et môme le paysan roumain des Mahalas ou banlieues copie la jaquette de son boyar. Je ne vois que les tsiganes à demi nus, accroupis dans les carrefours, qui sauvent, la face de TOrient.

A mesure qu'on se rapproche du centre, Bucarest se réveille, secoue ses dernières vapeurs de narghilé. Elle veut être sérieuse. Et, coup sur coup, elle a fait sortir de terre une Banque nationale qui est le plus beau temple élevé à la fortune aveugle, — une Caisse des Dépôts et Consignations si gracieuse qu'elle vous donne envie d'y voir déposer des objets d'art et consigner toutes les toiles de Grigoresco, — un Palais de Justice capable de contenir les plaideurs et les avocats des cinq parties du monde, — et un Palais des Postes dont le Palais de Justice est humilié, la Banque Nationale épouvantée et la Caisse des Dépôts écrasée. Quand M. Sturdza, président du Conseil, passe devant le Palais des Postes, M. Sturdza, qui se connaît en chiffres, fait le signe de la croix, tant ce monument lui paraît de suggestion diabolique.

Après avoir ainsi montré son austérité, Bucarest devient une petite Parisienne très coquette, très

élégante, très bijoutière et délicieusement affairée. La rue de la Victoire se remplit vers le soir d'un frou-frou de jupes et d'une rumeur de conquêtes. Nulle part, sauf à Paris, je n'ai vu plus d'aisance, plus de distinction naturelle, et, sur les visages, ce sentiment que la vie en elle-même est chose exquise et capiteuse. Les épiceries flamboyantes regorgent de gentilshommes qui s'aiguisent l'appétit aux sandwichs de caviar. Les confiseries sont assiégées. Sur la chaussée Kisselef, cette Avenue du Bois, les équipages défilent entre des rangées de beaux arbres et de magnifiques hôtels.

Cependant, derrière ces apparences de Française, je retrouve rOrientale. Je la retrouve dans •son luxe disproportionné h sa fortune, dans ses nombreuses domesticités, dans l'habitude qu'ont ses femmes du monde de ne sortir qu'en voiture et qui survit à leur ancienne oisiveté, dans cette insouciance enfin qu'on devine profonde sous les phosphorescences du plaisir. L'Orientale, oui ; mais la Roumaine, où est-elle? Parmi tous ces édifices dont les lignes s'avancent jusqu'au bord des terrains vagues et s'arrêtent comme si le gouffre de la banqueroute s'était ouvert à leur pied, je cherche une maison, un toit, un pignon, un mur d'architecture roumaine. Je parcours les magasins et les bazars : hormis les broderies paysannes, je ne découvre rien qui ne vienne de l'étranger.

Les Allemands, les Autrichiens, les Suisses, les Grecs, quelques Français et d'innombrables Juifs se partagent le commerce. Le tailleur de pierre est un Italien; le cabaretier, un Albanais; le maraîcher, un Bulgare. Et le Roumain? Vous le demandez? Un fonctionnaire, un avocat ou un homme politique, et souvent les deux derniers ensemble. Et voici qu'au cours de mes promenades, une image se lève en moi, l'image d'une autre ville pareille à Bucarest, d'un autre peuple qui ressemblait à celui-ci. Golonies.etrangèrcs puissantes; indigènes voués à la politique, condamnés aux professions libérales ; une société dépensière et charmante ; une industrie encore vacillante et hasardeuse; des folies de construction; des transformations extraordinaires ; une patrie voulue, dans un admirable élan, par une aristocratie d'autant plus séparée du peuple qu'elle a été plus intelligente et plus hardie : en vérité, j'ai déjà vu tout cela, dans les Républiques de l'Amérique du Sud, tout, la môme indolence amoureuse des carrosses, orientale ici et là-bas espagnole, le même goût de la parure et de la parfumerie, la même émulation d'esprit démocratique, tout, vous dis-je, jusqu'à ce beau dédain des titres de noblesse, qui, du reste, ne va pas plus loin que les frontières. Mais ce que je n'ai vu en aucun lieu du monde, ce sont les fiacres et les cochers de Bucarest. Pour

un prix modeste, on peut s'offrir une promenade dans une calèche mollement suspendue et trainée par deux superbes chevaux que conduit, sous son cafetan de velours bleu serré à la taille d'une ceinture éclatante, un gros eunuque morne et glabre, fils, petit-fils et père d'eunuques. Parfaitement. La mentalité slave nous réserve de ces surprises. Les skoptsy^ sujets russes, proscrits de Russie et protégés par la légation russe, sont de très honnêtes automédons et de sanglants mystiques. Sobres, ponctuels, économes, ils ont toutes les vertus du petit épicier de Montrouge et quelques autres par 011 ils s'assurent contre les défaillances de la chair. Ils se marient et, à leur premier ou deuxième .enfant, ils se mettent en l'état de ne plus en avoir. On m'a conté que cette abdication donnait lieu à une fête de famille présidée par le doyen de la communauté. Si vous passez dans leur quartier, à l'heure du thé, vous pourrez entrevoir, autour des samovars, des réunions patriarcales qui semblent composées de grosses commères bouffies au visage singulièrement frippé. L'épigraphe de la Sonate à Kreutzer expliquerait peut-être ces étranges soprani. D'ailleurs, sectaires indulgents, ils aiment les beaux chevaux qui hennissent et savent en ralentir l'allure quand ils promènent des dames trop solitaires et que les galants veulent monter près d'elles sans arrêter l'équipage.

Bucarest admet tous les cultes, et ce n'est pas le moins étonnant de ses caractères que la liberté dont jouissent les citoyens sur son ancienne terre de servitude et d'épouvante. Il faut bien croire que la religion nationale existe, au bruit que font de temps en temps ses métropolitains et à l'inépuisable activité du bon saint Démètre, dont la cathédrale garde les relique? et dont le principal miracle, en ces dernières années, me paraît être d'avoir restauré les finances du pays sous le nom de M. Démètre Sturdza. Il faut croire qu'elle existe au nombre incalculable des fêtes chômées. Excellente religion pour des fonctionnaires. Le clergé se tient à l'écart, et l'idée religieuse ne s'aventure guère sur la scène où seules les passions politiques battent le fer. La virulence des journaux confond même un Français. Libéraux et conservateurs se prennent à la gorge sans qu'on puisse toujours préciser les points essentiels oii ils diffèrent. Ce sont moins des opinions que des habitudes et des intérêts personnels qui les engagent les uns contre les autres. Et puis, que deviendrait la liberté de la presse si tout le monde était d'accord? Les Roumains s'injurient pour user de cette sainte liberté.

Les mœurs sont douces. Une dame roumaine me disait : « Que ne voyez-vous Bucarest sous la neige, lorsque le trot de ses chevaux résonne sour-

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dément et que ce grand calme rend ses nuits presque mystérieuses et pures. » Faute de neige, Bucarest se ouate de tolérance. Le scandale, — qui du reste n'y est pas plus fréquent que dans les autres capitales, — y passe léger, assourdi, rapide. Il est un mot qui remonte constamment sur les lèvres roumaines, demi-sourire, demi-soupir, et si pitoyable! « M™"" X... a trompé son mari, dit-on : la pauvre! Et M. X... s'est consolé avec M""" Y... : le pauvre! » On se marie, on divorce, on se remarie, on est aimé, trahi, repris, abandonné, on naît, on meurt, on se ruine, on s'enrichit, on est toujours « le pauvre! » ou « la pauvre! » Mortaies œgri. Les potins de la Uoumanie débordent de mélancolie virgilienne.

On m'avait assuré que le divorce tendait à diminuer : je veux le croire, mais la plupart des personnes que je rencontre sont divorcées. On divorce à tout âge. Telle jeune fille se mariera pour divorcer et pour jouir ainsi des privilèges d'une jeune veuve. Entre vieux époux, que leur tète-à-tôte commence à exaspérer, le divorce intervient et les réconcilie. On peut voir des ménages brouillés; on ne voit guère de divorcés qui ne se saluent, ne se visitent, ne se donnent les marques de la plus tendre politesse. De la ruine des familles, les Roumains ont fait une école de bonne amitié. Ce n'est point à dire qu'au milieu

de cette débâcle, qui de sa continuité même emprunte une apparence de cours normal et régulier, on ne trouve des familles unies. Mais elles m'ont paru un pevi plus rares qu'ailleurs.

L'absence de toute contrainte religieuse et son universelle indulgence répandent sur la société roumaine une grâce un peu molle, la grâce d'une gerbe opulente imparfaitement liée. L'opinion du monde n'y exerce aucune tyrannie.

Un soir que je traversais une rue excentrique, je m'approchai d'une humble maison où un corbillard s'était arrêté, un corbillard tout sculpté, surmonté d'anges aux ailes étendues et attelé de quatre chevaux caparaçonnés de noir. Deux cochers russes, obèses, descendus sur le trottoir, s'y promenaient lentement. Les croque-morts avaient appuyé à la grille voisine d'un jardin leurs cierges dont la lumière éclairait l'envers des feuilles et dont la cire tombait en stalactites sur l'herbe verte. Je me demandai pour quel cadavre, dans cette obscure maison, on avait attelé les quatre chevaux à l'illustre char. Quelques badauds regardaient la porte sombre : je fis comme eux. Il en sortit une bière ouverte oii je ne distinguai, sous un voile blanc semé de fleurs, que deux mains croisées, deux mains de femme rigides et blêmes. Les porteurs, en l'introduisant dans le corbillard, découvrirent la morte, et elle nous apparut un

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instant, la tête en bas, pareille à je ne sais quelle funèbre idole. Les gens s'étaient avancés et se penchaient pour voir aux lueurs du crépuscule ce visage fermé et ces yeux clos vainement tournés vers les premières étoiles. Le corbillard s'éloigna, suivi d'un modeste cortège qui ne répondait guère h sa magnificence. Et mon étonnement grandit lorsque j'appris que la défunte était la femme d'un simple employé. Mais j'appris aussi que les Roumains ont le culte des belles funérailles, que des sociétés se sont constituées, et que les petites gens y versent un ou deux francs par mois, afin d'avoir un jour un grand corbillard traîné par quatre chevaux. La beauté de leur enterrement devient le luxe de leur vie. Ils n'ont économisé, durant toute leur existence, que ce dernier bruit qu'ils font sur le pavé des rues. C'est leur ambition d'entrer dans la mort en somptueux équipage, persuadés sans doute que leur saint Patron dira en les voyant ainsi : a Seigneur, ils ne se sont peut-être pas assez brouillés avec les vanités du monde; mais tout de même, quel beau corbillard ! Quels beaux anges d'ébène ! Et quels chevaux! Et quels cocbers! Seigneur, recevez-les dans votre miséricorde — les pauvres ! »

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